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Les Essais, Michel de Montaigne, Livre II, chapitres 10 et 11

31 décembre 2008
 
 

 

Chapitre 10 : Des livres
  • Je ne fay point de doute qu’il ne m’advienne souvent de parler de choses qui sont mieux traictées chez les maistres du mestier, et plus veritablement. C’est icy purement l’essay de mes facultez naturelles, et nullement des acquisesEt qui me surprendra d’ignorance, il ne fera rien contre moy, car à peine respondroy-je à autruy de mes discours, qui ne m’en responds point à moy, ny n’en suis satisfaict. Qui sera en cherche de science, si la pesche où elle se loge : il n’est rien dequoy je face moins de profession. Ce sont icy mes fantasies, par lesquelles je ne tasche point à donner à connoistre les choses, mais moy : elles me seront à l’adventure connues un jour, ou l’ont autresfois esté, selon que la fortune m’a peu porter sur les lieux, où elles estoient esclaircies. Mais il ne m’en souvient plus.

    Et si je suis homme de quelque leçon, je suis homme de nulle retention. Ainsi je ne pleuvy aucune certitude, si ce n’est de faire connoistre jusques à quel poinct monte pour ceste heure la connoissance que j’en ay.

  • Qu’on ne s’attende pas aux matieres, mais à la façon que j’y donne. Qu’on voye en ce que j’emprunte, si j’ay sçeu choisir dequoy rehausser ou secourir proprement l’invention, qui vient tousjours de moy. Car je fay dire aux autres, non à ma teste, mais à ma suite, ce que je ne puis si bien dire, par foiblesse de mon langage, ou par foiblesse de mon sens. Je ne compte pas mes emprunts, je les poise. Et si je les eusse voulu faire valoir par nombre, je m’en fusse chargé deux fois autant. Ils sont touts, ou fort peu s’en faut, de noms si fameux et anciens, qu’ils me semblent se nommer assez sans moy. Ez raisons, comparaisons, argumens, si j’en transplante quelcun en mon solage, et confons aux miens, à escient j’en cache l’autheur, pour tenir en bride la temerité de ces sentences hastives qui se jettent sur toute sorte d’escrits. […] Je veux qu’ils donnent une nazarde à Plutarque sur mon nez, et qu’ils s’eschaudent à injurier Seneque en moy. Il faut musser ma foiblesse souz ces grands credits.
  • J’aimeray quelqu’un qui me sçache deplumer : je dy par clairté de jugement, et par la seule distinction de la force et beauté des propos. Car moy, qui, à faute de memoire, demeure court tous les coups à les trier, par recognoissance de nation, sçay tresbien connoistre, à mesurer ma portée, que mon terroir n’est aucunement capable d’aucunes fleurs trop riches que j’y trouve semées, et que tous les fruicts de mon creu ne les sçauroient payer.
  • […] il eschappe souvent des fautes à nos yeux, mais la maladie du jugement consiste à ne les pouvoir appercevoir lors qu’un autre nous les descouvre. La science et la verité peuvent loger chez nous sans jugement, et le jugement y peut aussi estre sans elles : voire la reconnoissance de l’ignorance est l’un des plus beaux et plus seurs tesmoignages de jugement que je trouve. Je n’ay point d’autre sergent de bande à renger mes pieces, que la fortune. A mesme que mes resveries se presentent, je les entasse : tantost elles se pressent en foule, tantost elles se trainent à la file. Je veux qu’on voye mon pas naturel et ordinaire ainsi detraqué qu’il est. Je me laisse aller comme je me trouve. Aussi ne sont ce point icy matieres, qu’il ne soit pas permis d’ignorer, et d’en parler casuellement et temerairement.
  • Je souhaiterois avoir plus parfaicte intelligence des choses, mais je ne la veux pas achepter si cher qu’elle couste. Mon dessein est de passer doucement, et non laborieusement ce qui me reste de vie. Il n’est rien pourquoy je me vueille rompre la teste : non pas pour la science, de quelque grand prix qu’elle soit. Je ne cherche aux livres qu’à my donner du plaisir par un honneste amusement : ou si j’estudie, je n’y cherche que la science, qui traicte de la connoissance de moy-mesmes, et qui m’instruise à bien mourir et à bien vivre.
    Has meus ad metas sudet oportet equus.
    Les difficultez, si j’en rencontre en lisant, je n’en ronge pas mes ongles : je les laisse là, apres leur avoir faict une charge ou deux.
    Si je m’y plantois, je m’y perdrois, et le temps : car j’ay un esprit primsautier : Ce que je ne voy de la premiere charge, je le voy moins en m’y obstinant. Je ne fay rien sans gayeté : et la continuation et contention trop ferme esblouït mon jugement, l’attriste, et le lasse. Ma veuë s’y confond, et s’y dissipe. Il faut que je la retire, et que je l’y remette à secousses […]
  • Si ce livre me fasche, j’en prens un autre, et ne m’y addonne qu’aux heures où l’ennuy de rien faire commence à me saisir. Je ne me prens gueres aux nouveaux, pour ce que les anciens me semblent plus pleins et plus roides : ny aux Grecs, par ce que mon jugement ne sçait pas faire ses besoignes d’une puerile et apprantisse intelligence.
  • Entre les livres simplement plaisans, je trouve des modernes, le Decameron de Boccace, Rabelays, et les Baisers de Jean second (s’il les faut loger sous ce tiltre) dignes qu’on s’y amuse. Quant aux Amadis, et telles sortes d’escrits, ils n’ont pas eu le credit d’arrester seulement mon enfance. Je diray encore cecy, ou hardiment, ou temerairement, que ceste vieille ame poisante, ne se laisse plus chatouiller, non seulement à l’Arioste, mais encores au bon Ovide : sa facilité, et ses inventions, qui m’ont ravy autresfois, à peine m’entretiennent elles à ceste heure.
  • Je dy librement mon advis de toutes choses, voire et de celles qui surpassent à l’adventure ma suffisance et que je ne tiens aucunement estre de ma jurisdiction. Ce que j’en opine, c’est aussi pour declarer la mesure de ma veuë, non la mesure des choses. Quand je me trouve dégousté de l’Axioche de Platon, comme d’un ouvrage sans force, eu esgard à un tel autheur, mon jugement ne s’en croit pas : Il n’est pas si outrecuidé de s’opposer à l’authorité de tant d’autres fameux jugemens anciens, qu’il tient ses regens et ses maistres, et avecq lesquels il est plustost content de faillir : Il s’en prend à soy et se condamne, ou de s’arrester à l’escorce, ne pouvant penetrer jusques au fons, ou de regarder la chose par quelque faux lustre : Il se contente de se garentir seulement du trouble et du desreiglement : quant à sa foiblesse, il la reconnoist, et advoüe volontiers. Il pense donner juste interpretation aux apparences, que sa conception luy presente : mais elles sont imbecilles et imparfaictes.
  • La plus part des fables d’Esope ont plusieurs sens et intelligences : ceux qui les mythologisent, en choisissent quelque visage, qui quadre bien à la fable : mais pour la pluspart, ce n’est que le premier visage et superficiel : il y en a d’autres plus vifs, plus essentiels et internes, ausquels ils n’ont sçeu penetrer : voyla comme j’en fay.
  • Mais pour suyvre ma route : il ma tousjours semblé, qu’en la poësie, Virgile, Lucrece, Catulle, et Horace, tiennent de bien loing le premier rang : et signamment Virgile en ses Georgiques, que j’estime le plus accomply ouvrage de la Poësie ; à comparaison duquel on peut reconnoistre aysément qu’il y a des endroicts de l’Æneide ausquels l’autheur eust donné encore quelque tour de pigne s’il en eust eu loisir. Et le cinquiesme livre en l’Æneide me semble le plus parfaict. J’ayme aussi Lucain, et le practique volontiers, non tant pour son stile que pour sa valeur propre et verité de ses opinions et jugemens. Quant au bon Terence, la mignardise et les graces du langage Latin, je le trouve admirable à representer au vif les mouvemens de l’ame et la condition de nos moeurs ; à toute heure nos actions me rejettent à luy. Je ne le puis lire si souvent que je n’y trouve quelque beauté et grace nouvelle. Ceux des temps voisins à Virgile se plaignoient dequoy aucuns luy comparoient Lucrece. Je suis d’opinion que c’est à la verité une comparaison inegale : mais j’ay bien à faire à me r’asseurer en ceste creance, quand je me treuve attaché à quelque beau lieu de ceux de Lucrece. S’ils se piquoient de ceste comparaison, que diroient ils de la bestise et stupidité barbaresque de ceux qui luy comparent à ceste heure Arioste : et qu’en diroit Arioste luy-mesme ?
  • Je voy que les bons et anciens Poëtes ont evité l’affectation et la recherche, non seulement des fantastiques elevations Espagnoles et Petrarchistes, mais des pointes mesmes plus douces et plus retenues, qui sont l’ornement de tous les ouvrages Poëtiques des siecles suyvans. Si n’y a il bon juge qui les trouve à dire en ces anciens, et qui n’admire plus sans comparaison l’egale polissure et cette perpetuelle douceur et beauté fleurissante des Epigrammes de Catulle, que tous les esguillons dequoy Martial esguise la queuë des siens. C’est cette mesme raison que je disoy tantost, comme Martial de soy, minus illi ingenio laborandum fuit, in cujus locum materia successerat. Ces premiers là, sans s’esmouvoir et sans se picquer se font assez sentir : ils ont dequoy rire par tout, il ne faut pas qu’ils se chatouillent : ceux-cy ont besoing de secours estranger : à mesure qu’ils ont moins d’esprit, il leur faut plus de corps : ils montent à cheval par ce qu’ils ne sont assez forts sur leurs jambes. Tout ainsi qu’en nos bals, ces hommes de vile condition, qui en tiennent escole pour ne pouvoir representer le port et la decence de nostre noblesse, cherchent à se recommander par des sauts perilleux, et autres mouvemens estranges et basteleresques. Et les Dames ont meilleur marché de leur contenance, aux danses où il y a diverses descoupeures et agitation de corps, qu’en certaines autres danses de parade, où elles n’ont simplement qu’à marcher un pas naturel et representer un port naïf et leur grace ordinaire. Et comme j’ay veu aussi les badins excellens, vestus à leur ordinaire, et en une contenance commune, nous donner tout le plaisir qui se peut tirer de leur art ; les apprentifs, qui ne sont de si haute leçon, avoir besoin de s’enfariner le visage, se travestir, se contrefaire en mouvemens de grimaces sauvages pour nous apprester à rire. Ceste mienne conception se reconnoist mieux qu’en tout autre lieu, en la comparaison de l’Æneide et du Furieux. Celuy-là on le voit aller à tire d’aisle, d’un vol haut et ferme, suyvant tousjours sa poincte ; cestuy-cy voleter et sauteler de conte en conte, comme de branche en brancde, ne se fiant à ses aisles que pour une bien courte traverse,  et prendre pied à chasque bout de champ de peur que l’haleine et la force luy faille.
  • Quant à mon autre leçon, qui mesle un peu plus de fruit au plaisir, par où j’apprens à renger mes opinions et conditions, les livres qui m’y servent, c’est Plutarque, depuis qu’il est François, et Seneque. Ils ont tous deux ceste notable commodité pour mon humeur, que la science que j’y cherche, y est traictée à pieces décousues, qui ne demandent pas l’obligation d’un long travail, dequoy je suis incapable. Ainsi sont les Opuscules de Plutarque et les Epistres de Seneque, qui sont la plus belle partie de leurs escrits, et la plus profitable. Il ne faut pas grande entreprinse pour m’y mettre, et les quitte où il me plaist. Car elles n’ont point de suite et dependance des unes aux autres. Ces autheurs se rencontrent en la plus part des opinions utiles et vrayes : comme aussi leur fortune les fit naistre environ mesme siecle : tous deux precepteurs de deux Empereurs Romains : tous deux venus de pays estranger : tous deux riches et puissans. Leur instruction est de la cresme de la philosophie, et presentée d’une simple façon et pertinente. Plutarque est plus uniforme et constant : Seneque plus ondoyant et divers. Cettuy-cy se peine, se roidit et se tend pour armer la vertu contre la foiblesse, la crainte, et les vitieux appetis : l’autre semble n’estimer pas tant leur effort, et desdaigner d’en haster son pas et se mettre sur sa garde. Plutarque a les opinions Platoniques, douces et accommodables à la societé civile : l’autre les a Stoïques et Epicurienes, plus esloignées de l’usage commun, mais selon moy plus commodes en particulier, et plus fermes. Il paroist en Seneque qu’il preste un peu à la tyrannie des Empereurs de son temps : car je tiens pour certain, que c’est d’un jugement forcé qu’il condamne la cause de ces genereux meurtriers de Cæsar : Plutarque est libre par tout. Seneque est plein de pointes et saillies, Plutarque de choses. Celuy là vous eschauffe plus, et vous esmeut, cestuy-cy vous contente d’avantage, et vous paye mieux : il nous guide, l’autre nous pousse.
  • Quant à Cicero, les ouvrages qui me peuvent servir chez luy à mon desseing, ce sont ceux qui traittent de la philosophie, specialement morale. Mais à confesser hardiment la verité (car puis qu’on a franchi les barrieres de l’impudence, il n’y a plus de bride) sa façon d’escrire me semble ennuyeuse ; et toute autre pareille façon. Car ses prefaces, definitions, partitions, etymologies, consument la plus part de son ouvrage. Ce qu’il y a de vif et de moüelle est estouffé par ces longueries d’apprets. Si j’ay employé une heure à le lire, qui est beaucoup pour moy, et que je r’amentoive ce que j’en ay tiré de suc et de substance, la plus part du temps je n’y treuve que du vent : car il n’est pas encor venu aux argumens, qui servent à son propos, et aux raisons qui touchent proprement le neud que je cherche. Pour moy, qui ne demande qu’à devenir plus sage, non plus sçavant ou eloquent, ces ordonnances logiciennes et Aristoteliques ne sont pas à propos. Je veux qu’on commence par le dernier poinct : j’entens assez que c’est que mort, et volupté, qu’on ne s’amuse pas à les anatomizer. Je cherche des raisons bonnes et fermes, d’arrivée, qui m’instruisent à en soustenir l’effort. Ny les subtilitez grammairiennes, ny l’ingenieuse contexture de parolles et d’argumentations, n’y servent : Je veux des discours qui donnent la premiere charge dans le plus fort du doubte : les siens languissent autour du pot. Ils sont bons pour l’escole, pour le barreau, et pour le sermon, où nous avons loisir de sommeiller : et sommes encores un quart d’heure apres, assez à temps, pour en retrouver le fil. Il est besoin de parler ainsin aux juges, qu’on veut gaigner à tort ou à droit, aux enfans et au vulgaire, à qui il faut tout dire, et voir ce qui portera. Je ne veux pas qu’on s’employe à me rendre attentif, et qu’on me crie cinquante fois, Or oyez, à la mode de nos Heraux. […] J’y viens tout preparé du logis : il ne me faut point d’alechement, ny de saulse : je mange bien la viande toute crue ; et au lieu de m’esguiser l’appetit par ces preparatoires et avant-jeux, on me le lasse et affadit.
  • La licence du temps m’excusera elle de ceste sacrilege audace, d’estimer aussi trainans les dialogismes de Platon mesme, estouffans par trop sa matiere ? Et de pleindre le temps que met à ces longues interlocutions vaines et preparatoires, un homme qui avoit tant de meilleures choses à dire ? Mon ignorance m’excusera mieux, sur ce que je ne voy rien en la beauté de son langage.
  • Je demande en general les livres qui usent des sciences, non ceux qui les dressent.
  • J’ay mille fois regretté que nous ayons perdu le livre que Brutus avoit escrit de la vertu : car il fait bel apprendre la theorique de ceux qui sçavent bien la practique. Mais d’autant que c’est autre chose le presche que le prescheur, j’ayme bien autant voir Brutus chez Plutarque que chez luy-mesme. Je choisiroy plustost de sçavoir au vray les devis qu’il tenoit en sa tente, à quelqu’un de ses privez amis, la veille d’une bataille, que les propos qu’il tint le lendemain à son armée : et ce qu’il faisoit en son cabinet et en sa chambre, que ce qu’il faisoit emmy la place et au Senat.
  • Quant à Cicero, je suis du jugement commun, que hors la science il n’y avoit pas beaucoup d’excellence en son ame : il estoit bon citoyen, d’une nature debonnaire, comme sont volontiers les hommes gras, et gosseurs, tel qu’il estoit, mais de mollesse et de vanité ambitieuse, il en avoit sans mentir beaucoup. Et si ne sçay comment l’excuser d’avoir estimé sa poësie digne d’estre mise en lumiere : Ce n’est pas grande imperfection, que de mal faire des vers, mais c’est imperfection de n’avoir pas senty combien ils estoyent indignes de la gloire de son nom. Quant à son eloquence, elle est du tout hors de comparaison, je croy que jamais homme ne l’egalera. […] Pour moy, j’ayme mieux une cadance qui tombe plus court, coupée en yambes.
  • Les historiens sont ma droitte bale : car ils sont plaisans et aysez : et quant et quant l’homme en general, de qui je cherche la cognoissance, y paroist plus vif et plus entier qu’en nul autre lieu : la varieté et verité de ses conditions internes, en gros et en detail, la diversité des moyens de son assemblage, et des accidents qui le menacent. Or ceux qui escrivent les vies, d’autant qu’ils s’amusent plus aux conseils qu’aux evenemens : plus à ce qui part du dedans, qu’à ce qui arrive au dehors : ceux là me sont plus propres. Voyla pourquoy en toutes sortes, c’est mon homme que Plutarque.
  • Mais Cæsar singulierement me semble meriter qu’on l’estudie, non pour la science de l’Histoire seulement, mais pour luy mesme : tant il a de perfection et d’excellence par dessus tous les autres, quoy que Salluste soit du nombre. Certes je lis cet autheur avec un peu plus de reverence et de respect, qu’on ne lit les humains ouvrages : tantost le considerant luy-mesme par ses actions ; et le miracle de sa grandeur : tantost la pureté et inimitable polissure de son langage, qui a surpassé non seulement tous les Historiens, comme dit Cicero, mais à l’adventure Cicero mesme : Avec tant de syncerité en ses jugemens, parlant de ses ennemis, que sauf les fausses couleurs, dequoy il veut couvrir sa mauvaise cause, et l’ordure de sa pestilente ambition, je pense qu’en cela seul on y puisse trouver à redire, qu’il a esté trop espargnant à parler de soy : car tant de grandes choses ne peuvent avoir esté executées par luy, qu’il n’y soit allé beaucoup plus du sien, qu’il n’y en met.
  • J’ayme les Historiens ou fort simples, ou excellens. Les simples, qui n’ont point dequoy y mesler quelque chose du leur, et qui n’y apportent que le soin, et la diligence de r’amasser tout ce qui vient à leur notice, et d’enregistrer à la bonne foy toutes choses, sans chois et sans triage, nous laissent le jugement entier, pour la cognoissance de la verité. Tel est entre autres pour exemple, le bon Froissard, qui a marché en son entreprise d’une si franché naïfveté, qu’ayant faict une faute, il ne craint aucunement de la recognoistre et corriger, en l’endroit où il en a esté adverty ; et qui nous represente la diversité mesme des bruits qui couroyent, et les differens rapports qu’on luy faisoit. C’est la matiere de l’Histoire nuë et informe : chacun en peut faire son profit autant qu’il à d’entendement. Les bien excellens ont la suffisance de choisir ce qui est digne d’estre sçeu, peuvent trier de deux rapports celuy qui est plus vray-semblable : de la condition des Princes et de leurs humeurs, ils en concluent les conseils, et leur attribuent les paroles convenables : ils ont raison de prendre l’authorité de regler nostre creance à la leur : mais certes cela n’appartient à gueres de gens.
  • Ceux d’entre-deux (qui est la plus commune façon) ceux là nous gastent tout : ils veulent nous mascher les morceaux ; ils se donnent loy de juger et par consequent d’incliner l’Histoire à leur fantasie : car depuis que le jugement pend d’un costé, on ne se peut garder de contourner et tordre la narration à ce biais. Ils entreprenent de choisir les choses dignes d’estre sçeuës, et nous cachent souvent telle parole, telle action privée, qui nous instruiroit mieux : obmettent pour choses incroyables celles qu’ils n’entendent pas : et peut estre encore telle chose pour ne la sçavoir dire en bon Latin ou François. Qu’ils estalent hardiment leur eloquence et leur discours : qu’ils jugent à leur poste, mais qu’ils nous laissent aussi dequoy juger apres eux : et qu’ils n’alterent ny dispensent par leurs racourcimens et par leur choix, rien sur le corps de la matiere : ains qu’ils nous la r’envoyent pure et entiere en toutes ses dimensions.
  • Le plus souvent on trie pour ceste charge, et notamment en ces siecles icy, des personnes d’entre le vulgaire, pour ceste seule consideration de sçavoir bien parler : comme si nous cherchions d’y apprendre la grammaire ! et eux ont raison n’ayans esté gagez que pour cela, et n’ayans mis en vente que le babil, de ne se soucier aussi principalement que de ceste partie. Ainsin à force beaux mots ils nous vont patissant une belle contexture des bruits, qu’ils ramassent és carrefours des villes.
  • Les seules bonnes histoires sont celles qui ont esté escrites par ceux mesmes qui commandoient aux affaires, ou qui estoient participans à les conduire, ou au moins qui ont eu la fortune d’en conduire d’autres de mesme sorte. Telles sont quasi toutes les Grecques et Romaines. Car plusieurs tesmoings oculaires ayans escrit de mesme subject (comme il advenoit en ce temps là, que la grandeur et le sçavoir se rencontroient communement) s’il y a de la faute, elle doit estre merveilleusement legere, et sur un accident fort doubteux. Que peut on esperer d’un medecin traictant de la guerre, ou d’un escholier traictant les desseins des Princes ?
  • Pour subvenir un peu à la trahison de ma memoire, et à son defaut, si extreme, qu’il m’est advenu plus d’une fois, de reprendre en main des livres, comme recents, et à moy inconnus, que j’avoy leu soigneusement quelques années au paravant, et barbouillé de mes notes : j’ay pris en coustume dépuis quelque temps, d’adjouster au bout de chasque livre (je dis de ceux desquels je ne me veux servir qu’une fois) le temps auquel j’ay achevé de le lire, et le jugement que j’en ay retiré en gros, à fin que cela me represente au moins l’air et idée generale que j’avois conceu de l’autheur en le lisant. Je veux icy transcrire aucunes de ces annotations.
  • Voicy ce que je mis il y a environ dix ans en mon Guicciardin (car quelque langue que parlent mes livres, je leur parle en la mienne.) Il est historiographe diligent, et duquel à mon advis, autant exactement que de nul autre, on peut apprendre la verité des affaires de son temps : aussi en la pluspart en a-il esté acteur luy mesme, et en rang honnorable. Il n’y a aucune apparence que par haine, faveur, ou vanité il ayt déguisé les choses : dequoy font foy les libres jugemens qu’il donne des grands : et notamment de ceux, par lesquels il avoit este avancé, et employé aux charges, comme du Pape Clement septiesme. Quant à la partie dequoy il semble se vouloir prevaloir le plus, qui sont ses digressions et discours, il y en a de bons et enrichis de beaux traits, mais il s’y est trop pleu : Car pour ne vouloir rien laisser à dire, ayant un suject si plain et ample, et à peu pres infiny, il en devient lasche, et sentant un peu le caquet scholastique. J’ay aussi remerqué cecy, que de tant d’ames et effects qu’il juge, de tant de mouvemens et conseils, il n’en rapporte jamais un seul à la vertu, religion, et conscience : comme si ces parties là estoyent du tout esteintes au monde : et de toutes les actions, pour belles par apparence qu’elles soient d’elles mesmes, il en rejecte la cause à quelque occasion vitieuse, ou à quelque proufit. Il est impossible d’imaginer, que parmy cet infiny nombre d’actions, dequoy il juge, il n’y en ait eu quelqu’une produite par la voye de la raison. Nulle corruption peut avoir saisi les hommes si universellement, que quelqu’un n’eschappe de la contagion : Cela me fait craindre qu’il y aye un peu du vice de son goust, et peut estre advenu, qu’il ait estimé d’autruy selon soy.
    En mon Philippe de Comines, il y a cecy : Vous y trouverez le langage doux et aggreable, d’une naïfve simplicité, la narration pure, et en laquelle la bonne foy de l’autheur reluit evidemment, exempte de vanité parlant de soy, et d’affection et d’envie parlant d’autruy : ses discours et enhortemens, accompaignez, plus de bon zele et de verité, que d’aucune exquise suffisance, et tout par tout de l’authorité et gravité, representant son homme de bon lieu, et élevé aux grans affaires.

    Sur les Mémoires de monsieur du Bellay : C’est tousjours plaisir de voir les choses escrites par ceux, qui ont essayé comme il les faut conduire : mais il ne se peut nier qu’il ne se découvre evidemment en ces deux seigneurs icy un grand dechet de la franchise et liberté d’escrire, qui reluit és anciens de leur sorte : comme au Sire de Jouinville domestique de S. Loys, Eginard Chancelier de Charlemaigne, et de plus fresche memoire en Philippe de Comines. C’est icy plustost un plaidoyer pour le Roy François, contre l’Empereur Charles cinquiesme, qu’une histoire. Je ne veux pas croire, qu’ils ayent rien changé, quant au gros du faict, mais de contourner le jugement des evenemens souvent contre raison, à nostre avantage, et d’obmettre tout ce qu’il y a de chatouilleux en la vie de leur maistre, ils en font mestier : tesmoing les reculemens de messieurs de Montmorency et de Brion, qui y sont oubliez, voire le seul nom de Madame d’Estampes, ne s’y trouve point. On peut couvrir les actions secrettes, mais de taire ce que tout le monde sçait, et les choses qui ont tiré des effects publiques, et de telle consequence, c’est un defaut inexcusable. Somme pour avoir l’entiere connoissance du Roy François, et des choses advenuës de son temps, qu’on s’addresse ailleurs, si on m’en croit : Ce qu’on peut faire icy de profit, c’est par la deduction particuliere des batailles et exploits de guerre, où ces gentils-hommes se sont trouvez : quelques paroles et actions privées d’aucuns Princes de leur temps, et les pratiques et negociations conduites par le Seigneur de Langeay, où il y a tout plein de choses dignes d’estre sceues, et des discours non vulgaires.

Chapitre 11 : De la cruauté
  • Il me semble que la vertu est chose autre, et plus noble, que les inclinations à la bonté qui naissent en nous. Les ames reglées d’elles mesmes et bien nées, elles suyvent mesme train et representent en leurs actions mesme visage que les vertueuses. Mais la vertu sonne je ne sçay quoy de plus grand et de plus actif que de se laisser par une heureuse complexion doucement et paisiblement conduire à la suite de la raison. Celuy qui, d’une douceur et facilité naturelle, mespriseroit les offences receuës feroit chose tresbelle et digne de loüange ; mais celuy qui, picqué et outré jusques au vif d’une offence, s’armeroit des armes de la raison contre ce furieux appetit de vengeance et, apres un grand conflict, s’en rendroit en fin maistre, feroit sans doubte beaucoup plus. Celuy-là feroit bien, et cestuy-cy vertueusement : l’une action se pourroit dire bonté, l’autre vertu. Car il semble que le nom de la vertu presuppose de la difficulté et du contraste, et qu’elle ne peut s’exercer sans partie. C’est à l’aventure pourquoy nous nommons Dieu bon, fort, et liberal, et juste, mais nous ne le nommons pas vertueux. Ses operations sont toutes naïfves et sans effort.
  • […] à la verité en fermeté et rigueur d’opinions et de preceptes, la secte Epicurienne ne cede aucunement à la Stoique.
  • des philosophes Stoiciens et Epicuriens, dis-je, il y en a plusieurs qui ont jugé que ce n’estoit pas assez d’avoir l’ame en bonne assiette, bien reglée et bien disposée à la vertu ; ce n’estoit pas assez d’avoir nos resolutions et nos discours au dessus de tous les efforts de fortune : mais qu’il falloit encore rechercher les occasions d’en venir à la preuve […].
  • Socrates s’essayoit, ce me semble, encor plus rudement, conservant pour son exercice la malignité de sa femme, qui est un essay à fer esmoulu.
  • […] la vertu refuse la facilité pour compagne […]. Elle demande un chemin aspre et espineux, elle veut avoir ou des difficultez estrangeres à luicter (comme celle de Metellus) par le moyen desquelles fortune se plaist à luy rompre la roideur de sa course, ou des difficultez internes que luy apportent les appetits desordonnez et imperfections de nostre condition.
  • Je suis venu jusques icy bien à mon aise. Mais au bout de ce discours il me tombe en fantasie que l’ame de Socrates, qui est la plus parfaicte qui soit venuë à ma cognoissance, seroit à mon compte une ame de peu de recommendation. Car je ne puis concevoir en ce personnage aucun effort de vitieuse concupiscence. Au train de sa vertu, je n’y puis imaginer aucune difficulté ny aucune contrainte ; je cognoy sa raison si puissante et si maistresse chez luy, qu’elle n’eust jamais donné moyen à un appetit vitieux seulement de naistre. A une vertu si eslevée que la sienne, je ne puis rien mettre en teste : il me semble la voir marcher d’un victorieux pas et triomphant, en pompe et à son aise, sans empeschement ne destourbier. Si la vertu ne peut luire que par le combat des appetits contraires, dirons nous donq qu’elle ne se puisse passer de l’assistance du vice, et qu’elle luy doive cela, d’en estre mise en credit et en honneur ?  Que deviendroit aussi cette brave et genereuse volupté Epicurienne, qui fait estat de nourrir mollement en son giron et y faire follatrer la vertu, luy donnant pour ses jouets, la honte, les fievres, la pauvreté, la mort, et les gehennes ? Si je presuppose que la vertu parfaite se cognoist à combattre et porter patiemment la douleur, à soustenir les efforts de la goutte, sans s’esbranler de son assiette ; si je luy donne pour son object necessaire l’aspreté et la difficulté, que deviendra la vertu qui sera montée à tel poinct, que de non seulement mespriser la douleur, mais de s’en esjouyr ; et de se faire chatouiller aux pointes d’une forte colique, comme est celle que les Epicuriens ont establie, et de laquelle plusieurs d’entre eux nous ont laissé par leurs actions des preuves tres-certaines ?
  • Comme ont bien d’autres, que je trouve avoir surpassé par effect les regles mesmes de leur discipline. Tesmoing le jeune Caton. Quand je le voy mourir et se deschirer les entrailles, je ne me puis contenter de croire simplement qu’il eust lors son ame exempte totalement de trouble et d’effroy. Je ne puis croire qu’il se maintint seulement en cette desmarche que les regles de la secte Stoique luy ordonnoient, rassise, sans esmotion et impassible. Il y avoit, ce me semble, en la vertu de cet homme trop de gaillardise et de verdeur pour s’en arrester là. Je croy sans doubte qu’il sentit du plaisir et de la volupté en une si noble action, et qu’il s’y aggrea plus qu’en autre de celles de sa vie. […]. Il me semble lire en cette action je ne sçay quelle esjouyssance de son ame, et une esmotion de plaisir extraordinaire, et d’une volupté virile, lors qu’elle consideroit la noblesse et haulteur de son entreprise […]. Non pas aiguisée par quelque esperance de gloire, comme les jugemens populaires et effeminez d’aucuns hommes ont jugé (car cette consideration est trop basse pour toucher un coeur si genereux, si haultain et si roide), mais pour la beauté de la chose mesme en soy : laquelle il voyoit bien plus clair, et en sa perfection, luy qui en manioyt les ressorts, que nous ne pouvons faire.
  • Toute mort doit estre de mesmes sa vie. Nous ne devenons pas autres pour mourir. J’interprete tousjours la mort par la vie. Et si on m’en recite quelqu’une forte par apparence, attachée à une vie foible : je tiens qu’ell’ est produitte de cause foible et sortable à sa vie.
  • Socrates […]. Et qui ne recognoist en luy non seulement de la fermeté et de la constance (c’estoit son assiette ordinaire que celle-là) mais encore je ne sçay quel contentement nouveau et une allegresse enjoüée en ses propos et façons dernieres ? A ce tressaillir, du plaisir qu’il sent à gratter sa jambe apres que les fers en furent hors : accuse-il pas une pareille douceur et joye en son ame, pour estre desenforgée des incommodités passées et à mesme d’entrer en cognoissance des choses advenir ?  Caton me pardonnera, s’il luy plaist : sa mort est plus tragique et plus tendue, mais cette-cy est encore, je ne sçay comment, plus belle.
  • On voit aux ames de ces deux personnages […] une si parfaicte habitude à la vertu, qu’elle leur est passée en complexion. Ce n’est plus vertu penible, ny des ordonnances de la raison, pour lesquelles maintenir il faille que leur ame se roidisse : c’est l’essence mesme de leur ame, c’est son train naturel et ordinaire. Ils l’ont renduë telle, par un long exercice des preceptes de la philosophie, ayans rencontré une belle et riche nature. Les passions vitieuses qui naissent en nous ne trouvent plus par où faire entrée en eux. La force et roideur de leur ame estouffe et esteint les concupiscences aussi tost qu’elles commencent à s’esbranler.
  • […] d’estre simplement garny d’une nature facile et debonnaire et desgoustée par soy mesme de la desbauche et du vice […], cette tierce et derniere façon il semble bien qu’elle rende un homme innocent, mais non pas vertueux : exempt de mal faire, mais non assez apte à bien faire. Joint que cette condition est si voisine à l’imperfection et à la foiblesse, que je ne sçay pas bien comment en demesler les confins et les distinguer. Les noms mesmes de bonté et d’innocence, sont à cette cause aucunement noms de mespris.  Je voy que plusieurs vertus, comme la chasteté, sobrieté et temperance, peuvent arriver à nous par deffaillance corporelle. La fermeté aux dangers (si fermeté il la faut appeller), le mespris de la mort, la patience aux infortunes peut venir et se treuve souvent aux hommes par faute de bien juger de tels accidens et ne les concevoir tels qu’ils sont. La faute d’apprehension et la bestise contrefont ainsi par fois les effects vertueux. Comme j’ay veu souvent advenir, qu’on a loué des hommes de ce dequoy ils meritoyent du blasme.
  • Pour dire un mot de moy-mesme. J’ay veu quelque fois mes amis appeller prudence en moy ce qui estoit fortune ; et estimer advantage de courage et de patience, ce qui estoit advantage de jugement et opinion ; et m’attribuer un tiltre pour autre ; tantost à mon gain, tantost à ma perte. Au demeurant, il s’en faut tant que je sois arrivé à ce premier et plus parfaict degré d’excellence, où de la vertu il se faict une habitude ; que du second mesme, je n’en ay faict guere de preuve. Je ne me suis mis en grand effort, pour brider les desirs dequoy je me suis trouvé pressé. Ma vertu, c’est une vertu, ou innocence pour mieux dire, accidentale et fortuite. Si je fusse nay d’une complexion plus desreglée, je crains qu’il fust allé piteusement de mon faict ; car je n’ay essayé guere de fermeté en mon ame pour soustenir des passions si elles eussent esté tant soit peu vehementes. Je ne sçay point nourrir des querelles et du debat chez moy.
  • Ainsi, je ne me puis dire nul grand-mercy, dequoy je me trouve exempt de plusieurs vices […].

    Je le doy plus à ma fortune qu’à ma raison : elle m’a faict naistre d’une race fameuse en preud’hommie, et d’un tres-bon pere. Je ne sçay s’il a escoulé en moy partie de ses humeurs, ou bien si les exemples domestiques et la bonne institution de mon enfance y ont insensiblement aydé ; ou si je suis autrement ainsi nay […] Mais tant y a que la pluspart des vices je les ay de moy mesmes en horreur. […] Je les ay dis-je, en horreur, d’une opinion si naturelle et si mienne, que ce mesme instinct et impression que j’en ay apporté de la nourrice, je l’ay conservé sans qu’aucunes occasions me l’ayent sçeu faire alterer. Voire non pas mes discours propres, qui pour s’estre desbandez en aucunes choses de la route commune me licentieroyent aisément à des actions,que cette naturelle inclination me fait haïr.

  • Je diray un monstre, mais je le diray pourtant : je trouve par là en plusieurs choses plus d’arrest et de regle en mes moeurs qu’en mon opinion, et ma concupiscence moins desbauchée que ma raison.
  • Socrates advoüoit à ceux qui recognoissoient en sa physionomie quelque inclination au vice, que c’estoit à la verité sa propension naturelle mais qu’il l’avoit corrigée par discipline.
  •  L’innocence qui est en moy est une innocence niaise ; peu de vigueur, et point d’art.
  • Je hay, entre autres vices, cruellement la cruauté, et par nature et par jugement, comme l’extreme de tous les vices. Mais c’est jusques à telle mollesse, que je ne voy pas esgorger un poulet sans desplaisir, et ois impatiemment gemir un lievre sous les dents de mes chiens : quoy que ce soit un plaisir violent que la chasse.
  • […] je me compassionne fort tendrement des afflictions d’autruy, et pleurerois aisément par compagnie, si pour occasion que ce soit je sçavois pleurer. Il n’est rien qui tente mes larmes que les larmes : non vrayes seulement, mais comment que ce soit, ou feintes, ou peintes. Les morts je ne les plains guere, et les envierois plustost ; mais je plains bien fort les mourans. Les Sauvages ne m’offensent pas tant de rostir et manger les corps des trespassez, que ceux qui les tourmentent et persecutent vivans. Les executions mesme de la justice, pour raisonnables qu’elles soient, je ne les puis voir d’une veuë ferme.
  • […] en la justice mesme, tout ce qui est au delà de la mort simple me semble pure cruauté, notamment à nous qui devrions avoir respect d’en envoyer les ames en bon estat ; ce qui ne se peut, les ayant agitées et desesperées par tourmens insupportables.
  • Je conseillerois que ces exemples de rigueur, par le moyen desquels on veut tenir le peuple en office, s’exerçassent contre les corps des criminels : car de les voir priver de sepulture, de les voir bouillir et mettre à quartiers, cela toucheroit quasi autant le vulgaire que les peines qu’on fait souffrir aux vivans […] Il faut exercer ces inhumains excez contre l’escorce, non contre le vif.
  • Je vy en une saison en laquelle nous abondons en exemples incroyables de ce vice par la licence de noz guerres civiles ; et ne voit on rien aux histoires anciennes de plus extreme que ce que nous en essayons tous les jours. Mais cela ne m’y a nullement apprivoisé. A peine me pouvoy-je persuader, avant que je l’eusse veu, qu’il se fust trouvé des ames si farouches qui pour le seul plaisir du meurtre le voulussent commettre ; hacher et destrancher les membres d’autruy ; aiguiser leur esprit à inventer des tourmens inusitez, et des morts nouvelles, sans inimitié, sans proufit, et pour cette seule fin de jouïr du plaisant spectacle des gestes et mouvemens pitoyables, des gemissemens et voix lamentables d’un homme mourant en angoisse. Car voyla l’extreme poinct où la cruauté puisse atteindre.
  • Je ne prens guere beste en vie, à qui je ne redonne les champs. Les naturels sanguinaires à l’endroit des bestes tesmoignent une propension naturelle à la cruauté.
  • Nature a, ce crains-je, elle mesme attaché à l’homme quelque instinct à l’inhumanité. Nul ne prent son esbat à voir des bestes s’entrejouer et caresser, et nul ne faut de le prendre à les voir s’entredeschirer et desmembrer. Et, afin qu’on ne se moque de cette sympathie que j’ay avec elles, la Theologie mesme nous ordonne quelque faveur en leur endroit.
  • Mais quand je rencontre parmy les opinions plus moderées les discours qui essayent à montrer la prochaine ressemblance de nous aux animaux, et combien ils ont de part à nos plus grands privileges, et avec combien de vray-semblance on nous les apparie : certes, j’en rabats beaucoup de nostre presomption, et me demets volontiers de cette royauté imaginaire qu’on nous donne sur les autres creatures.
  • Quand tout cela en seroit à dire, si y a-il un certain respect qui nous attache et un general devoir d’humanité, non aux bestes seulement, qui ont vie et sentiment, mais aux arbres mesmes et aux plantes. Nous devons la justice aux hommes, et la grace et la benignité aux autres creatures, qui en peuvent estre capables. Il y a quelque commerce entre elles et nous, et quelque obligation mutuelle.
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