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Constats d’évolution phonétique de la langue faits dans la rue

25 avril 2009
La langue orale, c’est un fait, évolue. Je parle bien ici de la langue orale, et non pas de la langue écrite (orthographe), bien qu’elle évolue aussi (plus lentement, à cause du "conservatisme orthographique" propre à la France).
Cette évolution est vraie du point de vue du vocabulaire (lexique), de la syntaxe, mais aussi du point de vue de la prononciation des mots (phonétique). La preuve de ces changements dans la façon de prononcer les mots saute aux yeux lorsqu’on compare un mot d’aujourd’hui avec sa prononciation d’il y a deux mille ans. Par exemple :
dormitorium (prononcez : "dormitorïoum" – en alphabet phonétique international (API) : [dormitorium]) se dit aujourd’hui "dortoir" (prononcez : "dortouar" – en API : [doRtwaR]).
diurnus (prononcez "dïournous" – [diurnus]) se dit aujourd’hui "jour" (en API : [ʒuR])…

Il existe une science amusante (enfin, moi elle m’amuse) qu’on appelle la "phonétique historique". Cette science explique comment et quand ont eu lieu ces changements articulatoires, depuis le latin classique jusqu’à nos jours (deux mille ans d’évolution et de transformation de la prononciation des mots). Elle se fonde sur les règles physiologiques d’articulation, sur les rimes dans les textes, sur les graffitis (écritures phonétiques témoignant de la façon dont le mot se prononçait alors), etc. Bref, c’est une science très fiable, qui nous permet de comprendre ces évolutions ; et par exemple de voir (d’entendre!) comment on est passé de "regem" (prononcez "réguème" – API [regem]) à "roi" (prononcez "roua" – [Rwa]), et cela siècle par siècle depuis le Ier siècle avant J.C.

Or, me promenant un peu avant hier dans la rue pour me détendre, j’ai croisé deux hommes, immigrés d’origine maghrébine (première ou deuxième génération?) accompagnés d’un enfant d’environ sept ans, et j’ai pu entendre dans leurs propos très ditinctement une de ces évolution à l’oeuvre AUJOURD’HUI dans la prononciation du français, et plus particulièrement chez les jeunes (évidemment!) ayant l’accent "banlieue" (cela dit, même les jeunes de familles aisées – non BCBG -, comme mes neveux et nièces, prennent aussi insensiblement cet accent, dit il y a peu "kaïra", quand ils sont entre potes, ou quand ils ne s’observent pas devant les adultes).
Le petit garçon dit en effet à son père (il l’a répété quatre fois, car ce dernier, qui s’entretenait avec son ami, ne l’écoutait pas – aussi ai-je bien pu l’entendre) ceci (je fait apparaître en gras l’endroit où la prononciation m’a intéressé) :

"Papa, je voudrais faire dju bâteau.".

Le père prononça quant à lui, en parlant à son copain, quelque chose du genre :

"Alors j’uis ai dji " (pour "je lui ai dit").

Tous les deux prononçaient donc le "D" de cette manière : "DJ" (en API : [d] prononcé : [dʒ]).

Cela s’entend maintenant très clairement chez les jeunes de banlieue. Par exemple : Ouais, i’m dji comme ça "ta guieul!" qu’i’m dji. Jiè répondju : "Ta guieul, beuteur!" pour : Ouais, il me dit comme ça : "Ta gueule!", qu’il me dit. Je lui ai répondu : "Ta gueule, bâtard!"

Ce passage de [d] à [dʒ] est connu : il s’agit du phénomène dit d’"assibiliation". Il a eu lieu déjà en "français" entre le Ier et le VIIe siècles, et a fait que de diurnus on est passé progressivement à jour (prononcé djour [dʒuR] au VIIe s., puis jour [ʒuR], par affaiblissement articulatoire, à partir du XIIIe s.)
Il s’agit d’abord d’un renforcement articulatoire du [d] (on "frappe" plus fort sur le son, on l’articule plus énergiquement). Il touche principalement les phonèmes [d], [t] et [g] "appuyés", c’est-à-dire en position initiale (comme dans dit, du pour le français aujourd’hui, ou dans diurnus pour le latin du Ier s.) ou bien en position interconsonantique (à l’intérieur du mot, mais précédé d’une consonne – ex.: porta, en latin).

Tout cela pour dire que nous assistons actuellement, au début du XXIe siècle, à un phénomène de renforcement articulatoire du français qui engendre une assibiliation classique touchant les dentales appuyées ([t] et[d]).
On passe donc de [d] à [dʒ].

Autre phénomène tout aussi classique et connu en phonétique historique et donc dans l’évolution de la prononciation du français : le passage de "c" ( prononcez "ke" – API [k]) à "tch" (API [tʃ]), puis à"ch" ([ʃ]).
Cette fois-ci, c’était dans le bus que je l’ai entendu distinctement. Un "jeune de banlieue" tout ce qu’il y a de jeune de banlieue (capuche, etc.) disait à son pote :

"Ouais, tchuwa dans l’tchartchier tchoulmonde le conné"
("Ouais, tu vois dans le quartier tout le monde le connait.")

Dans l’histoire de la prononciation, cela explique qu’on est passé du latin caballum à cheval, de caprem à chèvre, de capellum à cheveu, etc.

Pour le [k] appuyé + [a]  – où quartier [kaRtje] devient tchartchier [aRtʃje] :
– le [k] se transforme en [kj] puis en [tj] ("tieu") au début du Ve s.
– en [tʃj] ("tchieu") à la fin du Ve s.
– en [tʃ] ("tch") fin VIIe s.
– et enfin en [ʃ] ("ch") au XIIIe s.

Pour le [t] appuyé : même transformation depuis le Ve s, pour arriver à [ʃ] (en fait, moins systémaiquement, mais je ne vais pas alourdir davantage).

Bon week-end !

8 commentaires
  1. ashdee permalink

    Je me suis mordu la langue (prononcer lan-gue comme la langue quoi!); c’est malin!

  2. Benjamin permalink

    Ashdee, tu es un vrai pote : tu as lu ce billet !

  3. Loofy permalink

    sacré Ashdeequand il descend de son cocotierc’est toujours pour faire des bêtises…

  4. Benjamin permalink

    😀

  5. Babel permalink

    tcha alors .. djaurais djamais cru que tcha venait de si loin ! ;))

  6. mafifan permalink

    et comme ça le" tut tut "du train à vapeur est devenu "tchou tchou"?

  7. J’aime beaucoup, c’est dingue d’imaginer comment nos successeurs parlerons… =) Je me permet de mettre un lien vers votre blog sur le mien. =)

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