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Michel Foucault, début de « Les Mots et les Choses » (1966)

30 mars 2010

Ce livre a son lieu de naissance dans un texte de Borges. Dans le rire qui secoue à sa lecture toutes les familiarités de la pensée ‑ de la nôtre : de celle qui a notre âge et notre géographie ‑, ébranlant toutes les surfaces ordonnées et tous les plans qui assagissent pour nous le foisonnement des êtres, faisant vaciller et inquiétant pour longtemps notre pratique millénaire du Même et de l’Autre. Ce texte cite a une « certaine encyclopédie chinoise » où il est écrit que a les animaux se divisent en : a) appartenant à l’Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente classification, i) qui s’agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau, 1) et caetera, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches ». Dans l’émerveillement de cette taxinomie, ce qu’on rejoint d’un bond, ce qui, à la faveur de l’apologue, nous est indiqué comme le charme exotique d’une autre pensée, c’est la limite de la nôtre : l’impossibilité nue de penser cela.

Qu’est‑il donc impossible de penser, et de quelle impossibilité s’agit‑il ? A chacune de ces singulières rubriques, on peut donner sens précis et contenu assignable; quelques‑unes enveloppent bien des êtres fantastiques ‑ animaux fabuleux ou sirènes; mais justement en leur faisant place à part, l’encyclopédie chinoise en localise les pouvoirs de contagion; elle distingue avec soin les animaux bien réels (qui s’agitent comme des fous ou qui viennent de casser la cruche) et ceux qui n’ont leur site que
dans l’imaginaire. Les dangereux mélanges sont conjurés, les blasons et les fables ont rejoint leur haut lieu; pas d’amphibie inconcevable, pas d’aile griffue, pas d’immonde peau squameuse, nulle de ces faces polymorphes et démoniaques, pas d’haleine de flammes. La monstruosité ici n’altère aucun corps réel, ne modifie en rien le bestiaire de l’imagination; elle ne se cache dans la profondeur d’aucun pouvoir étrange. Elle ne serait même nulle part présente en cette classification si elle ne se glissait dans tout l’espace vide, dans tout le blanc interstitiel qui sépare les êtres les uns des autres. Ce ne sont pas les animaux « fabuleux » qui sont impossibles, puisqu’ils sont désignés comme tels, mais l’étroite distance selon laquelle ils sont juxtaposés aux chiens en liberté ou à ceux qui de loin semblent des mouches. Ce qui transgresse toute imagination, toute pensée possible, c’est simplement la série alphabétique (a, b, c, d) qui lie à toutes les autres chacune de ces catégories.

Encore ne s’agit‑il pas de la bizarrerie des rencontres insolites. On sait ce qu’il y a de déconcertant dans la proximité des extrêmes ou tout bonnement dans le voisinage soudain des choses sans rapport; l’énumération qui les entrechoque possède à elle seule un pouvoir d’enchantement : « Je ne suis plus à jeûn, dit Eusthènes. Pour tout ce jourd’hui, seront en sûreté de ma salive Aspics, Amphisbènes, Anerudutes, Abedessimons, Aiartnraz Ammobates, Apinaos, Alatrabans, Aractes, Asterions,
Alcnarates, Arges, Araires, Ascalabes, Attelabes, Ascalabotes, Aemorroïdes… » Mais tous ces vers et serpents, tous ces êtres de pourriture et de viscosité grouillent, comme les syllabes qui les nomment, dans la salive d’Eusthènes : c’est là que tous ont leur lieu commun, comme sur la table d’opération le parapluie et la machine à coudre; si l’étrangeté de leur rencontre éclate, c’est sur fond de cet
et, de ce en, de ce sur dont la solidité et l’évidence garantissent la possibilité d’une juxtaposition. Il
était certes improbable que les hémorroïdes, les araignées et les ammobates viennent un jour se mêler sous les dents d’Eusthènes, mais, après tout, en cette bouche accueillante et vorace, ils avaient bien de quoi se loger et trouver le palais de leur coexistence.

La monstruosité que Borges fait circuler dans
son énumération consiste au contraire en ceci que l’espace commun des
rencontres s’y trouve lui‑même ruiné. Ce qui est impossible, ce n’est pas le
voisinage des choses, c’est le site lui‑même où elles pourraient voisiner. Les
animaux «  i) qui s’agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés
avec un très fin pinceau de poils de chameau », ‑ où pourraient‑ils jamais
se rencontrer, sauf dans la voix immatérielle qui prononce leur énumération,
sauf sur la page qui la transcrit ?


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