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Parmi les violences télévisuelles ou : frelatement du trafic TV de la parole et violence de fond. Pour contribuer au débat sur l’incivilité

15 octobre 2010

Depuis plusieurs années, une décennie peut-être, une évolution est apparue principalement à la télévision – à mes yeux comme un type  de violence – dans le mode de traitement que celle-ci fait de la parole et de l’image d’autrui, touchant plus particulièrement la question de leur possession et propriété, et de leur détournement.

Il s’agit d’abord de cette technique qui consiste à extraire telle ou telle phrase (ou bribe de phrase) d’une personne dans tel ou tel moment filmé par caméra pour la faire signifier dans un contexte différent – et par conséquent lui donner un sens différent. Cela a commencé avec les bandes-annonces TV, par ce procédé qui consiste à extraire une réplique du film qu’on incite à regarder pour l’inscrire dans la bande-annonce elle-même  et la faire signifier selon une visée qui n’est pas du tout celle de son contexte initial – en l’occurrence pour une visée incitative commerciale : faire la « réclame » du film . Par exemple : « Oh! faut voir ça absolument ! » dit par un acteur dans telle scène du film au sujet de telle chose qui concerne l’histoire narrée, réplique qui , placée en fin de bande-annonce, est détournée pour signifier : « Oh! il faut voir absolument ce film ce soir sur France 2 (afin d’assurer l’audience de la chaîne) ». Ce procédé de manipulation de la parole d’autrui, m’a tout de suite paru violent ; et il m’est toujours très pénible, à la manière de cette violence qu’on ressent d’un cambriolage, d’un vol : un dépossession abusive, le sentiment qu’on a fait main-basse sur votre espace espace personnel, qu’on s’y est servi et qu’on s’en est servi sans aucun respect ni considération pour votre personne.

Ce procédé de holp-up, de recel et de recyclage-détournement de la parole – trafic, en somme; mais à l’inverse du blanchiment de l’argent sale, je parlerai ici d’avilissement par aliénation de la parole allogène à d’autres buts qu’aux siens -, apparaît maintenant très fréquemment dans les montages du genre de ceux du « Petit Journal de Yann Barthès », par exemple, accompagnés d’une autre forme de violence dont je veux ici parler : le commentaire ironique de la parole rapportée par le média qui l’expose, et ce en l’absence du locuteur. Ce procédé m’est également odieux, où ceux qui tiennent la caméra, et donc le pouvoir de mettre en scène autrui et sa parole, exposent cette parole pour en même temps, en voix off,  la critiquer, lui dénier tout ou partie de sa valeur, parfois la tourner en dérision, voire l’humilier (c’est exactement le même principe que le détournement de photos par des commentaires insidieux dans la presse à sensation dite « people » -mot d’ailleurs faussement technique qui fédère en vérité un simple concentré de mauvaise foi, de mépris et d’aigreurs). Là encore, il y a violence, par moquerie, dénigrement, transformation des propos par jugements de valeur quant à leur valeur justement, le tout émis sans possibilité de réplique pour ces personnes qui ignorent tout au départ du contexte dans lequel leurs propos seront insérés, donc figurés, c’est-à-dire dé-figurés et re-figurés – bref, qui et à quoi ils vont servir. Il y a dans ce procédé – dans ce trafic – quelque chose d’aussi violent que d’exposer des animaux à la risée de la foule, lesquels ignorent la « double énonciation » de la situation, son double niveau, c’est-à-dire, en plus du rôle qui est le leur dans le contexte empirique de leur vie, ce second niveau : celui du spectacle où ils jouent le rôle d’être moqués, et qui les rend par cette ignorance même d’autant plus comiques et risibles. Le paon qui, sur une estrade où on le montre comme une bête curieuse, fait la roue pour séduire une paonne provoque le rire des spectateurs parce que  la foule s’amuse de son inconscience de la double situation (de la double énonciation, dit-on au théâtre), d’être objet de spectacle, et donc de l’un des contextes (ici le spectacle qu’il ignore donner de lui-même) où son action devient alors  très incongrue et risible. Et si la foule rit, c’est, comme souvent sinon toujours, par jouissance de sa puissance, ici la puissance qu’elle a le sentiment de posséder sur autrui. Ne dit-on pas d’ailleurs d’une personne dont on s’est moquée qu’on la bien possédée ? Et il faut se souvenir du sens premier signifiée par l’expression : « berner quelqu’un ».

J’évoquerai pour finir, dans un genre différent, cette violence qui touche les protocoles du dialogue et de l’écoute de la parole d’autrui, répertoriés dans tous les manuels de communication, et violentés sur tous les plateaux télé ou parfois radio – mais aussi par les nouvelles techniques de bandeaux déroulants et autres inscriptions de paroles allogènes pendant que l’invité parle. Faut-il rappeler que l’un des règles de respect de la parole d’autrui consiste à ne pas lui couper toujours brusquement la parole, et à ne pas parler pendant qu’il parle ? Or, ces bandeaux déroulants qui vous donnent des informations intempestives sur le CAC 40 ou affichent des questions sms de téléspectateurs agissent comme autant de paroles externes proférées qui violentent le respect que l’on doit habituellement à la parole d’autrui, notamment celle des invités qui s’expriment en même temps sur le plateau. Sauf à considérer – et c’est alors le postulat, qu’on le veuille ou non – que cette parole ne vaut pas grand-chose, et peut être écoutée de façon intermittente et flottante. Pourquoi pas, mais une telle prise en (dé)considération de la parole émise est neuve sur le média télévisuel, et ne va pas sans incidence, à mon sens, sur la façon générale de considérer aujourd’hui la parole d’autrui.

Et je pense tout particulièrement, évidemment, aux enseignants, qui peuvent avoir tout le mal du monde à faire comprendre qu’on ne parle pas en cours pendant qu’ils parlent, alors que toutes les télés ne cessent de parler – à la manière des téléspectateurs – pendant que leurs invités parlent.

« Il faut voir comme on nous parle », disait Souchon. Mais il faut voir aussi comme on nous fait parler.

From → Société

4 commentaires
  1. Je viens de lire et je partage .Je n’aime pas du tout les émissions où le présentateur se met d’abord en vedette lui même en interrompant sans arrêt son interlocuteur pour le déstabiliser et le conduire là où il a décidé de le faire avec son plan d’interview!!
    Je n’aime pas ce défilement récent d’infos sans rapport avec le sujet :à chaque instant il se passerait donc quelque chose de si important qu’on ne peut tarder à nous le dire …et être le premier à lancer l’info ,même par ce bandeau défilant ,est ce leur but ?,c’est nul comme procédé !et sans aucun respect en plus !
    Je trouve que la présentation des films donne trop d’images et trop de mots dans n’importe quel sens ,uniquement pour accrocher le possible amateur de cinéma .
    bonne journée Benjamin

  2. Entièrement d’accord avec le sujet du billet et le commentaire précédent. Détournement d’attention, « zapping ». Ce qui me choque personnellement c’est la spécialisation des chaînes de télé, de radio, voire de certaine presse plutôt que d’en rester à un concept généraliste: plutôt que donner la même nourriture à tout le monde, de bonne qualité puisqu’il aurait concurrence, on spécialise. Imaginons une famille où il y aurait un réfrigérateur avec des entrées, un autre avec des plats cuisinés, un autre avec les desserts. Il est fort à parier que les mômes videraient très vite celui des desserts. On cloisonne la société en évitant les inter-connexions pour mieux isoler les individus par genre. On déconnecte le spectateur amateur de sport de la culture générale, de l’art, de l’information. L’intellectuel du reste de la population.
    « C’est pour mieux te manger mon enfant ».
    Ce qui m’a fait plaisir dans les manif’s récemment, c’est de voir tout un panel de personnes d’âge différent, d’environnements professionnels différents; avec la même revendication. Avec les drapeaux des différentes organisations syndicales réunies. Les lycéens avec les prétendants à une future « retraite ». Tous ensemble. Cette société-là me rassure; l’autre me fait froid dans le dos.

    • tout à fait d’accord avec ce dernier paragraphe Ashdee! Après ces deux années de « léthargie « ,croiser dans les manif’s des jeunes et des gens moins jeunes qui sont là pour la première fois ,ça fait du bien .Un peu de solidarité retrouvée dans une période difficile …bonne manif demain

  3. Tiens, c’est comme s’il y avait un peu de bonheur là !
    Merci pour vos commentaires, qui enrichissent mon propos, et me font voir des choses que je n’avais pas pensées, et avec lesquelles je suis tout à fait d’accord à mon tour. On va bientôt faire un parti, je me dis 😉

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