Aller au contenu principal

La curialisation des guerriers et l’audiovisualisation des esprits

16 janvier 2009

Cette expression de « curialisation des guerriers » vient du livre de Norbert Elias, La Société de Cour, où cet historien étudie Versailles au temps de Louis XIV.
Il s’attache à montrer comment le pouvoir royal a su désarmer les Grands du royaume en les enfermant dans une étiquette de cour qui transposait leurs rivalités sur un plan symbolique plutôt qu’elle ne s’exerçât au dommage du roi les armes à la main.

La montée en puissance du pouvoir royal contre ses vassaux fut un travail de plusieurs siècles. Au Moyen Age, le Roi de France ne pesait pas lourd face à ses puissants vassaux, et s’il était leur suzerain en droit, il leur était bien inférieur en fait. L’histoire de la montée en puissance du pouvoir royal se déroule sur plusieurs siècles, et les conflits avec les Ducs de Bourgogne ou la Guyenne en sont des exemples. Mais progressivement, le Roi de France va construire sa puissance en luttant contre ses vassaux.
Au XVIe siècle, le désir de prise du pouvoir royal par le Duc de Guise en renversant la dynastie capétienne représentée par Henri de Navarre pour la remplacer par une nouvelle, marque cependant toujours cette fronde des anciens grands féodaux contre le pouvoir centralisateur du Roi, à une époque où l’absolutisme royal est presque advenu. Et Louis XIV est très jeune lorsque se déroule justement la Fronde (1649-1652), qui est le dernier soulèvement des grands féodaux contre le pouvoir royal. Il n’oubliera jamais qu’il dut fuir Paris et se réfugier avec sa mère et Mazarin à Saint-Germain-en-Laye, devant l’avancée des troupes hostiles au Roi. Il ne l’oubliera jamais… et il construisit Versailles (loin de tout, lieu de plein artifice) et toute cette société de Cour, instrument pour désarmer ces nobles et leur atavisme guerrier, lesquels se préoccupent alors plus de savoir s’ils seront présents ou non au petit coucher du roi, que de se liguer pour comploter des coups de force. Colbert, Molière, Lully, Racine contribuaient à cette société de Cour et à cet instrument de « curialisation des guerriers », pour reprendre l’expression.

En 1688, La Bruyère commençait déjà à se plaindre de cette société, et à dénoncer son système castrateur et chagrin, quelque chose comme une prison et au fond un enfer (voir billet sur Deleuze et Spinoza, sur la nécessité de créer le chagrin chez autrui, la frustration et le sentiment de faiblesse pour le dominer : c’est exactement ça à Versailles). Voici quelques passages des Caractères, chapitre VIII « De la cour » :

  • Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux et de son visage ; il est profond, impénétrable; il dissimule les mauvais offices, sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément son coeur, parle, agit contre ses sentiments. Tout ce grand raffinement n’est qu’un vice, que l’on appelle fausseté, quelquefois aussi inutile au courtisan pour sa fortune, que la franchise, la sincérité et la vertu.
  • Se dérober à la cour un seul moment, c’est y renoncer : le courtisan qui l’a vue le matin la voit le soir pour la reconnaître le lendemain, ou afin que lui-même y soit connu.
  • L’on est petit à la cour, et quelque vanité que l’on ait, on s’y trouve tel; mais le mal est commun, et les grands mêmes y sont petits.
  • L’on s’accoutume difficilement à une vie qui se passe dans une antichambre, dans des cours, ou sur l’escalier.
  • La cour ne rend pas content; elle empêche qu’on le soit ailleurs.
  • La cour est comme un édifice bâti de marbre : je veux dire qu’elle est composée d’hommes fort durs, mais fort polis.
  • L’on va quelquefois à la cour pour en revenir, et se faire par là respecter du noble de sa province, ou de son diocésain.
  • Le brodeur et le confiseur seraient superflus, et ne feraient qu’une montre inutile, si l’on était modeste et sobre : les cours seraient désertes, et les rois presque seuls, si l’on était guéri de la vanité et de l’intérêt. Les hommes veulent être esclave quelque part, et puiser là de quoi dominer ailleurs. Il semble qu’on livre en gros aux premiers de la cour l’air de hauteur, de fierté et de commandement, afin qu’ils le distribuent en détail dans les provinces : ils font précisément ce qu’on leur fait, vrais singes de la royauté.

Voltaire, en 1733, dans ses Lettres philosophiques, ajuste de rudes coups à une société de cour déclinante par rapport au pouvoir réel ; car ce pouvoir réel devient celui des marchands (des « négociants », comme il dit), les futurs rois de l’industrialisation du XIXe siècle, ceux qu’on nommera les bourgeois, et que le philosophe des Lumières exalte dans sa Lettre X « Sur le commerce » pour qu’ils ne rougissent plus devant la noblesse. (Je cite la fin.) :

  • Je ne sais pourtant lequel est le plus utile à un Etat, ou un seigneur bien poudré qui sait précisément à quelle heure le Roi se lève, à quelle heure il se couche, et qui se donne des airs de grandeur en jouant le rôle d’esclave dans l’antichambre d’un ministre, ou un négociant qui enrichit son pays, donne de son cabinet des ordres à Surate et au Caire, et contribue au bonheur du monde. [Car il enrichit le monde en faisant progresser le confort et la richesse.]

Je me demande dans quelle mesure la société du spectacle où nous vivons, la préparation des cerveaux par TF1 afin d’offrir un espace disponible à Coca Cola, ne relève pas aussi d’un même travail de désarmement, ici de la pensée.
Quand je vois les difficultés réflexives dans lesquelles se débattent mes étudiants, et les modèles sociaux qui entravent leur pensée et leur droit même à penser, je me demande comment on est arrivé à tant désarmer les esprits et les intelligences, au point qu’ils soient démunis, et au point que tout passe aujourd’hui, que ce soit les grâces présidentielles faites aux copains, le vent de libéralisme dans les Universités calqué sur le monde de l’entreprise, la récupération de Guy Moquet et de Léon Blum… bref, tout un bordel ambiant.

« Il faut faire bouger les lignes », paraît-il : pourquoi ? pour quoi ? Selon quel principe et vers quel but ? Quelle construction d’avenir ? AUCUNE ! Bouger les lignes pour faire bouger les lignes, et parce que la libéralisation de la société, et sa dérégulation, ne peut que l’entraîner à aller mécaniquement mieux selon l’idéologie libérale (laquelle ne se prétend pas une idéologie).

Et puis : Consommez ! consommez ! On compte sur votre caillette et vos trois estomacs ; le reste fait qu’on « psychote », c’est mauvais pour le pouvoir d’achat, c’est mauvais pour le moral.

Des suicides plus nombreux en prison ? Bah!… sélection naturelle. Le métro plus fréquemment arrêté pour « accident grave de voyageur » ? Idem.

Ne vous souciez pas : mangez.

Publicités
One Comment
  1. J’ai beaucoup aimé ce livre. Les crétins de TF1 qui avaient concocté ce genre de phrases sur les cerveaux et Coca-Cola, ont été éliminés brusquement, c’est déjà une satisfaction.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :