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« Ne pas manquer une occasion de râler ! » – inquiétude française

4 janvier 2009
Tout à l’heure à la boulangerie une jeune fille achète deux grosses galettes à la frangipane. Au moment de passer à la caisse, la boulangère, avec un sourire et, on le sentait, l’air heureux à l’idée de faire plaisir, lui annonce que, pour l’achat de ses deux galettes, deux bouteilles de cidre lui sont offertes. Ce sourire est rabroué dans l’instant par un sec : "Et si on n’aime pas l’alcool ?" J’y aurais mis deux claques à la conne !

Ne pas perdre une occasion de râler, surtout ! Ne pas perdre une occasion de marcher sur les pieds de l’autre, de faire valoir sa personne au détriment d’autrui, de jouer SA scène quand l’occasion est là.

Dans Voyage au bout de la nuit, Bardamu est appelé un jour au chevet d’une jeune fille qui se meurt d’un avortement clandestin. Il est acceuilli par la mère, dans tous ses états, laquelle clame sa honte d’avoir une fille qui couche avant le mariage.

La mère ne regardait rien, n’entendait qu’elle-même. "J’en mourrai, Docteur! qu’elle clamait. J’en mourrai de honte!" Je n’essayais point de la dissuader. Je ne savais que faire. Dans la petite salle à manger d’à côté, nous apercevions le père qui allait de long en large. Lui ne devait pas avoir son attitude prête encore pour la circonstance. Peut-être attendait-il que les événements se précipitassent avant de choisir un maintien. Il demeurait dans des sortes de limbes. Les êtres vont d’une comédie vers une autre. Entre-temps, la pièce n’est pas montée, ils n’en discernent pas les contours, leur rôle propice, alors ils restent là, les bras ballants, devant l’événement, les instincts repliés comme un parapluie, branlochant d’incohérence, réduits à eux-mêmes, c’est-à-dire à rien. Vaches sans train.
Mais la mère, elle, le tenait, le rôle capital, entre la fille et moi. Le théâtre pouvait crouler, elle s’en foutait elle, s’y trouvait bien et bonne et belle.
Je ne pouvais compter que sur moi-même pour rompre ce merdeux charme.
Je hasardai un conseil de transport immédiat dans un hôpital pour qu’on l’opère en vitesse.
Ah ! malheur de moi ! Du coup, je lui ai fourni sa plus belle réplique, celle qu’elle attendait.
– Quelle honte! L’hôpital! Quelle honte, Docteur! A nous, il ne manquait plus que cela! C’est un comble!"

(Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Folio-Gallimard, pp. 330-331).

Bien sûr (c’est du Céline…) la jeune fille mourra, sacrifiée à la "honte" sociale de sa mère et, plus profondément, à l’essai sadique de sa puissance (par vengeance ? par frustration ? Par "possession", en tout cas, et donc par tyrannie féroce du MOI quand l’occasion offre la possibilité de son extension sans retenue, et même la légitime).

Ah ! nuire impunément ! Ah! Exercer sa cruauté sous couvert du Bien ! Et renvoyer à celui qui vous démasque son péché contre  la Justice et le bon sens ; en d’autres temps : son hérésie suspecte.

From → Société

2 commentaires
  1. Si la France était rémunérée aux nombres de râleurs, nous serions le pays le plus riche du monde. Quand je reviens des USA, c’est la première chose que je constate : les français râlent.

  2. Adigalia permalink

    Tout est permis en dedans. (dixit Céline)

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