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Enfance de Charles Bovary

10 juin 2011

« Il suivait les laboureurs, et chassait, à coups de mottes de terre, les corbeaux qui s’envolaient. Il mangeait des mûres le long des fossés, gardait les dindons avec une gaule, fanait à la moisson, courait dans le bois, jouait à la marelle sous le porche de l’église, les jours de pluie, et, aux grandes fêtes, suppliait le bedeau de lui laisser sonner les cloches, pour se pendre de tout son corps à la grande corde et se sentir emporter par elle dans sa volée. »

Sublimes de simplicité, ces notations. Plasticité de l’imparfait de l’indicatif, qui fait le « sépia » de fond, et précision volontairement anodine des choses décrites (« qui s’envolaient », « avec une gaule ») dont on imagine les plaisirs d’enfance qui s’y joignent, mais que l’auteur tait pour éviter tout pathos. Coups de pinceaux du peintre chinois. Et cette fin sur le désir de se suspendre à la grande corde qui parait emmener toute la phrase par son expansion et les rires et l’ivresse qu’on y devine, et qui, manquants, donnent au jeune Charles l’enfance mais sans escorte d’adjectifs niais , le laissant par-là comme un pantin désarmé (comme on désarme un navire) des propos attendus sur l’enfance, automate, « robot de son portrait » – et donc simple, idiot – « ravi » ?

(Mais les manques font aussi escorte.)

« courait dans LE bois » (et non pas « dans les bois ») est comme une forme-sens de ce désarmement : perte de l’s, perte de l’expression toute faite pour passer en-deçà du cliché, dans l’effet de réel plat. Le style plat de Flaubert, qui s’interdit tout lyrisme, cette envolée des « cloches » qu’il redoute.

(Car les manques font escorte : Madame Bovary, c’est moi.)

2 commentaires
  1. C’est un peu érotique comme lecture je trouve. Surtout quand Flaubert dit qu’il (Charles) gardait les dindons avec une gaule.

    • Oui, mais c’est une lecture peut-être abusive du texte, ou alors, si tu avais raison, qui mentionnerait là encore la frustration de Charles et son impuissance, lequel, étant le dindon de la farce, ne peut donc pas se les farcir. Mais nous sommes peut-être proches ici de ce que certains spécialistes appellent le délire interprétatif ? 😉
      Amitiés Ashdee.

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