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C’était une jarre de lait, pas une jatte

2 juin 2011

Le paysage devint accidenté, abrupt, le train s’arrêta à une petite gare entre deux montagnes. On ne voyait au fond de la gorge, au bord du torrent, qu’une maison de garde enfoncée dans l’eau qui coulait au ras des fenêtres. Si un être peut être le produit d’un sol dont on goûte en lui le charme particulier, plus encore que la paysanne que j’avais tant désiré voir apparaître quand j’errais seul du côté de Méséglise, dans les bois de Roussainville, ce devait être la grande fille que je vis sortir de cette maison et, sur le sentier qu’illuminait obliquement le soleil levant, venir vers la gare en portant une jarre de lait. Dans la vallée à qui ces hauteurs cachaient le reste du monde, elle ne devait jamais voir personne que dans ces trains qui ne s’arrêtaient qu’un instant. Elle longea les wagons, offrant du café au lait à quelques voyageurs réveillés. Empourpré des reflets du matin, son visage était plus rose que le ciel. Je ressentis devant elle ce désir de vivre qui renaît en nous chaque fois que nous prenons de nouveau conscience de la beauté et du bonheur. Nous oublions toujours qu’ils sont individuels et, leur substituant dans notre esprit un type de convention que nous formons en faisant une sorte de moyenne entre les différents visages qui nous ont plu, entre les plaisirs que nous avons connus, nous n’avons que des images abstraites qui sont languissantes et fades parce qu’il leur manque précisément ce caractère d’une chose nouvelle, différente de ce que nous avons connu, ce caractère qui est propre à la beauté et au bonheur. Et nous portons sur la vie un jugement pessimiste et que nous supposons juste, car nous avons cru y faire entrer en ligne de compte le bonheur et la beauté quand nous les avons omis et remplacés par des synthèses où d’eux il n’y a pas un seul atome. C’est ainsi que bâille d’avance d’ennui un lettré à qui on parle d’un nouveau « beau livre », parce qu’il imagine une sorte de composé de tous les beaux livres qu’il a lus, tandis qu’un beau livre est particulier, imprévisible, et n’est pas fait de la somme de tous les chefs-d’œuvre précédents mais de quelque chose que s’être parfaitement assimilé cette somme ne suffit nullement à faire trouver, car c’est justement en dehors d’elle. Dès qu’il a eu connaissance de cette nouvelle œuvre, le lettré, tout à l’heure blasé, se sent de l’intérêt pour la réalité qu’elle dépeint. Telle, étrangère aux modèles de beauté que dessinait ma pensée quand je me trouvais seul, la belle fille me donna aussitôt le goût d’un certain bonheur (seule forme, toujours particulière, sous laquelle nous puissions connaître le goût du bonheur), d’un bonheur qui se réaliserait en vivant auprès d’elle. Mais ici encore la cessation momentanée de l’Habitude agissait pour une grande part. Je faisais bénéficier la marchande de lait de ce que c’était mon être complet, apte à goûter de vives jouissances, qui était en face d’elle. C’est d’ordinaire avec notre être réduit au minimum que nous vivons, la plupart de nos facultés restent endormies parce qu’elles se reposent sur l’habitude qui sait ce qu’il y a à faire et n’a pas besoin d’elles. Mais par ce matin de voyage l’interruption de la routine de mon existence, le changement de lieu et d’heure avaient rendu leur présence indispensable. Mon habitude qui était sédentaire et n’était pas matinale faisait défaut, et toutes mes facultés étaient accourues pour la remplacer, rivalisant entre elles de zèle — s’élevant toutes, comme des vagues, à un même niveau inaccoutumé — de la plus basse à la plus noble, de la respiration, de l’appétit, et de la circulation sanguine à la sensibilité et à l’imagination. Je ne sais si, en me faisant croire que cette fille n’était pas pareille aux autres femmes, le charme sauvage de ces lieux ajoutait au sien, mais elle le leur rendait. La vie m’aurait paru délicieuse si seulement j’avais pu, heure par heure, la passer avec elle, l’accompagner jusqu’au torrent, jusqu’à la vache, jusqu’au train, être toujours à ses côtés, me sentir connu d’elle, ayant ma place dans sa pensée. Elle m’aurait initié aux charmes de la vie rustique et des premières heures du jour. Je lui fis signe qu’elle vînt me donner du café au lait. J’avais besoin d’être remarqué d’elle. Elle ne me vit pas, je l’appelai. Au-dessus de son corps très grand, le teint de sa figure était si doré et si rose qu’elle avait l’air d’être vue à travers un vitrail illuminé. Elle revint sur ses pas, je ne pouvais détacher mes yeux de son visage de plus en plus large, pareil à un soleil qu’on pourrait fixer et qui s’approcherait jusqu’à venir tout près de vous, se laissant regarder de près, vous éblouissant d’or et de rouge. Elle posa sur moi son regard perçant, mais comme les employés fermaient les portières, le train se mit en marche ; je la vis quitter la gare et reprendre le sentier, il faisait grand jour maintenant : je m’éloignais de l’aurore. Que mon exaltation eût été produite par cette fille, ou au contraire eût causé la plus grande partie du plaisir que j’avais eu à me trouver près d’elle, en tous cas elle était si mêlée à lui que mon désir de la revoir était avant tout le désir moral de ne pas laisser cet état d’excitation périr entièrement, de ne pas être séparé à jamais de l’être qui y avait, même à son insu, participé. Ce n’est pas seulement que cet état fût agréable. C’est surtout que (comme la tension plus grande d’une corde ou la vibration plus rapide d’un nerf produit une sonorité ou une couleur différente) il donnait une autre tonalité à ce que je voyais, il m’introduisait comme acteur dans un univers inconnu et infiniment plus intéressant ; cette belle fille que j’apercevais encore, tandis que le train accélérait sa marche, c’était comme une partie d’une vie autre que celle que je connaissais, séparée d’elle par un liséré, et où les sensations qu’éveillaient les objets n’étaient plus les mêmes ; et d’où sortir maintenant eût été comme mourir à moi-même. Pour avoir la douceur de me sentir du moins attaché à cette vie, il eût suffi que j’habitasse assez près de la petite station pour pouvoir venir tous les matins demander du café au lait à cette paysanne. Mais, hélas ! elle serait toujours absente de l’autre vie vers laquelle je m’en allais de plus en plus vite et que je ne me résignais à accepter qu’en combinant des plans qui me permettraient un jour de reprendre ce même train et de m’arrêter à cette même gare, projet qui avait aussi l’avantage de fournir un aliment à la disposition intéressée, active, pratique, machinale, paresseuse, centrifuge qui est celle de notre esprit car il se détourne volontiers de l’effort qu’il faut pour approfondir en soi-même, d’une façon générale et désintéressée, une impression agréable que nous avons eue. Et comme d’autre part nous voulons continuer à penser à elle, il préfère l’imaginer dans l’avenir, préparer habilement les circonstances qui pourront la faire renaître, ce qui ne nous apprend rien sur son essence, mais nous évite la fatigue de la recréer en nous-même et nous permet d’espérer la recevoir de nouveau du dehors.

10 commentaires
  1. On peut dire que tu es vraiment très fort: Arriver à me faire lire du Marcel Proust!
    (Personne n’y était parvenu jusque là).
    Bon, je n’ai pas lu son oeuvre … mais tout ton billet, oui. C’est un exploit; pas de moi, mais à ton adresse. Je peux affirmer que tu as la faculté (assez rare) de savoir transmettre. Il faut de la patience, de la passion, mais autre chose encore me semble t-il.

    Dans ton billet précédent, tu écrivais « fastidieux ». Sans doute, si tu le dis. Mais cet extrait ne l’est pas, à mon goût. J’aime beaucoup le passage où il explique les notions de beauté et bonheur, et l’idée générale qu’il se fait des nôtres (même si je ne suis pas tout à fait d’accord avec lui).

    • Si j’ai pu, par ce billet, te donner le plaisir de lire ces longues phrases, images et réflexions proustiennes, c’est grâce à Marcel d’abord 😉

      J’aime énormément ce passage, cette apparition d’une belle femme qui vous redonne la beauté (et son bonheur) par le fait d’apparaitre hors de tout cadre habituel, comme « de vrai », brut, pur, net, incontestable, inattendue. Nous avons tous, je suppose, le souvenir d’une femme apparue quelque part où nous étions de voyage, apparition qui nous laissa croire qu’il eût été facile que notre vie bifurquât dans l’évidence d’une rencontre dont on avait oublié l’espoir alors brusquement ressurgi – qui n’est pas en réalité une rencontre, mais son signe ou sa seule surface, et qui pour cette raison laisse accroire la facilité d’être et d’aimer et de partir pour un « vivre ailleurs ». (Ainsi je me rappelle d’une boulangère au village de Lourmarin, où j’achetai un jour un pain.)
      Ce portrait est si beau, avec cette figure d’aurore et ce lait nourricier, rappelant pour moi la troublante image érotique de la couleur des fraises baignées dans le lait.

      Ce que j’ai trouvé difficile et fastidieux, ce sont les pages consacrées à Mme Swann et à ses robes dans la première partie de « A l’ombre des jeunes filles en fleur », la partie intitulée « Autour de Mme Swann ». Même si certains passages sont génialissimes, bien sûr.

  2. Fais attention Benjamin: Quand tu fais des billets comme celui-là, j’ai toujours peur que l’auteur porte plainte contre toi pour plagiat.

  3. LOOFY permalink

    bravo à Ashdee, car moi, je n’y arrive pas… désolé
    mais Proust à la même maladie que moi, il fait des phrases trop longues…
    c’est d’ailleurs pour cela que je ne me suis pas abonné à son blog perso

    😉

    • C’est vrai que ces très longues phrases à rallonges multiples demandent une concentration que je trouve également très difficile, pour tout tenir en mémoire. Je te comprends très bien ! J’ai mis 20 ans à pouvoir lire « Du Côté de chez Swann », et cela fait des mois que je suis, bouchée par bouchée, à lire ce second volume.

  4. « grand-père », en fait 😉 Mais tu as raison, j’ai raté déjà son enfance ! :-)))

  5. en fait moi j’aime Proust, je suis éblouie par ces longues phrases qui me bercent
    ce texte est terriblement envoutant
    c’est comme si l’auteur m’autorisait à pénétrer totalement son âme
    ça crée une sensation d’intimité que j’aime

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