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Michel de Montaigne, Essais, Livre II, chapitres 18 à 37 (fin)

1 janvier 2009
  
Chapitre 18 : Du dementir
 
  • Voire mais on me dira que ce dessein de se servir de soy pour subject à escrire seroit excusable à des hommes rares et fameux qui, par leur reputation, auroyent donné quelque desir de leur cognoissance. […] Je ne dresse pas icy une statue à planter au carrefour d’une ville, ou dans une Eglise, ou place publique […]. C’est pour le coin d’une librairie, et pour en amuser un voisin, un parent, un amy qui aura plaisir à me racointer et repratiquer en cett’ image. […] Quel contentement me seroit-ce d’ouyr ainsi quelqu’un qui me recitast les moeurs, le visage, la contenance, les plus communes parolles, et les fortunes de mes ancestres, combien j’y serois attentif !
  • En recompense, j’empescheray peut estre que quelque coin de beurre ne se fonde au marché.
  • Et quand personne ne me lira, ay-je perdu mon temps de m’estre entretenu tant d’heures oisives à pensements si utiles et agreables ? Moulant sur moy cette figure, il m’a fallu si souvent me testonner et composer pour m’extraire, que le patron s’en est fermy et aucunement formé soy-mesme. Me peignant pour autruy, je me suis peint en moy de couleurs plus nettes que n’estoyent les miennes premieres. Je n’ay pas plus faict mon livre que mon livre m’a faict. Livre consubstantiel à son autheur, d’une occupation propre, membre de ma vie ; non d’une occupation et fin tierce et estrangere comme tous autres livres.
  • Nature nous a estrenez d’une large faculté à nous entretenir à part, et nous y appelle souvent pour nous apprendre que nous nous devons en partie à la societé, mais en la meilleure partie à nous. Aux fins de renger ma fantasie à resver mesme par quelque ordre et project, et la garder de se perdre et extravaguer au vent, il n’est que de donner corps et mettre en registre tant de menues pensées qui se presentent à elle. J’escoutte à mes resveries, par ce que j’ay à les enroller.
  • Quoy si je preste un peu plus attentivement l’oreille aux livres, depuis que je guette si j’en pourray friponner quelque chose dequoy esmailler ou estayer le mien ? Je n’ay aucunement estudié pour faire un livre, mais j’ay aucunement estudié pour ce que je l’avoy faict : si c’est aucunement estudier, qu’effleurer et pincer, par la teste, ou par les pieds, tantost un autheur, tantost un autre ; nullement pour former mes opinions ; ouy pour les assister pieça formées, seconder et servir.
  • Mais à qui croirons nous parlant de soy, en une saison si gastée ? […] Le premier traict de la corruption des moeurs, c’est le bannissement de la verité […]. Nostre verité de maintenant, ce n’est pas ce qui est, mais ce qui se persuade à autruy […]. On s’y forme, on s’y façonne, comme à un exercice d’honneur ; car la dissimulation est des plus notables qualitez de ce siecle.
  • Nostre intelligence se conduisant par la seule voye de la parolle, celuy qui la fauce trahit la societé publique. C’est le seul util par le moyen duquel se communiquent noz volontez et noz pensées ; c’est le truchement de nostre ame. S’il nous faut, nous ne nous tenons plus, nous ne nous entrecognoissons plus. S’il nous trompe, il rompt tout nostre commerce et dissoult toutes les liaisons de nostre police.
  • Quant aux divers usages de noz desmentirs, et les loix de nostre honneur en cela, et les changemens qu’elles ont reçeu, je remets à une autre-fois d’en dire ce que j’en sçay ; et apprendray cependant, si je puis, en quel temps print commencement cette coustume de si exactement poiser et mesurer les parolles et d’y attacher nostre honneur : car il est aisé à juger qu’elle n’estoit pas anciennement entre les Romains et les Grecs. Et m’a semblé souvent nouveau et estrange de les voir se dementir et s’injurier, sans entrer pourtant en querelle. Les loix de leur devoir prenoient quelque autre voye que les nostres. On appelle Cæsar, tantost voleur, tantost yvrongne à sa barbe. Nous voyons la liberté des invectives qu’ils font les uns contre les autres ; je dy les plus grands chefs de guerre de l’une et l’autre nation, où les parolles se revenchent seulement par les parolles, et ne se tirent à autre consequence.

Chapitre 19 : De la liberté de conscience

  • Il est ordinaire de voir les bonnes intentions, si elles sont conduites sans moderation, pousser les hommes à des effects tres-vitieux. En ce desbat, par lequel la France est à present agitée de guerres civiles, le meilleur et le plus sain party est sans doubte celuy qui maintient et la religion et la police ancienne du pays. Entre les gens de bien toutesfois qui le suyvent (car je ne parle point de ceux, qui s’en servent de pretexte pour ou exercer leurs vengeances particulieres, ou fournir à leur avarice, ou suivre la faveur des Princes ; mais de ceux qui le font par vray zele envers leur religion, et saincte affection, à maintenir la paix et l’estat de leur patrie) ; de ceux-cy, dis-je, il s’en voit plusieurs que la passion pousse hors les bornes de la raison et leur faict par fois prendre des conseils injustes, violents, et encore temeraires.
  • Il est certain qu’en ces premiers temps que nostre religion commença de gaigner authorité avec les loix, le zele en arma plusieurs contre toute sorte de livres payens ; dequoy les gens de lettre souffrent une merveilleuse perte. J’estime que ce desordre ait plus porté de nuysance aux lettres que tous les feux des barbares.

Chapitre 20 : Nous ne goustons rien de pur

  • La foiblesse de nostre condition fait que les choses, en leur simplicité et pureté naturelle, ne puissent pas tomber en nostre usage. Les elemens que nous jouyssons sont alterez ; et les metaux de mesme ; et l’or, il le faut empirer par quelque autre matiere pour l’accommoder à nostre service.
  • Des plaisirs et biens que nous avons, il n’en est aucun exempt de quelque meslange de mal et d’incommodité. […] Nostre extreme volupté a quelque air de gemissement et de plainte. Diriez vous pas qu’elle se meurt d’angoisse ?
  • Le travail et le plaisir, tres-dissemblables de nature, s’associent pourtant de je ne sçay quelle joincture naturelle.
  • Je dis, outre l’ambition, qui s’y peut encore mesler, il y a quelque ombre de friandise et delicatesse qui nous rit et qui nous flatte au giron mesme de la melancholie.
  • Nature nous descouvre cette confusion : les peintres tiennent que les mouvemens et plis du visage qui servent au pleurer, servent aussi au rire.
  • Quand je me confesse à moy religieusement, je trouve que la meilleure bonté que j’aye a quelque teinture vicieuse.
  • L’homme, en tout et par tout, n’est que rappiessement et bigarrure.
  • Il est pareillement vray que pour l’usage de la vie et service du commerce public, il y peut avoir de l’excez en la pureté et perspicacité de noz esprits. Cette clarté penetrante a trop de subtilité et de curiosité : il les faut appesantir et esmousser pour les rendre plus obeissans à l’exemple et à la pratique ; et les espessir et obscurcir pour les proportionner à cette vie tenebreuse et terrestre. Pourtant se trouvent les esprits communs et moins tendus plus propres et plus heureux à conduire affaires ; et les opinions de la philosophie eslevées et exquises se trouvent ineptes à l’exercice. Cette pointue vivacité d’ame et cette volubilité soupple et inquiete trouble nos negotiations. Il faut manier les entreprises humaines plus grossierement et superficiellement, et en laisser bonne et grande part pour les droits de la fortune. Il n’est pas besoin d’esclairer les affaires si profondement et si subtilement : On s’y perd, à la consideration de tant de lustres contraires et formes diverses.
  • [la verité] Qui en recherche et embrasse toutes les circonstances et consequences, il empesche son eslection. Un engin moyen conduit esgallement et suffit aux executions de grand et de petit poix.

Chapitre 21 : Contre la fainéantise

  • C’est une genereuse envie de vouloir mourir mesme utilement et virilement ; mais l’effect n’en gist pas tant en nostre bonne resolution qu’en nostre bonne fortune. Mille ont proposé de vaincre ou de mourir en combattant, qui ont failli à l’un et à l’autre : les blesseures, les prisons leur traversant ce dessein et leur prestant une vie forcée. Il y a des maladies qui atterrent jusques à noz desirs et nostre cognoissance.
  • Qui vescut oncques si long temps et si avant en la mort ? qui mourut oncques si debout ? L’extreme degré de traitter courageusement la mort, et le plus naturel, c’est la veoir non seulement sans estonnement, mais sans soucy, continuant libre le train de la vie jusques dedans elle. Comme Caton, qui s’amusoit à estudier et à dormir, en ayant une, violente et sanglante, presente en son coeur, et la tenant en sa main.

Chapitre 22 : Des postes

  • Je n’ay pas esté des plus foibles en cet exercice, qui est propre à gens de ma taille, ferme et courte : mais j’en quitte le mestier : il nous essaye trop, pour y durer long temps.

Chapitre 23 : Des mauvais moyens employez à bonne fin

  • Il se trouve une merveilleuse relation et correspondance en ceste universelle police des ouvrages de nature, qui monstre bien qu’elle n’est ny fortuite ny conduite par divers maistres.
  • Les maladies et conditions de nos corps se voyent aussi aux estats et polices : les royaumes, les republiques naissent, fleurissent et fanissent de vieillesse, comme nous. Nous sommes subjects à une repletion d’humeurs inutile et nuysible, soit de bonnes humeurs (car cela mesme les medecins le craignent ; et par ce qu’il n’y a rien de stable chez nous, ils disent que la perfection de santé trop allegre et vigoureuse, il nous la faut essimer et rabatre par art, de peur que nostre nature ne se pouvant rassoir en nulle certaine place et n’ayant plus où monter pour s’ameliorer, ne se recule en arriere en desordre et trop à coup ; ils ordonnent pour cela aux Atletes les purgations et les saignées pour leur soustraire ceste superabondance de santé) soit repletion de mauvaises humeurs, qui est l’ordinaire cause des maladies.
  • Il y en a plusieurs en ce temps qui discourent de pareille façon, souhaitans que ceste esmotion chaleureuse qui est parmy nous se peust deriver à quelque guerre voisine, de peur que ces humeurs peccantes qui dominent pour ceste heure nostre corps, si on ne les escoulle ailleurs, maintiennent nostre fiebvre tousjours en force, et apportent en fin nostre entiere ruine. Et de vray, une guerre estrangere est un mal bien plus doux que la civile : mais je ne croy pas que Dieu favorisast une si injuste entreprise, d’offencer et quereler autruy pour nostre commodité.
  • Toutesfois la foiblesse de nostre condition, nous pousse souevnt à ceste necessité, de nous servir de mauvais moyens pour une bonne fin.

Chapitre 25 : De ne contrefaire le malade

  •  […] j’ay ouy reciter plusieurs exemples de gens devenus malades ayant dessigné de feindre l’estre.
  • Mais alongeons ce chapitre et le bigarrons d’une autre piece […].

Chapitre 27 : Couardise mère de la cruauté

  • J’ay souvent ouy dire, que la coüardise est mere de la cruauté. Et si ay par experience apperçeu que ceste aigreur et aspreté de courage malitieux et inhumain s’accompaigne coustumierement de mollesse feminine. J’en ay veu des plus cruels subjets à pleurer aiséement, et pour des causes frivoles.
  • Comme les chiens coüards, qui deschirent en la maison et mordent les peaux des bestes sauvages qu’ils n’ont osé attaquer aux champs.
  • Qu’est-ce qui faict en ce temps nos querelles toutes mortelles ? et que là où nos peres avoyent quelque degré de vengeance, nous commençons à ceste heure par le dernier, et ne se parle d’arrivée que de tuer ? Qu’est-ce, si ce n’est coüardise ? Chacun sent bien, qu’il y a plus de braverie et desdain à battre son ennemy qu’à l’achever, et de le faire bouquer que de le faire mourir. D’avantage, que l’appetit de vengeance s’en assouvit et contente mieux : car elle ne vise qu’à donner ressentiment de soy. Voyla pourquoy nous n’attaquons pas une beste ou une pierre quand elle nous blesse, d’autant qu’elles sont incapables de sentir nostre revenche. Et de tuer un homme, c’est le mettre à l’abry de nostre offence.
  • Il s’en repentira, disons nous. Et pour luy avoir donné d’une pistolade en la teste, estimons nous qu’il s’en repente ? Au rebours, si nous nous en prenons garde, nous trouverons qu’il nous fait la mouë en tombant ; il ne nous en sçait pas seulement mauvais gré, c’est bien loing de s’en repentir. […] Ce n’est pas contre luy, c’est pour toy que tu t’en deffais. […] Si nous pensions par vertu estre tousjours maistres de nostre ennemy, et le gourmander à nostre poste, nous serions bien marris qu’il nous eschappast, comme il faict en mourant : Nous voulons vaincre plus seurement qu’honorablement. Et cherchons plus la fin, que la gloire, en nostre querelle.
  • Nos peres se contentoyent de revencher une injure par un démenti, un démenti par un coup, et ainsi par ordre. Ils estoient assez valeureux pour ne craindre pas leur adversaire vivant et outragé ; nous tremblons de frayeur tant que nous le voyons en pieds. Et qu’il soit ainsi, nostre belle pratique d’aujourdhuy porte elle pas de poursuyvre à mort aussi bien celuy que nous avons offencé, que celuy qui nous a offencez ?
  • Qui rend les Tyrans si sanguinaires ? c’est le soing de leur seurté, et que leur lasche coeur ne leur fournit d’autres moyens de s’asseurer qu’en exterminant ceux qui les peuvent offencer, jusques aux femmes, de peur d’une esgratigneure. […] Les premieres cruautez s’exercent pour elles mesmes ; de là s’engendre la crainte d’une juste revanche, qui produict apres une enfileure de nouvelles cruautez, pour les estouffer les unes par les autres.
  • Les belles matieres tiennent tousjours bien leur rang en quelque place qu’on les seme. Moy qui ay plus de soin du poids et utilité des discours que de leur ordre et suite, ne doy pas craindre de loger icy un peu à l’escart, une tresbelle histoire.
  • Tout ce qui est au delà de la mort simple, me semble pure cruauté.

Chapitre 28 : Toutes choses ont leur saison

  • [Caton le Censeur] Ce qu’on dit entre autres choses de luy, qu’en son extreme vieillesse il se mit à apprendre la langue Grecque d’un ardant appetit, comme pour assouvir une longue soif, ne me semble pas luy estre fort honnorable. C’est proprement ce que nous disons retomber en enfantillage. Toutes choses ont leur saison, les bonnes et tout.
  • Le jeune doit faire ses apprests, le vieil en jouïr, disent les sages. Et le plus grand vice qu’ils remerquent en nous, c’est que noz desirs rajeunissent sans cesse. Nous recommençons tousjours à vivre. Nostre estude et nostre envie devroyent quelque fois sentir la vieillesse ; nous avons le pied à la fosse, et noz appetis et poursuites ne font que naistre.
  • Le plus long de mes desseins n’a pas un an d’estenduë : je ne pense desormais qu’à finir : me deffay de toutes nouvelles esperances et entreprinses : prens mon dernier congé de tous les lieux, que je laisse : et me depossede tous les jours de ce que j’ay.
  • C’est en fin tout le soulagement que je trouve en ma vieillesse, qu’elle amortist en moy plusieurs desirs et soings, dequoy la vie est inquietée. Le soing du cours du monde, le soing des richesses, de la grandeur, de la science, de la santé, de moy. Cettuy-cy apprend à parler, lors qu’il luy faut apprendre à se taire pour jamais.
  • S’il faut estudier, estudions un estude sortable à nostre condition.

Chapitre 29 : De la vertu

  • Je trouve par experience qu’il y a bien à dire entre les boutées et saillies de l’ame, ou une resolue et constante habitude ; […] c’est plus de se rendre impassible de soy, que d’estre tel de sa condition originelle[…].
  • Et és vies de ces heros du temps passé, il y a quelque fois des traits miraculeux et qui semblent de bien loing surpasser noz forces naturelles. Mais ce sont traits à la verité : et est dur à croire que de ces conditions ainsin eslevées, on en puisse teindre et abbreuver l’ame en maniere qu’elles luy deviennent ordinaires et comme naturelles. Il nous eschoit à nous mesmes, qui ne sommes qu’avortons d’hommes, d’eslancer par fois nostre ame, esveillée par les discours ou exemples d’autruy, bien loing au delà de son ordinaire. Mais c’est une espece de passion qui la pousse et agite, et qui la ravit aucunement hors de soy ; car ce tourbillon franchi, nous voyons que sans y penser elle se desbande et relasche d’elle mesme, sinon jusques à la derniere touche au moins jusques à n’estre plus celle-là. De façon que lors à toute occasion, pour un oyseau perdu ou un verre cassé, nous nous laissons esmouvoir à peu pres comme l’un du vulgaire.
  • Sauf l’ordre, la moderation et la constance, j’estime que toutes choses soient faisables par un homme bien manque et deffaillant en gros.
    A cette cause disent les sages, il faut, pour juger bien à poinct d’un homme, principalement contreroller ses actions communes et le surprendre en son à tous les jours.
  • C’est quelque chose de ramener l’ame à ces imaginations ; c’est plus d’y joindre les effects ; toutesfois il n’est pas impossible ; mais de les joindre avec telle perseverance et constance que d’en establir son train ordinaire, certes en ces entreprinses si esloignées de l’usage commun il est quasi incroyable qu’on le puisse.

Chapitre 30 : D’un enfant monstrueux

  • Ce comte s’en ira tout simple car je laisse aux medecins d’en discourir. Je vis avant hier un enfant que deux hommes et une nourrisse, qui se disoient estre le pere, l’oncle et la tante, conduisoient, pour tirer quelque sou de le monstrer, à cause de son estrangeté. […] Au dessoubs de ses tetins, il estoit pris et collé à un autre enfant, sans teste et qui avoit le conduit du dos estouppé, le reste entier ; car il avoit bien l’un bras plus court, mais il luy avoit esté rompu par accident, à leur naissance ; ils estoyent joints face à face, et comme si un plus petit enfant en vouloit accoler un plus grandelet.
  • Je vien de voir un pastre en Medoc, de trente ans ou environ, qui n’a aucune monstre des parties genitales ; il a trois trous par où il rend son eau incessamment, il est barbu, a desir et recherche l’attouchement des femmes.
  • Ce que nous appellons monstres, ne le sont pas à Dieu, qui voit en l’immensité de son ouvrage l’infinité des formes qu’il y a comprinses. Et est à croire que cette figure qui nous estonne se rapporte et tient à quelque autre figure de mesme genre, incognu à l’homme. De sa toute sagesse, il ne part rien que bon et commun et reglé ; mais nous n’en voyons pas l’assortiment et la relation.
  • Nous appellons contre nature ce qui advient contre la coustume. Rien n’est que selon elle, quel qu’il soit. Que cette raison universelle et naturelle chasse de nous l’erreur et l’estonnement que la nouvelleté nous apporte.

Chapitre 31 : De la colère

  • Qui ne voit qu’en un estat tout despend de son education et nourriture ? et cependant sans aucune discretion, on la laisse à la mercy des parens, tant fols et meschants qu’ils soient.
  • Il n’est passion qui esbranle tant la sincerité des jugements que la cholere. […] Pendant que le pouls nous bat et que nous sentons de l’esmotion, remettons la partie : les choses nous sembleront à la verité autres quand nous serons r’accoisez et refroidis. C’est la passion qui commande lors, c’est la passion qui parle, ce n’est pas nous. Au travers d’elle, les fautes nous apparoissent plus grandes, comme les corps au travers d’un brouillas.
  • Et puis, les chastiemens qui se font avec poix et discretion se reçoivent bien mieux, et avec plus de fruit, de celuy qui les souffre.
  • Le dire est autre chose que le faire : il faut considerer le presche à part, et le prescheur à part. Ceux-là se sont donnez beau jeu en nostre temps, qui ont essayé de choquer la verité de nostre Eglise par les vices des ministres d’icelle : elle tire ses tesmoignages d’ailleurs. C’est une sotte façon d’argumenter, et qui rejetteroit toutes choses en confusion. Un homme de bonnes moeurs peut avoir des opinions faulces, et un meschant peut prescher verité, voire celuy qui ne la croit pas. C’est sans doubte une belle harmonie quand le faire et le dire vont ensemble ; et je ne veux pas nier que le dire, lors que les actions suyvent, ne soit de plus d’authorité et efficace.
  • C’est une passion qui se plaist en soy et qui se flatte. Combien de fois, nous estans esbranlez soubs une fauce cause, si on vient à nous presenter quelque bonne deffence ou excuse, nous despitons nous contre la verité mesme et l’innocence ?
  • Ceux qui ont à negocier avec des femmes testues peuvent avoir essayé à quelle rage on les jette quand on oppose à leur agitation le silence et la froideur et qu’on desdaigne de nourrir leur courroux.
  • On incorpore la cholere en la cachant : comme Diogenes dit à Demosthenes, lequel de peur d’estre apperceu en une taverne, se reculoit au dedans : Tant plus tu te recules arriere, tant plus tu y entres. Je conseille qu’on donne plustost une buffe à la jouë de son valet un peu hors de saison que de gehenner sa fantasie pour representer ceste sage contenance ; et aymerois mieux produire mes passions que de les couver à mes despens. Elles s’alanguissent en s’esvantant et en s’exprimant. Il vaut mieux que leur poincte agisse au dehors, que de la plier contre nous.
  • J’advertis ceux qui ont loy de se pouvoir courroucer en ma famille, premierement qu’ils mesnagent leur cholere et ne l’espandent pas à tout prix ; car cela en empesche l’effect et le poids ; la criaillerie temeraire et ordinaire passe en usage et fait que chacun la mesprise […]. Secondement, qu’ils ne se courroussent point en l’air, et regardent que leur reprehension arrive à celuy de qui ils se plaignent : car ordinairement ils crient, avant qu’il soit en leur presence, et durent à crier un siecle apres qu’il est party. […] Ils s’en prennent à leur ombre et poussent ceste tempeste en lieu où personne n’en est ny chastié ny interessé que du tintamarre de leur voix tel qui n’en peut mais.
  • Quand je me courrouce, c’est le plus vifvement mais aussi le plus briefvement et secretement que je puis ; je me pers bien en vistesse et en violence, mais non pas en trouble, si que j’aille jettant à l’abandon et sans choix, toute sorte de parolles injurieuses, et que je ne regarde d’assoir pertinemment mes pointes, où j’estime qu’elles blessent le plus : car je n’y employe communement, que la langue. 
  • et le mal’heur veut, que depuis que vous estes dans le precipice, il n’importe, qui vous ayt donné le bransle : vous allez tousjours jusques au fons. La cheute se presse, s’esmeut, et se haste d’elle mesme.

Chapitre 32 : Défence de Seneque et de Plutarque

  • La familiarité que j’ay avec ces personnages icy, et l’assistance qu’ils font à ma vieillesse et à mon livre massonné purement de leurs despouïlles, m’oblige à espouser leur honneur.
  • Venons à Plutarque. Jean Bodin est un bon autheur de nostre temps, et accompagné de beaucoup plus de jugement que la tourbe des escrivailleurs de son siecle, et merite qu’on le juge et considere. Je le trouve un peu hardy en ce passage de sa Methode de l’histoire, où il accuse Plutarque […].
  • Je suis si imbu de la grandeur de ces hommes là, que non seulement il ne me semble, comme à Bodin, que son conte soit incroyable, que je ne le trouve pas seulement rare et estrange.
  • Il ne faut pas juger ce qui est possible et ce qui ne l’est pas selon ce qui est croyable et incroyable à nostre sens […].
  • Il semble à chascun que la maistresse forme de l’humaine nature est en luy ; selon elle, il faut regler tous les autres. Les allures qui ne se rapportent aux siennes sont faintes et fauces. Luy propose lon quelque chose des actions ou facultez d’un autre ? la premiere chose qu’il appelle à la consultation de son jugement, c’est son exemple : selon qu’il en va chez luy, selon cela va l’ordre du monde. O l’asnerie dangereuse et insupportable ! Moy je considere aucuns hommes fort loing au dessus de moy, notamment entre les anciens : et encores que je recognoisse clairement mon impuissance à les suyvre de mille pas, je ne laisse pas de les suyvre à veuë, et juger les ressorts qui les haussent ainsin, desquels j’apperçoy aucunement en moy les semences : comme je fay aussi de l’extreme bassesse des esprits, qui ne m’estonne, et que je ne mescroy non plus. Je voy bien le tour que celles là se donnent pour se monter, et j’admire leur grandeur : et ces eslancemens que je trouve tres-beaux, je les embrasse : et si mes forces n’y vont, au moins mon jugement s’y applique tres-volontiers.

Chapitre 33 : L’histoire de Spurina

  • La philosophie ne pense pas avoir mal employé ses moyens quand elle a rendu à la raison la souveraine maistrise de nostre ame & l’authorité de tenir en bride nos appetits. Entre lesquels ceux qui jugent qu’il n’en y a point de plus violens que ceux que l’amour engendre ont cela pour leur opinion qu’ils tiennent au corps & à l’ame, & que tout l’homme en est possedé ; en maniere que la santé mesmes en depend, & est la medecine par fois contrainte de leur servir de maquerellage.
    Mais au contraire, on pourroit aussi dire que le meslange du corps y apporte du rabais & de l’affoiblissement : car tels desirs sont subjects à satieté & capables de remedes materiels.
  • Là où les passions qui sont toutes en l’ame, comme l’ambition, l’avarice & autres, donnent bien plus à faire à la raison, car elle n’y peut estre secourue que de ses propres moyens ; ny ne sont ces appetits là capables de satieté ; voire ils s’esguisent & augmentent par la jouyssance.
  • Le seul exemple de Julius Cæsar, peut suffire à nous montrer la disparité de ces appetits : car jamais homme ne fut plus addonné aux plaisirs amoureux. […]Mais l’autre passion de l’ambition, dequoy il estoit aussi infiniment blessé, venant à combattre celle là, elle luy fit incontinent perdre place.
  • Mais toutes ces belles inclinations furent alterées & estouffées par ceste furieuse passion ambitieuse, à laquelle il se laissa si fort emporter qu’on peut aisément maintenir qu’elle tenoit le timon & le gouvernail de toutes ses actions. […] Somme, ce seul vice à mon advis perdit en luy le plus beau & le plus riche naturel qui fut onques : & a rendu sa memoire abominable à tous les gens de bien pour avoir voulu chercher sa gloire de la ruyne de son païs & subversion de la plus puissante & fleurissante chose publique que le monde verra jamais.
  • L’usage conduit selon raison a plus d’aspreté que n’a l’abstinence. La moderation est vertu bien plus affaireuse que n’est la souffrance.

Chapitre 34 : Observations sur les moyens de faire la guerre de Julius Caesar

  • […] il estoit excellent mesnager du temps, car il redit maintes-fois que c’est la plus souveraine partie d’un Capitaine que la science de prendre au poinct les occasions, et la diligence, qui est en ses exploicts à la verité inouye et incroyable.
  • Je le trouve un peu plus retenu et consideré en ses entreprinses qu’Alexandre, car cettuy-cy semble rechercher et courir à force les dangers comme un impetueux torrent qui choque et attaque sans discretion et sans chois tout ce qu’il rencontre. […] Aussi estoit-il embesongné en la fleur et premiere chaleur de son aage, là où Cæsar s’y print estant desja meur et bien avancé. Outre ce qu’Alexandre estoit d’une temperature plus sanguine, cholere et ardente ; et si esmouvoit encore cette humeur par le vin, duquel Cæsar estoit tres-abstinent. Mais où les occasions de la necessité se presentoyent, et où la chose le requeroit, il ne fut jamais homme faisant meilleur marché de sa personne. Quant à moy, il me semble lire en plusieurs de ses exploicts une certaine resolution de se perdre pour fuyr la honte d’estre vaincu.

Chapitre 35 : De trois bonnes femmes

  • La touche d’un bon mariage et sa vraye preuve regarde le temps que la societé dure ; si elle a esté constamment douce, loyalle et commode. En nostre siecle, elles reservent plus communément à estaller leurs bons offices et la vehemence de leur affection envers leurs maris perdus […]. Tardif tesmoignage, et hors de saison. Elles preuvent plustost par là qu’elles ne les ayment que morts.
  •  Je me suis contrainct à vivre, et c’est quelquefois magnanimité que vivre.

Chapitre 37 : Des plus excellens hommes

  •   encore ne faudroit il pas oublier que c’est principalement d’Homere que Virgile tient sa suffisance, que c’est son guide et maistre d’escole ; et qu’un seul traict de l’Iliade, a fourny de corps et de matiere, à cette grande et divine Eneide.
  • C’est contre l’ordre de nature qu’il a faict la plus excellente production qui puisse estre ; car la naissance ordinaire des choses, elle est imparfaicte ; elles s’augmentent, se fortifient par l’accroissance. L’enfance de la poësie, et de plusieurs autres sciences, il l’a rendue meure, parfaicte et accomplie. A ceste cause le peut on nommer le premier et dernier des poëtes, suyvant ce beau tesmoignage que l’antiquité nous a laissé de luy, que n’ayant eu nul qu’il peust imiter avant luy, il n’a eu nul apres luy qui le peust imiter. Ses paroles, selon Aristote, sont les seules parolles qui ayent mouvement et action : ce sont les seuls mots substantiels. Alexandre le grand ayant rencontré parmy les despouïlles de Darius, un riche coffret, ordonna qu’on le luy reservast pour y loger son Homere : disant, que c’estoit le meilleur et plus fidelle conseiller qu’il eust en ses affaires militaires. Pour ceste mesme raison disoit Cleomenes fils d’Anaxandridas, que c’estoit le Poëte des Lacedemoniens, par ce qu’il estoit tres-bon maistre de la discipline guerriere. Ceste loüange singuliere et particuliere luy est aussi demeurée au jugement de Plutarque, que c’est le seul autheur du monde, qui n’a jamais soulé ne dégousté les hommes, se montrant aux lecteurs tousjours tout autre, et fleurissant tousjours en nouvelle grace. Ce folastre d’Alcibiades, ayant demandé a un, qui faisoit profession des lettres, un livre d’Homere, luy donna un soufflet, par ce qu’il n’en avoit point : comme qui trouveroit un de nos prestres sans breviaire. Xenophanes se pleignoit un jour à Hieron, tyran de Syracuse, de ce qu’il estoit si pauvre, qu’il n’avoit dequoy nourrir deux serviteurs : Et quoy, luy respondit-il, Homere qui estoit beaucoup plus pauvre que toy, en nourrit bien plus de dix mille, tout mort qu’il est. Que n’estoit ce dire, à Panætius, quand il nommoit Platon l’Homere des philosophes ?

Chapitre 37 : De la ressemblance des enfans aux pères

  • Ce fagotage de tant de diverses pieces se faict en ceste condition, que je n’y mets la main que lors qu’une trop lasche oysiveté me presse, et non ailleurs que chez moy. Ainsin il s’est basty à diverses poses et intervalles, comme les occasions me detiennent ailleurs par fois plusieurs moys. Au demeurant, je ne corrige point mes premieres imaginations par les secondes, ouy à l’aventure quelque mot : mais pour diversifier, non pour oster. Je veux representer le progrez de mes humeurs, et qu’on voye chasque piece en sa naissance. Je prendrois plaisir d’avoir commencé plustost, et à recognoistre le train de mes mutations. Un valet qui me servoit à les escrire soubs moy, pensa faire un grand butin de m’en desrober plusieurs pieces choisies à sa poste. Cela me console, qu’il n’y fera pas plus de gain, que j’y ay fait de perte.
  • Je me suis envieilly de sept ou huict ans depuis que je commençay. Ce n’a pas esté sans quelque nouvel acquest. J’y ay pratiqué la colique par la liberalité des ans ; leur commerce et longue conversation ne se passe aysément sans quelque tel fruit. Je voudroy bien, de plusieurs autres presens qu’ils ont à faire à ceux qui les hantent long temps, qu’ils en eussent choisi quelqu’un qui m’eust esté plus acceptable : car ils ne m’en eussent sçeu faire, que j’eusse en plus grande horreur, des mon enfance. C’estoit à poinct nommé, de tous les accidens de la vieillesse, celuy que je craignois le plus. J’avoy pensé mainte-fois à part moy que j’alloy trop avant ; et qu’à faire un si long chemin, je ne faudroy pas de m’engager en fin en quelque malplaisant rencontre. Je sentois et protestois assez qu’il estoit heure de partir et qu’il falloit trencher la vie dans le vif et dans le sein, suyvant la regle des Chirurgiens quand ils ont à coupper quelque membre. Qu’à celuy qui ne la rendoit à temps, nature avoit accoustumé de faire payer de bien rudes usures. Il s’en faloit tant que j’en fusse prest lors, qu’en dix-huict mois ou environ qu’il y a que je suis en ce malplaisant estat, j’ay desja appris à m’y accommoder. J’entre desja en composition de ce vivre coliqueux : j’y trouve dequoy me consoler, et dequoy esperer ; tant les hommes sont accoquinez à leur estre miserable qu’il n’est si rude condition qu’ils n’acceptent pour s’y conserver.
  •  Les souffrances qui nous touchent simplement par l’ame m’affligent beaucoup moins qu’elles ne font la pluspart des autres hommes […]. Mais les souffrances vrayement essentielles et corporelles, je les gouste bien vifvement. Si est-ce pourtant, que les prevoyant autrefois d’une veuë foible, delicate et amollie par la jouyssance de ceste longue et heureuse santé et repos que Dieu m’a presté la meilleure part de mon aage, je les avoy conceuës par imagination si insupportables qu’à la verité j’en avois plus de peur que je n’y ay trouvé de mal. Par où j’augmente tousjours ceste creance, que la pluspart des facultez de nostre ame, comme nous les employons, troublent plus le repos de la vie qu’elles n’y servent.
  • Je suis aux prises avec la pire de toutes les maladies, la plus soudaine, la plus douloureuse, la plus mortelle et la plus irremediable. J’en ay desja essayé cinq ou six bien longs accez et penibles : toutesfois ou je me flatte, ou encores y a-il en cet estat dequoy se soustenir à qui a l’ame deschargée de la crainte de la mort, et deschargée des menasses, conclusions et consequences dequoy la medecine nous enteste. Mais l’effect mesme de la douleur n’a pas ceste aigreur si aspre et si poignante qu’un homme rassis en doive entrer en rage et en desespoir. J’ay aumoins ce profit de la cholique que ce que je n’avoy encore peu sur moy pour me concilier du tout et m’accointer à la mort, elle le parfera ; car d’autant plus elle me pressera et importunera, d’autant moins me sera la mort à craindre. J’avoy desja gaigné cela de ne tenir à la vie que par la vie seulement ; elle desnouëra encore ceste intelligence. Et Dieu vueille qu’en fin, si son aspreté vient à surmonter mes forces, elle ne me rejette à l’autre extremité non moins vitieuse, d’aymer et desirer à mourir.
  • Au demeurant, j’ay tousjours trouvé ce precepte ceremonieux, qui ordonne si exactement de tenir bonne contenance et un maintien desdaigneux et posé à la souffrance des maux. Pourquoy la philosophie, qui ne regarde que le vif et les effects, se va elle amusant à ces apparences externes ?
  • Si le corps se soulage en se plaignant, qu’il le face ; si l’agitation luy plaist, qu’il se tourneboule et tracasse à sa fantasie ; s’il luy semble que le mal s’evapore aucunement (comme aucuns medecins disent que cela aide à la delivrance des femmes enceintes) pour pousser hors la voix avec plus grande violence, ou s’il en amuse son tourment, qu’il crie tout à faict. Ne commandons point à ceste voix qu’elle aille, mais permettons le luy.
  • Je me taste au plus espais du mal : et ay tousjours trouvé que j’estoy capable de dire, de penser, de respondre aussi sainement qu’en une autre heure, mais non si constamment : la douleur me troublant et destournant.
  • Je puis tout par un soudain effort ; mais ostez en la durée.
  • Aux intervalles de ceste douleur excessive lors que mes ureteres languissent sans me ronger, je me remets soudain en ma forme ordinaire ; d’autant que mon ame ne prend autre alarme que la sensible et corporelle. Ce que je doy certainement au soing que j’ay eu à me preparer par discours à tels accidens.
  • Je suis essayé pourtant un peu bien rudement pour un apprenti, et d’un changement bien soudain et bien rude, estant cheu tout à coup d’une tres-douce condition de vie et tres-heureuse, à la plus douloureuse et penible qui se puisse imaginer.
  • Nous n’avons que faire d’aller trier des miracles et des difficultez estrangeres ; il me semble que parmy les choses que nous voyons ordinairement, il y a des estrangetez si incomprehensibles qu’elles surpassent toute la difficulté des miracles. Quel monstre est-ce que ceste goutte de semence dequoy nous sommes produits porte en soy les impressions, non de la forme corporelle seulement, mais des pensemens et des inclinations de nos peres ? Ceste goutte d’eau, où loge elle ce nombre infiny de formes ?
  • Il est à croire que je dois à mon pere ceste qualité pierreuse : car il mourut merveilleusement affligé d’une grosse pierre, qu’il avoit en la vessie. Il ne s’apperceut de son mal que le soixante septiesme an de son aage ; et avant cela il n’en avoit eu aucune menasse ou ressentiment aux reins, aux costez, ny ailleurs ; et avoit vescu jusques lors en une heureuse santé et bien peu subjette à maladies, et dura encores sept ans en ce mal, trainant une fin de vie bien douloureuse.
  • Que les medecins excusent un peu ma liberté : car par ceste mesme infusion et insinuation fatale, j’ay receu la haine et le mespris de leur doctrine. Ceste antipathie que j’ay à leur art m’est hereditaire.
  • C’est une pretieuse chose que la santé, et la seule qui merite à la verité qu’on y employe non le temps seulement, la sueur, la peine, les biens, mais encore la vie à sa poursuite : d’autant que sans elle, la vie nous vient à estre injurieuse. La volupté, la sagesse, la science et la vertu, sans elle se ternissent et esvanouyssent.
  •  La santé, je l’ay libre et entiere, sans regle et sans autre discipline que de ma coustume et de mon plaisir. Tout lieu m’est bon à m’arrester ; car il ne me faut autres commoditez estant malade, que celles qu’il me faut estant sain.
  • Laissons un peu faire ; l’ordre qui pourvoid aux puces et aux taulpes pourvoid aussi aux hommes, qui ont la patience pareille à se laisser gouverner que les puces et les taulpes.
  • On demandoit à un Lacedemonien qui l’avoit fait vivre sain si long temps : "L’ignorance de la medecine", respondit-il.
  • Mais ils ont cet heur, selon Nicocles, que le soleil esclaire leur succez et la terre cache leur faute. Et outre-cela, ils ont une façon bien avantageuse à se servir de toutes sortes d’evenemens, car ce que la fortune, ce que la nature ou quelque autre cause estrangere (desquelles le nombre est infini) produit en nous de bon et de salutaire, c’est le privilege de la medecine de se l’attribuer.
  • Les nostres ne s’advisent pas que qui pourvoid à tout, ne pourvoid à rien ; que la totale police de ce petit monde leur est indigestible. Cependant qu’ils craignent d’arrester le cours d’un dysenterique, pour ne luy causer la fievre, ils me tuerent un amy, qui valoit mieux que tout tant qu’ils sont.
  • […] il est plustost à croire qu’il ne s’engendre rien en un corps que par la conspiration et communication de toutes les parties : la masse agist tout’entiere, quoy que l’une piece y contribue plus que l’autre, selon sa diversité des operations. Parquoy il y a grande apparance qu’en toutes les parties de ce bouc, il y avoit quelque qualité petrifiante.
  • A MADAME DE DURAS. Madame, vous me trouvastes sur ce pas dernierement que vous me vinstes voir. Par ce qu’il pourra estre que ces inepties se rencontreront quelque fois entre vos mains, je veux aussi qu’elles portent tesmoignage que l’autheur se sent bien fort honoré de la faveur que vous leur ferez. Vous y recognoistrez ce mesme port et ce mesme air que vous avez veu en sa conversation. Quand j’eusse peu prendre quelque autre façon que la mienne ordinaire, et quelque autre forme plus honorable et meilleure, je ne l’eusse pas faict : car je ne veux tirer de ces escrits, sinon qu’ils me representent à vostre memoire, au naturel. Ces mesmes conditions et facultez que vous avez pratiquées et recueillies, Madame, avec beaucoup plus d’honneur et de courtoisie qu’elles ne meritent, je les veux loger (mais sans alteration et changement) en un corps solide qui puisse durer quelques années ou quelques jours apres moy, où vous les retrouverez, quand il vous plaira vous en refreschir la memoire, sans prendre autrement la peine de vous en souvenir : aussi ne le vallent elles pas. Je desire que vous continuez en moy la faveur de vostre amitié par ces mesmes qualitez par le moyen desquelles elle a esté produite. Je ne cherche aucunement qu’on m’ayme et estime mieux mort que vivant.
  • L’humeur de Tybere est ridicule, et commune pourtant, qui avoit plus de soin d’estendre sa renommée à l’advenir, qu’il n’avoit de se rendre estimable et aggreable aux hommes de son temps.
  • Je ne fay nulle recepte des biens que je n’ay peu employer à l’usage de ma vie. Quel que je soye, je le veux estre ailleurs qu’en papier. Mon art et mon industrie ont esté employez à me faire valoir moy-mesme. Mes estudes à m’apprendre à faire, non pas à escrire. J’ay mis tous mes efforts à former ma vie. Voyla mon mestier et mon ouvrage. Je suis moins faiseur de livres, que de nulle autre besongne. J’ay desiré de la suffisance, pour le service de mes commoditez presentes et essentielles, non pour en faire magasin, et reserve à mes heritiers.
  • Qui a de la valeur, si le face cognoistre en ses moeurs, en ses propos ordinaires ; à traicter l’amour, ou des querelles, au jeu, au lict, à la table, à la conduicte de ses affaires, à son oeconomie. Ceux que je voy faire des bons livres sous des meschantes chausses, eussent premierement faict leurs chausses, s’ils m’en eussent creu. Demandez à un Spartiate, s’il ayme mieux estre bon rhetoricien que bon soldat : non pas moy, que bon cuisinier, si je n’avoy qui m’en servist.
  • Mon Dieu, Madame, que je haïrois une telle recommandation d’estre habile homme par escrit et estre un homme de neant et un sot ailleurs. J’ayme mieux encore estre un sot, et icy, et là, que d’avoir si mal choisi, où employer ma valeur. Aussi il s’en faut tant que j’attende à me faire quelque nouvel honneur par ces sottises, que je feray beaucoup, si je n’y en pers point de ce peu que j’en avois aquis. Car, outre ce que ceste peinture morte et muete desrobera à mon estre naturel, elle ne se raporte pas à mon meilleur estat, mais beaucoup descheu de ma premiere vigueur et allegresse, tirant sur le flestry et le rance. Je suis sur le fond du vaisseau, qui sent tantost le bas et la lye.
  • La santé, de par Dieu !
  • Et ne fut jamais au monde deux opinions pareilles, non plus que deux poils ou deux grains. Leur plus universelle qualité, c’est la diversité.

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3 commentaires
  1. ashdee permalink

    Quand on voit toutes les fautes d’orthographe que ce Michel, habitant Montaigne (c’est quoi le code postal?) a fait, on comprend mieux pourquoi les lycéens ne veulent pas des réformes Darcos. Il a eu la sagesse d’appeler ça des essais, mais dis-lui qu’il arrête d’écrire la nuit du réveillon! Ou le lendemain. Remarques, je le fais bien, moi, alors pourquoi pas ce Michel, après tout?

  2. L’orthographe n’était pas du tout fixée à l’époque de Montaigne. En plus le français a évolué et beaucoup de mots ont changé de sens, le plus souvent en fonction des tropes (glissements de sens par métaphores et métonymies principalement).

  3. Benjamin permalink

    Oui, Snake, mais c’était, tu l’auras compris, une blague d’Ashdee, qui aime bien faire le gorille sauvage.Cela dit, Montaigne explique quelque part dans ses Essais qu’il ne veut pas se soucier d’orthographe plus que cela, ni de ponctuation. Il laisse ça aux imprimeurs, dit-il, car ce n’est pas son affaire. Cela le gênerait de se casser la tête pour savoir comment écrire un mot, car il romprait alors le cours de sa pensée et son flux, à quoi il tient plus que tout, pour des détails formels. L’important, dit-il, est une orthographe suffisante pour se faire comprendre. Il écrit donc le mot "règle" tantôt "reigle", tantôt "règle" par exemple. Et il se fonde sur l’orthographe d’usage en son temps, et parfois sur le latin. Quant à la ponctuation, je l’ai modernisée, car elle est parfois pour nous aberrante.

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