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Le premier baiser de Swann à Odette, dans le fiacre

8 mars 2009
Il élevait son autre main le long de la joue d’Odette ; elle le regarda fixement, de l’air languissant et grave qu’ont les femmes du maître florentin [i.e. Boticelli] avec lesquelles il lui avait trouvé de la ressemblance ; amenés au bord des paupières, ses yeux brillants, larges et minces, comme les leurs, semblaient prêts à se détacher ainsi que deux larmes. Elle fléchissait le cou comme on leur voit faire à toutes, dans les scènes païennes comme dans les tableaux religieux. Et, en une attitude qui sans doute lui était habituelle, qu’elle savait convenable à ces moments-là et qu’elle faisait attention à ne pas oublier de prendre, elle semblait avoir besoin de toute sa force pour retenir son visage, comme si une force invisible l’eût attiré vers Swann. Et ce fut Swann, qui, avant qu’elle le laissât tomber, comme malgré elle, sur ses lèvres, le retint un instant, à quelque distance, entre ses deux mains. Il avait voulu laisser à sa pensée le temps d’accourir, de reconnaître le rêve qu’elle avait si longtemps caressé et d’assister à sa réalisation, comme une parente qu’on appelle pour prendre sa part du succès d’un enfant qu’elle a beaucoup aimé. Peut-être aussi Swann attachait-il sur ce visage d’Odette non encore possédée, ni même encore embrassée par lui, qu’il voyait pour la dernière fois, ce regard avec lequel, un jour de départ, on voudrait emporter un paysage qu’on va quitter pour toujours. 

C’est ce geste de Swann, retenant un instant le moment du baiser, et les hypothèses qu’en fait le narrateur, qui me bouleversent véritablement. Ils me rappellent une expérience ancienne. Ce visage que l’on interroge, où l’on cherche à comprendre : que faisons-nous ? que se passe-t-il ? qui es-tu pour que je t’aime ? pourquoi toi ? pourquoi viens-tu à moi ? pourquoi sommes-nous l’un à l’autre ? Ce mystère cherché dans l’évidence d’un visage souriant  sans réponse, où vacille une dernière fois mon angoisse et ma crainte ; puis elles versent dans l’inconsolable joie et dans les plaisirs apportés par les lèvres, données, elles qui renouvellent alors leur recherche par à-coups, reprises, données, exigeant ce qu’elles prennent et reprennent, donnant ce qu’elles donnent et redonnent, au-delà et sans savoir.

Proust est le seul auteur qui m’ait rendu véritablement des sensations d’enfance et de jeunesse, par je ne sais quelle magie.

3 commentaires
  1. Babel permalink

    des instants si fugitifs qu’ils en deviennent imperceptibles à ceux qui ne savent regarderavec tous leurs sens.. je ne m’en lasse pas non plus de cette magie proustienne !

  2. Michel permalink

    Ouais ! Il est bon de repenser à "un amour de Swann" dans ces instants troublés…

  3. Il disséquait ses impressions avec une précision quasi scientifique, mais racontait dans une langue éblouissante.

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