Skip to content

Shéhérazade et Rosebud


Une femme, pendant mille et une nuit, raccommodait l’esprit d’un homme égaré par ses amours trahies, par ce sens déchiré sur le premier écueil d’autrui – la vie mal passée, la trahison d’amour, banale, essentielle. Travaux d’aiguille réitéré contre le décousu d’un esprit naufragé, ses voiles en lambeaux déchirées en ses propres tempêtes, à qui la trame toujours tentée d’un récit à clore promet l’équilibre au lendemain.
Publicités

Essai de poème


Le jour s’énamoure encore des jeux du jour. Une folie s’attelle à des bonheurs d’hilarités futures. Et l’idée d’avoir pavé les avenues de ses peines actionne son fouet de postillon pour qui girer mourir c’est tout un : tournemain d’âme et tournemain de mort. L’effroi ahane ses hoquets dans d’autres parts d’ici. Et c’est du bout du fouet que nous armons nos possibles retours.

Une heure


Il est temps sonne l’heure

Et n’importe laquelle

un blog abandonné


Citations de « Du côté de chez Swann » de Marcel Proust


  • Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes.
  • Peut-être l’immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas d’autres, par l’immobilité de notre pensée en face d’elles.
  • L’habitude ! aménageuse habile mais bien lente, et qui commence par laisser souffrir notre esprit pendant des semaines dans une installation provisoire, mais que malgré tout il est bien heureux de trouver, car sans l’habitude et réduit à ses seuls moyens, il serait impuissant à nous rendre un logis habitable.
  • L’influence anesthésiante de l’habitude ayant cessé, je me mettais à penser, à sentir, choses si tristes.
  • Ce supplice que lui infligeait ma grand’tante, […] c’était de ces choses à la vue desquelles on s’habitue plus tard jusqu’à les considérer en riant et à prendre le parti du persécuteur assez résolument et gaiement pour se persuader à soi-même qu’il ne s’agit pas de persécution ; elles me causaient alors une telle horreur que j’aurais aimé battre ma grand’tante. Mais dès que j’entendais : “Bathilde, viens donc empêcher ton mari de boire du cognac!” déjà homme par la lâcheté, je faisais ce que nous faisons tous, une fois que nous sommes grands, quand il y a devant nous des souffrances et des injustices : je ne voulais pas les voir […].
  • […] tout le monde aussitôt se demandait : “Une visite, qui cela peut-il être ?” mais on savait bien que cela ne pouvait être que M. Swann ; ma grand’tante parlant à haute voix, pour prêcher d’exemple, sur un ton qu’elle s’efforçait de rendre naturel, disait de ne pas chuchoter ainsi ; que rien n’est plus désobligeant pour une personne qui arrive et à qui cela fait croire qu’on est en train de dire des choses qu’elle ne doit pas entendre ; et on envoyait en éclaireur ma grand’mère, toujours heureuse d’avoir un prétexte pour faire un tour de jardin de plus, et qui en profitait pour arracher subrepticement au passage quelques tuteurs de rosiers afin de rendre aux roses un peu de naturel, comme une mère qui, pour les faire bouffer, passe la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a trop aplatis.
  • […] même au point de vue des plus insignifiantes choses de la vie, nous ne sommes pas un tout matériellement constitué, identique pour tout le monde et dont chacun n’a qu’à aller prendre connaissance comme d’un cahier des charges ou d’un testament ; notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres. Même l’acte si simple que nous appelons “voir une personne que nous connaissons” est en partie un acte intellectuel. Nous remplissons l’apparence physique de l’être que nous voyons de toutes les notions que nous avons sur lui, et dans l’aspect total que nous nous représentons, ces notions ont certainement la plus grande part. Elles finissent par gonfler si parfaitement les joues, par suivre en une adhérence si exacte la ligne du nez, elles se mêlent si bien de nuancer la sonorité de la voix comme si celle-ci n’était qu’une transparente enveloppe, que chaque fois que nous voyons ce visage et que nous entendons cette voix, ce sont ces notions que nous retrouvons, que nous écoutons.
  • […] comme s’il en était de notre vie comme d’un musée où tous les portraits d’un même temps ont un air de famille, une même tonalité […].
  • Mais le seul d’entre nous pour qui la venue de Swann devint l’objet d’une préoccupation douloureuse, ce fut moi.
  • “[…] on devrait changer les choses et mettre dans le journal, moi je ne sais pas, les… Pensées de Pascal ! (il détacha ce mot d’un ton d’emphase ironique pour ne pas avoir l’air pédant). […] Mais regrettant de s’être laissé aller à parler même légèrement de choses sérieuses :”Nous avons une bien belle conversation, dit-il ironiquement, je ne sais pas pourquoi nous abordons ces “sommets” […].”
  • Et mes parents du reste commençaient à lui trouver cette vieillesse anormale, excessive, honteuse et méritée des célibataires […].
  • Mon père me refusait constamment des permissions qui m’avaient été consenties dans les pactes plus larges octroyés par ma mère et ma grand’mère, parce qu’il ne se souciat pas des “principes” et qu’il n’y avait pas avec lui de “Droit des gens”. Pour une raison toute contingente, ou même sans raison, il me supprimait au dernier moment telle promenade si habituelle, si consacrée qu’on ne pouvait me la supprimer sans parjure, ou bien, comme il avait encore fait ce soir, longtemps avant l’heure rituelle, il me disait : “Allons, monte te coucher, pas d’explication !” Mais aussi, parce qu’il n’avait pas de principes (dans le sens de ma gran’mère), il n’avait pas à proprement parler d’intransigeance. […]. On ne pouvait pas remercier mon père ; on l’eût agacé par ce qu’il appelait des sensibleries.
  • Il y a bien des années de cela. La muraille de l’escalier où je vis monter le reflet de sa bougie n’existe plus depuis longtemps. En moi aussi bien des choses ont été détruites que je croyais devoir durer toujours et de nouvelles se sont édifiées donnant naissance à des peines et à des joies nouvelles que je n’aurais pu prévoir alors, de même que les anciennes me sont devenues difficiles à comprendre. Il y a bien longtemps aussi que mon père a cessé de pouvoir dire à maman : “Va avec le petit.” La possibilité de telles heures ne renaîtra jamais pour moi. Mais depuis peu de temps, je recommence à très bien percevoir, si je prête l’oreille, les sanglots que j’eus la force de contenir devant mon père et qui n’éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En réalité ils n’ont jamais cessé ; et c’est seulement parce que la vie se tait maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau, comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la ville pendant le jour qu’on les croiraient arrêtées mais qui se remettent à sonner dans le silence du soir.
  • Il me semblait que ma mère venait de me faire une première concession qui devait lui être douloureuse, que c’était une première abdication de sa part devant l’idéal qu’elle avait conçu pour moi, et que pour la première fois, elle, si courageuse, s’avouait vaincue. Il me semblait que si je venais de remporter une victoire c’était contre elle, que j’avais réussi, comme auraient pu faire la maladie, des chagrins, ou l’âge, à détendre sa volonté, à faire fléchir sa raison, et que cette soirée commençait une ère, resterait comme une triste date. […] Certes, le beau visage de ma mère brillait encore de jeunesse ce soir-là où elle me tenait si doucement les mains et cherchait à arrêter mes larmes ; mais justement il me semblait que cela n’aurait pas dû être, sa colère eût été moins triste pour moi que cette douceur nouvelle que n’avait pas connue mon enfance ; il me semblait que je venais d’une main impie et secrète de tracer dans son âme une première ride et d’y faire apparaître un premier cheveu blanc. Cette pensée redoubla mes sanglots […].
  • Même quand elle avait à faire à quelqu’un un cadeau dit utile, quand elle avait à donner un fauteuil, des couverts, une canne, elle les cherchait “anciens”, comme si, leur longue désuétude ayant effacé leur caractère d’utilité, ils paraissaient plutôt disposés pour nous raconter la vie des hommes d’autrefois que pour servir aux besoins de la nôtre.
  • […] moi qui considérais un livre nouveau non comme une chose ayant beaucoup de semblables mais comme une personne unique, n’ayant de raison d’éxister qu’en soi […].
  • […] la mémoire volontaire, la mémoire de l’intelligence, […] les renseignements qu’elle donne sur le passé ne conservent rien de lui […].
  • Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux que nous avons perdus sont captives de quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour nous jusqu’au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous trouvons passer près de l’arbre, entrer en possession de l’objet qui est leur prison. Alors elles tréssaillent, nous rappellent, et sitôt que nous les avons reconnues, l’enchantement est brisé. Délivrées par nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec ous. Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchions à l’évouer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel) que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le renconrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.
  • Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.
  • […] quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.
  • Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés, s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardin, de ma tasse de thé.

C’est le concept d’une marque de nouilles ?


L’amour-propre


Tout le monde a un nombril, pour fermer au moins mal ce sac de craintes et d’entropie que nous sommes. Ne pas plaisanter avec cette couture du corps, donc de l’âme. J’envie ceux qui ont un nombril bien portant, bien agissant, bien souple, adéquat, de beau rendement, car autrement on en souffre, et beaucoup. Et puisque l’amour-propre est l’enjeu même de notre survie psychique, par conséquent physique, les écrivains sont ceux qui, pour le connaitre douloureusement comme tant d’autres, en parlent mieux : c’est leur métier, après tout, et ce projecteur pointé sur ou par leur moi et ses failles ne devrait pas susciter l’envie. Cela dit, il est vrai que « Le moi est haïssable », c’est connu, ce fut dit. Car il participe de ce qui frustre tous les autres, prenant une place dans l’expansion que tous souhaitent pour soi seul.