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Erasme, « Eloge de la folie » (1509), extraits.

22 septembre 2009
Traduit du latin par Claude Blum, coll. « Bouquins », Robert Laffont.

Préface

  • […] je crois avoir fait un éloge de la folie mais qui n’est pas totalement fou.


Eloge de la Folie (prononcé par elle-même)

  • Quoi que dise de moi le commun des mortels (car je n’ignore pas tout le mal qu’on entend dire de la Folie, même auprès des plus fous), c’est pourtant moi, et moi seule, qui grâce à mon pouvoir surnaturel répand la joie sur les dieux et sur les hommes.
  • […] quoi de plus cohérent que la Folie claironnant ses propres louanges et se faisant son propre chantre ? Qui pourrait mieux me dépeindre que moi-même ?
  • Le discours que vous entendrez de moi sera, lui, improvisé et sans préparation, et d’autant plus sincère. Je ne dis pas cela, croyez-le bien, pour faire valoir mon talent, comme le commun des orateurs. […] Moi, j’ai toujours un grand plaisir à dire à tort et à travers tout ce qui me vient sur la langue.
  • Pas de place chez moi pour le fard, je ne simule pas sur mon visage ce que je ne ressens pas dans mon cœur. Je suis partout semblable à moi-même, si bien que nul ne peut me cacher, pas même les plus acharnés à revendiquer le personnage et le titre de sage, et qui déambulent comme des singes sous la pourpre ou des ânes sous la peau du lion. […] Eh bien, ces fous parfaits qui veulent passer pour des sages, pour des Thalès, n’aurons-nous pas raison de les appeler des Morosophes, des sages-fous ? J’ai voulu imiter là les Rhéteurs d’aujourd’hui, qui se croient de vrais dieux parce qu’ils se montrent avec deux langues, comme les sangsues, et qu’ils s’imaginent faire merveille en enchâssant dans leurs discours latins quelques petits mots grecs, comme on fait une mosaïque, même si c’est hors de propos. […] Car c’est un plaisir délicat pour mes gens que d’admirer par-dessus tout ce qui leur est le plus étranger.
  • […] Plutus en personne [dieu de la richesse, désigne ici l’argent] est le seul père des hommes et des dieux. Un signe de lui seul, aujourd’hui comme hier, bouleverse le sacré et le profane, met tout sens dessus dessous. SDa volonté règle guerres, paix, empires, conseils, tribunaux, comices, mariages, traités, alliances, lois, arts, jeux, travail… mais le souffle me manque, bref : toutes les affaires publiques et privées des mortels.
  • […] le lieu de ma naissance […] : les Iles Fortunées, où tout pousse sans semailles ni labour. […] Née parmi ces délices, je n’ai pas inauguré ma vie par des pleurs ; tout de suite j’ai souri gentiment à ma mère.
  • D’abord, que peut-il y avoir de plus doux ou de plus précieux que la vie elle-même ? Or, à qui doit-on son origine, sinon à moi ? […] Vénus elle-même, quoi qu’en dise Lucrèce, ne contesterait jamais que sans l’aide de ma providence tout son pouvoir est insuffisant et sans effet. C’est donc de mon ridicule jeu d’ivrogne que proviennent et les philosophes sourcilleux auxquels ont succédé aujourd’hui ces êtres qu’on appelle vulgairement les moines, et les rois dans leur pourpre et les prêtres pieux et les pontifes trois fois saints, enfin toute cette assemblée des dieux poétiques, si nombreuse que l’Olympe lui-même a peine à en contenir la foule, tout spacieux qu’il soit.
  • Que serait la vie, en effet, et mériterait-elle d’être appelée la vie, si on en ôtait le plaisir ? […] y a-t-il une heure de la vie qui ne soit triste, ennuyeuse, sombre, insipide, assommante, si l’on n’y mêle le plaisir, c’est-à-dire l’assaisonnement de la folie ? Sur ce point on pourrait invoquer les témoignage du grand Sophocle, qu’on ne loue jamais assez, qui a laissé de moi ce très bel éloge : Là où est l’inconscience, la vie est plus douce.
  • D’abord, qui ne sait que le premier âge de l’homme est de beaucoup le plus joyeux et le plus agréable pour tous ?
  • Et si les mortels rompaient une bonne fois tout commerce avec la sagesse, et vivaient continuellement avec moi, ils ne vieilliraient jamais et jouiraient avec bonheur d’une perpétuelle jeunesse. Mais regardez-moi ces gens sombres, adonnés à l’étude de la philosophie ou aux affaires sérieuses et ardues. La plupart ont vieilli avant d’avoir été vraiment jeunes, parce que les soucis, le tourbillon effréné et continu des pensées ont épuisé peu à peu le souffle et la sève de la vie.
  • […] la folie est la seule chose capable de retenir la jeunesse dans sa course fugitive, et de tenir à distance l’importune vieillesse. […] Moi seule j’ai ce pouvoir et seule je l’exerce.
  • Je permets à qui le voudra de m’injurier avec mon propre nom s’il trouve un seul dieu, aimable et attrayant, qui ne soit pas sous mon patronage. […] D’ailleurs si l’on étudie avec soin chez Homère et les autres poètes la vie des dieux sévères, on se rendra compte que tout y est plein de folie. Inutile de citer trente-six exemples puisque vous connaissez les amours et les ébats de ce Jupiter lanceur de foudre, puisque la farouche Diane, oublieuse de son sexe, passe son temps à chasser tout en dépérissant d’amour pour Endymion.
  • […] pour que la vie des hommes ne soit pas entièrement triste et maussade, Jupiter leur a donné beaucoup plus de passions que de raison […]. De plus, il a relégué la raison dans un coin étroit de la tête et abandonné tout le reste du corps aux passions. Ensuite, à la raison toute seule, il a opposé pour ainsi dire deux tyrans très violents : la colère, qui tient la citadelle de la poitrine, et même la source de la vie qu’est le cœur, et la concupiscence qui étend largement son empire, jusqu’au bas du pubis.
  • Mais comme l’homme, né pour gouverner les choses, devait être gratifié d’un peu plus d’une petite once de raison, Jupiter me consulta sur ce point comme il le fait en toutes choses. J’eus vite fait de lui donner un conseil digne de moi : adjoindre à l’homme la femme, animal évidemment fou et déraisonnable, mais amusant et gracieux, qui, dans la vie domestique, tempérerait et adoucirait par sa propre folie l’humeur chagrine du caractère masculin. Car quand Platon semble se demander où classer la femme, parmi les animaux raisonnables ou parmi les brutes, c’est seulement pour signifier l’insigne folie de ce sexe. Et si par hasard une femme veut passer pour sage, tout le résultat c’est qu’elle devient deux fois plus folle.
  • Pourtant je ne crois pas la gent féminine assez folle pour m’en vouloir de lui attribuerr la folie, moi qui suis aussi une femme et la Folie même. En effet, si elles examinent correctement la question, elles doivent porter au compte de la folie le fait qu’elles sont, à bien des égards, plus heureuses que les hommes. D’abord, elles ont l’avantage de la beauté, qu’elles placent avec raison au-dessus de tout, et qui leur sert à exercer une tyrannie sur les tyrans eux-mêmes. Au reste, d’où vient chez l’homme cet aspect rude, cette peau velue, cette forêt de barbe, cet air de réelle vieillesse, sinon du vice de la sagesse ? Tandis que les femmes qui ont les joues toujours lisses, une voix toujours flûtée, la peau douce, sont l’image d’une perpétuelle adolescence.
  • Or, le plaisir qu’elles donnent ne vient que de leur folie. On ne niera pas cette vérité si on songe aux inepties qu’un homme dit à une femme, aux extravagances qu’il commet quand il s’est mis en tête de prendre du plaisir avec elle. Vous savez donc maintenant de quelle source coule le premier et principal divertissement de la vie.
  • Fermer les yeux : se méprendre, s’aveugler, s’illusionner sur les défauts de ses amis, aimer et admirer des vices éclatants comme des vertus, cela n’est-il pas à l’évidence proche de la folie ?
  • […] c’est la folie seule qui unit et entretient leur amitié.
  • Quant aux sages que l’on regarde comme des dieux, ou bien il ne se noue entre eux aucune amitié ou bien, s’il s’en forme, c’est une liaison morose et sans grâces et encore avec un tout petit nombre (j’ai scrupule à dire : avec personne), étant donné que la grande majorité des hommes déraisonnent oui plutôt qu’il n’y en a pas un seul qui ne délire de trente-six façons ; or l’amitié ne se noue qu’entre semblables.
  • Jusque-là, en somme, aucune société, aucun lien vivant ne pourrait être agréable ou durable sans moi.
  • Dites-moi, je vous prie : peut-on aimer quelqu’un quand on se hait soi-même ? S’entendre avec autrui si on n’est pas d’accord avec soi-même ? Donner du plaisir à quelqu’un si on est pour soi-même pénible et ennuyeux ? Pour l’affirmer, je crois qu’il faudrait être plus fou que la Folie elle-même. Eh bien, si l’on me chassait, loin de pouvoir supporter les autres, chacun se prendra lui-même en dégoût, méprisera ce qui est à lui, se haïra lui-même. Car la Nature, en bien des cas plus marâtre que mère, a gravé dans l’esprit des mortels, surtout des plus sensés, le mécontentement de soi et l’admiration d’autrui. De là vient que tous les dons, toute l’élégance, tout le charme de la vie s’altèrent et périssent. Car à quoi bon la beauté, le plus inestimable présent des dieux immortels, si elle est contaminée par le vice du dégoût de soi ? Et la jeunesse, si elle se corrompt au ferment d’une mélancolie sénile ? Enfin, dans chaque tâche de la vie, tendras-tu aussi bien envers toi-même qu’envers autrui, aux convenances (car dans toute action, et pas seulement dans l’art, le point capital est de respecter ce qui est convenable à ce que tu fais), si tu n’es pas aidé convenablement par Philautie [ = l’amour de soi, l’amour-propre], qui me sert à juste titre de sœur, puisqu’elle joue partout si bien mon rôle. Car qu’y a-t-il d’aussi fou que de se plaire à soi-même, de s’admirer soi-même ? Et pourtant que feras-tu de charmant, de gracieux, de convenable si tu es mécontent de toi-même ? Supprime ce sel de la vie, et aussitôt l’orateur et son discours se refroidissent, le musicien et ses mélodies ne plaisent plus à personne, le comédien et son jeu sont sifflés, le poète et ses Muses font rire, le peintre et son art deviendront pitoyables, le médecin avec ses drogues aura faim. […] Tant il est nécessaire que chacun se fasse compliment et se recommande d’abord à lui-même par quelque cajolerie avant de pouvoir être recommandé à d’autres.
  • Je dirai maintenant qu’il n’est aucune action d’éclat que je n’inspire, pas d’art noble qui n’ait été inventé sans mon autorité.
  • […] il n’y a jamais eu de princes plus néfastes pour la république que lorsque le gouvernement est tombé aux mains d’un soi-disant philosophe ou d’un homme de lettres.
  • Si les hommes qui se sont donnés à l’étude de la sagesse sont généralement malheureux, surtout dans leur progéniture, je pense que c’est parce que la nature, dans sa prévoyance, veille à ce que la contagion de la sagesse ne se répande pas trop parmi les mortels.
  • Conviez un sage à un bon repas, il le troublera par son morne silence ou ses questions déplacées. Invitez-le au bal, vous croirez voir un chameau danser. Entraînez-le au spectacle, son seul visage empêchera le peuple de s’amuser et le sage Caton sera forcé de quitter le théâtre, faute d’avoir pu se dérider le sourcil.
  • Ainsi ne peut-il être utile ni à lui-même, ni à sa patrie, ni aux siens dans la moindre circonstance, car il ignore tout des réalités les plus élémentaires, et il est à mille lieues de l’opinion commune et des usages courants.
[à suivre…]


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