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Le Guignon d’Hiver, Rutebeuf – (1264)

7 janvier 2009
 

J’aime ces états de langue anciens.

 

La Griesche d’Yver

Contre le tens qu’arbre desfueille,
Qu’il ne remaint en branche fueille
Qui n’aut a terre,
Por povreté qui moi aterre,
Qui de toutes pars me muet guerre
Contre l’yver,
Dont moult me sont changié li ver,
Mon dit commence trop diver
De povre estoire.
Povre sens et povre memoire
M’a Diex doné, li rois de gloire,
Et povre rente,
Et froit au cul quant bise vente :
Li vens me vient, li vens m’esvente
Et trop sovent
Plusors foïes sent le vent.
Bien le mot griesche en covent
Quanques me livre :
Bien me paie, bien me delivre,
Contre le sout me rend la livre
De grant poverte.
Povretez est sor moi reverte :
Toz jorz m’en est la porte ouverte,
Toz jorz i sui
Ne nule foiz ne m’en eschui.
Par pluie moil, par chaud essui :
Ci a riche homme !
Je ne dorm que le premier somme.
De mon avoir ne sai la somme,
Qu’il n’i a point.
Diex me fet le tens si à point
Noire mousche en esté me point,
En yver blanche.
Issi sui com l’osiere franche
Ou com li oisiaus seur la branche :
En esté chante,
En yver plor et me gaimante,
Et me desfuel ausi com l’ente
Au premier giel.
En moi n’a ne venin ne fiel :
Il ne me remaint rien souz ciel,
Tout va sa voie.
Li enviail que je savoie
M’ont avoié quanques j’avoie
Et forvoié,
Et fors de voie desvoié.
Fols enviaus ai envoié,
Or m’en souvient.
Or voi je bien tout va, tout vient :
Tout venir, tout aler covient,
Fors que bienfet.
Li dé que li decier ont fet
M’ont de ma robe tout desfet ;
Li dé m’ocient,
Li dé m’aguetent et espient,
Li dé m’assaillent et desfient,
Ce poise moi.
Je n’en puis més se je m’esmai :
Ne voi venir avril ne mai,
Vez ci la glace.
Or suis entrez en male trace ;
Li trahitor de pute estrace
M’ont mis sanz robe.
Li siècles est si plains de lobe !
Qui auques a si fet le gobe ;
Et je que fais
Qui de povreté sens le fais ?
Griesche ne me lest en pais,
Moult me desroie,
Moult m’assaut et moult me guerroie ;
Jamés de cest mal ne garroie
Par tel marchié.
Trop ai en mauvés leu marchié ;
Li dé m’ont pris et emparchié :
Je les claim quite !
Fols est qu’à lor conseil abite :
De sa dete pas ne s’aquite,
Ainçois s’encombre ;
De jor en jor acroist le nombre.
En esté ne quiert il pas l’ombre
Ne froide chambre,
Que nu li sont sovent li membre :
Du duel son voisin ne li membre,
Més le sien pleure.
Griesche li a coru seure,
Desnué l’a en petit d’eure,
Et nus ne l’aime.
Cil qui devant cousin le claime
Li dist en riant : « Ci faut traime
Par lecherie.
Foi que tu dois sainte Marie,
Cor va ore en la Draperie
Du drap acroire ;
Se li drapiers ne t’en veut croire,
Si t’en reva droit a la foire
Et va au Change.
Se tu jures saint Michiel l’ange
Que tu n’as seur toi lin ne lange
Ou ait argent,
L’en te verra moult biau sergent,
Bien t’aperceveront la gent :
Creüs seras.
Quand d’ilueques remouveras,
Argent ou faille emporteras. »
Or a sa paie.
Ainsi vers moi chascuns s’apaie :
Je n’en puis més.

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From → Citations, Rutebeuf

3 commentaires
  1. nuage permalink

    Je trouve super de lire des poeme en vieux francais .. ce n,est pas toujours évident mais quand meme

  2. justemoi permalink

    J’aime aussi beaucoup ces états de langue anciens. Enfin pas la phonétique historique ! Mais le plaisir du texte et de cette langue imagée, moins abstraite que la nôtre, plus chantante aussi. Autant le français moderne est élégant – comme claquent les vers de Racine ou de Valéry ! – autant l’ancien français est savoureux. J’aime le lire, pourquoi pas à voix haute, même sans tout comprendre.

  3. "Et froit au cul quant bise vente", cela me rappelle une estampe d’Hiroshige.

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