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Pour Anne la malouine, les folles soirées de Combourg (extrait d’un chapitre des Mémoires d’Outre-Tombe de Chateaubriand)

5 juillet 2009
En écho à http://cid-54a2de27a617029b.spaces.live.com/blog/cns!54A2DE27A617029B!5079.entry, d’Anne, voici un extrait des Mémoires d’Outre-Tombe, où Chateaubriand raconte son enfance totalement isolée dans le vieux château de Combourg sous la férule d’un père taciturne.  


Le calme
morne du château de Combourg était augmenté par l’humeur taciturne et
insociable de mon père. Au lieu de resserrer sa famille et ses gens
autour de lui, il les avait dispersés à toutes les aires de vent de
l’édifice.

Sa
chambre à coucher était placée dans la petite tour de l’est, et son
cabinet dans la petite tour de l’ouest. Les meubles de ce cabinet
consistaient en trois chaises de cuir noir et une table couverte de
titres et de parchemins. Un arbre généalogique de la famille des
Chateaubriand tapissait le manteau de la cheminée, et dans l’embrasure
d’une fenêtre on voyait toutes sortes d’armes depuis le pistolet
jusqu’à l’espingole. L’appartement de ma mère régnait au-dessus de la
grand’salle, entre les deux petites tours : il était parqueté et orné
de glaces de Venise à facettes. Ma sœur habitait un cabinet dépendant
de l’appartement de ma mère. La femme de chambre couchait loin de là,
dans le corps de logis des grandes tours. Moi, j’étais niché dans une
espèce de cellule isolée, au haut de la tourelle de l’escalier qui
communiquait de la cour intérieure aux diverses parties du château. Au
bas de cet escalier, le valet de chambre de mon père et le domestique
gisaient dans des caveaux voûtés, et la cuisinière tenait garnison dans
la grosse tour de l’ouest.


Mon père
se levait à quatre heures du matin, hiver comme été : il venait dans la
cour intérieure appeler et éveiller son valet de chambre, à l’entrée de
l’escalier de la tourelle. On lui apportait un peu de café à cinq
heures ; il travaillait ensuite dans son cabinet jusqu’à midi. Ma mère
et ma sœur déjeunaient chacune dans leur chambre, à huit heures du
matin. Je n’avais aucune heure fixe, ni pour me lever, ni pour déjeuner
; j’étais censé étudier jusqu’à midi : la plupart du temps je ne
faisais rien.

A onze
heures et demie, on sonnait le dîner que l’on servait à midi. La
grand’salle était à la fois salle à manger et salon : on dînait et l’on
soupait à l’une de ses extrémités du côté de l’est ; après les repas,
on se venait placer à l’autre extrémité du côté de l’ouest, devant une
énorme cheminée. La grand’salle était boisée, peinte en gris blanc et
ornée de vieux portraits depuis le règne de François Ier jusqu’à celui
de Louis XIV ; parmi ces portraits, on distinguait ceux de Condé et de
Turenne : un tableau représentant Hector tué par Achille sous les murs
de Troie, était suspendu au-dessus de la cheminée.

Le dîner
fait, on restait ensemble jusqu’à deux heures. Alors, si l’été, mon
père prenait le divertissement de la pêche, visitait ses potagers, se
promenait dans l’étendue du vol du chapon ; si l’automne et l’hiver, il
partait pour la chasse, ma mère se retirait dans la chapelle, où elle
passait quelques heures en prières. Cette chapelle était un oratoire
sombre, embelli de bons tableaux des plus grands maîtres, qu’on se
s’attendait guère à trouver dans un château féodal, au fond de la
Bretagne. J’ai aujourd’hui, en ma possession, une Sainte Famille de l’Albane, peinte sur cuivre, tirée de cette chapelle : c’est tout ce qui me reste de Combourg.

Mon père
parti et ma mère en prières, Lucile s’enfermait dans sa chambre ; je
regagnais ma cellule, ou j’allais courir les champs.

A huit
heures, la cloche annonçait le souper. Après le souper, dans les beaux
jours, on s’asseyait sur le perron. Mon père, armé de son fusil, tirait
les chouettes qui sortaient des créneaux à l’entrée de la nuit. Ma
mère, Lucile et moi, nous regardions le ciel, les bois, les derniers
rayons du soleil, les premières étoiles. A dix heures, on rentrait et
l’on se couchait.

Les
soirées d’automne et d’hiver étaient d’une autre nature. Le souper fini
et les quatre convives revenus de la table à la cheminée, ma mère se
jetait, en soupirant, sur un vieux lit de jour de siamoise flambée ; on
mettait devant elle un guéridon avec une bougie. Je m’asseyais auprès
du feu avec Lucile ; les domestiques enlevaient le couvert et se
retiraient. Mon père commençait alors une promenade, qui ne cessait
qu’à l’heure de son coucher. Il était vêtu d’une robe de ratine
blanche, ou plutôt d’une espèce de manteau que je n’ai vu qu’à lui. Sa
tête, demi-chauve, était couverte d’un grand bonnet blanc qui se tenait
tout droit. Lorsqu’en se promenant, il s’éloignait du foyer, la vaste
salle était si peu éclairée par une seule bougie qu’on ne le voyait
plus ; on l’entendait seulement encore marcher dans les ténèbres : puis
il revenait lentement vers la lumière et émergeait peu à peu de
l’obscurité, comme un spectre, avec sa robe blanche, son bonnet blanc,
sa figure longue et pâle. Lucile et moi, nous échangions quelques mots
à voix basse, quand il était à l’autre bout de la salle ; nous nous
taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait, en passant :
 » De quoi parliez-vous ?  » Saisis de terreur, nous ne répondions rien ;
il continuait sa marche. Le reste de la soirée, l’oreille n’était plus
frappée que du bruit mesuré de ses pas, des soupirs de ma mère et du
murmure du vent.

Dix
heures sonnaient à l’horloge du château : mon père s’arrêtait ; le même
ressort, qui avait soulevé le marteau de l’horloge, semblait avoir
suspendu ses pas. Il tirait sa montre, la montait, prenait un grand
flambeau d’argent surmonté d’une grande bougie, entrait un moment dans
la petite tour de l’ouest, puis revenait, son flambeau à la main, et
s’avançait vers sa chambre à coucher, dépendante de la petite tour de
l’est. Lucile et moi, nous nous tenions sur son passage ; nous
l’embrassions en lui souhaitant une bonne nuit. Il penchait vers nous
sa joue sèche et creuse sans nous répondre, continuait sa route et se
retirait au fond de la tour, dont nous entendions les portes se
refermer sur lui.

Le
talisman était brisé ; ma mère, ma sœur et moi transformés en statues
par la présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de la vie.
Le premier effet de notre désenchantement se manifestait par un
débordement de paroles : si le silence nous avait opprimés, il nous le
payait cher.

Ce
torrent de paroles écoulé, j’appelais la femme de chambre, et je
reconduisais ma mère et ma sœur à leur appartement. Avant de me
retirer, elles me faisaient regarder sous les lits, dans les cheminées,
derrière les portes, visiter les escaliers, les passages et les
corridors voisins. Toutes les traditions du château, voleurs et
spectres, leur revenaient en mémoire. Les gens étaient persuadés qu’un
certain comte de Combourg, à jambe de bois, mort depuis trois siècles,
apparaissait à certaines époques, et qu’on l’avait rencontré dans le
grand escalier de la tourelle ; sa jambe de bois se promenait aussi
quelquefois seule avec un chat noir.

 

9 commentaires
  1. joanna12 permalink

    Quel récit! !!!Père garde le cap contre vents et marées! Amitié, joanna

  2. ashdee permalink

    Excellent! Merci Benjamin.

  3. Benjamin permalink

    Chateaubriand a sans doute écrit parmi les plus belles pages de littérature française. Son récit des batailles contre-révolutionnaires des années 90, de son séjour misérable en Angleterre comme émigré, et surtout de son passage en Amérique comme aventurier, sont de toute beauté. Pas encore terminé ses mémoires, j’en suis à la fin de Napoléon (vers 1812 je crois). Mais je lis ça petit à petit.

  4. Benjamin permalink

    Lucile, la soeur de Chateaubriand, amoureuse de son frère, a fini par se suicider semble-t-il (Chateaubriand reste flou sur ce point pourtant quasi certain). Sa "folie" s’est en tout cas aggravée avec le temps.Le suicide est un manque de savoir-vivre.

  5. ashdee permalink

    Ou on finit par se suicider, ou on finit Chateaubriand après ça.

  6. Michel permalink

    Lu et déjà lu. Je crois que ce sont les plus belles pages,oui… J’éprouve une fascination absolue. Bouche "grand Bé" !

  7. Benjamin permalink

    Ashdee, entre le suicide et Chateaubriand, il y a quand même tout un monde à jouir, ne l’oublions pas. Mais Chateaubriand, c’est de la vie raffinée comme un grand vin. Et ça se boit comme du Proust, à petites gorgées lentes. On ne peut pas s’en jeter des litres à chaque coup, c’est sûr (un truc à apprendre à mes étudiants, ça, que certains bouquins 1. demandent du temps avant qu’on y entre – parfois des années – vingt ans, en ce qui me concerne, pour "Du côté de chez Swann", que j’avais acheté en 1988 – 2. demandent qu’on prenne son temps pour les jouir (j’aime bien utiliser le verbe "jouir" comme un verbe transitif direct : jouir quelque chose, car cela donne l’impression d’une jouissance commune du sujet et de l’objet de jouissance).

  8. Benjamin permalink

    Ah Michel, j’étais sûr que tu aimais Chateaubriand. Bouche "grand Bé" ou bouche d’ombre ? Ainsi va la littérature.

  9. Michel permalink

    Le père François-René… J’ai une enfance très liée à St Malo, et un peu à Combourg. Sur l’îlot du grand Bé, face aux remparts nord-ouest, je suis allé pour la première fois me recueillir sur sa tombe, en novembre dernier. Pour la première fois ! Après avoir passé tant d’étés adolescents sur la chaussée du sillon… Sûrement parce qu’il fallait que je l’eus lu auparavant. J’y suis retourné en mars, peu après la cruelle rupture, histoire de me répéter certainement que rien n’est plus important en ce monde que l’écriture, rien si ce ne sont nos enfants auxquels elle appartient !

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