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Traité théologico-politique, Spinoza, 1670, extraits

22 décembre 2008
« où l’on fait voir que la liberté de philosopher non seulement peut être accordée sans danger pour la piété et la paix de l’État, mais même qu’on ne peut la détruire sans détruire en même temps la paix de l’État et la piété elle-même ».
Préface

Tous les hommes sont prisonniers de la « superstition », c’est-à-dire sujets à la plus grande crédulité, aptes à croire n’importe quoi.
La cause d’où naît la superstition, qui la conserve et l’alimente, c’est la crainte. Les hommes ne sont dominés par la superstition qu’autant que dure la crainte. La preuve : les charlatans n’ont jamais été aussi puissants qu’en périodes de troubles. La superstition tire donc son origine non pas de la Raison, mais de la Passion seule et de la plus agissante de toutes : la peur.
Nul moyen de gouverner les masses n’est plus efficace que la superstition.
Aussi la religion soigne-elle son décorum mensonger, et la monarchie se dit-elle de droit divin.

Une libre république ne peut admettre la superstition.
Tolérance et liberté sont les garants de la paix et de la piété dans un État. Les guerres de Religion du XVIe siècle ont assez montré cela par la négative.
Il y a abus de l’Église (en tant que pouvoir temporel) : rien n’est demeuré de la Religion même, sauf le culte extérieur, plus semblable à une adulation qu’à une adoration de Dieu.
La foi ne consiste plus qu’en crédulité et préjugés qui réduisent des hommes raisonnables en bêtes brutes puisqu’ils empêchent tout libre usage du jugement et semblent inventés tout exprès pour éteindre toute lumière de l’intelligence.
Et c’est à leur complet mépris de la raison qu’on reconnaît les détenteurs de la lumière divine. En eux, la soumission à l’Ecriture l’emporte sur la foi.

La
plupart posent en principe que la Bible est partout vraie et divine, alors que
ce devrait être la conclusion d’un examen sévère ne laissant subsister en elle
aucune obscurité.

« J’ai résolu sérieusement en conséquence de reprendre à nouveau, sans
prévention, et en toute liberté d’esprit, l’examen de l’Ecriture. »

J’ai trouvé que :
a) l’autorité des Prophètes bibliques a du poids seulement en ce qui concerne
l’usage de la vie et la vertu véritable ; quant au reste, leurs opinions nous
touchent peu ;
b) les Lois révélées par Dieu à Moïse (les Dix Commandements) ne sont que le
droit propre à l’État des Hébreux ; nul en-dehors d’eux n’est obligé de les
admettre, ni eux que pendant la durée de leur État ;
c) la Religion chrétienne est-elle au fond rien d’autre que la loi qu’enseigne
la raison ?
d) les miracles sont-ils un signe de la Providence de Dieu, ou des phénomènes
naturels que notre intelligence ne sait pas encore expliquer ?

Je suis arrivé à la conclusion que :

  • les Prophètes n’ont rien
    enseigné que des choses extrêmement simples pouvant être aisément perçues
    par tous, et ont seulement usé, pour les exposer, du style et, pour les
    appuyer, des raisons qui pouvaient le mieux amener la multitude à la
    dévotion envers Dieu ;
  • la Bible laisse la raison
    absolument libre et n’a rien de commun avec la philosophie, l’une et
    l’autre se maintenant par une force propre à chacune ;
  • la connaissance des choses
    spirituelles doit être tirée de la Bible seule et non de ce que nous
    savons par la lumière naturelle, autrement dit par l’intelligence, par
    l’entendement ;
  • la parole révélée de Dieu
    n’est pas un certain nombre de livres, mais une idée simple de la pensée
    divine telle qu’elle s’est fait connaître par révélation : qu’il faut
    obéir à Dieu de toute son âme, en pratiquant la justice et la charité.
    Cette doctrine est enseignée dans l’Ecriture suivant la compréhension et
    les opinions de ceux à qui les Prophètes et les Apôtres avaient accoutumé
    de prêcher la parole de Dieu ;
  • la Bible n’a d’autre objet
    que l’obéissance, et est ainsi entièrement distincte de la connaissance
    naturelle ;
  • ces deux connaissances
    n’ont rien de commun, mais peuvent l’une et l’autre occuper leur domaine
    propre sans se combattre le moins du monde et sans qu’aucune des deux
    doive être la servante de l’autre ;
  • il faut laisser à chacun la
    liberté de son jugement et le pouvoir d’interpréter selon sa complexion
    les fondements de la foi, et juger de la foi de chacun selon ses actes
    seulement mais non pas selon son opinion.

Dans une deuxième partie il sera montré que cette liberté peut et même
doit être accordée sans danger pour la paix de l’État et ne peut être
enlevée sans grand danger pour la paix et grand dommage pour l’État. Pour le démontrer, on partira du Droit Naturel de l’individu, lequel s’étend aussi loin que son désir et sa puissance :

  • nul n’est tenu de vivre selon la complexion d’autrui, chacun étant le défenseur de sa liberté propre;
  • en réalité, nul ne fait abandon de son droit, sinon celui qui transfère à un autre son pouvoir de se défendre ;
  • le détenteur du droit naturel absolu est celui à qui tous ont transféré, avec leur pouvoir de se défendre, leur droit de vivre suivant leur complexion propre ;
  • nul ne peut être entièrement privé de son droit naturel ; les sujets conservent, comme par un droit de Nature, certaines franchises qui ne peuvent leur être ôtées sans grand danger pour l’État et qui, ou bien leur sont accordées tacitement, ou bien sont stipulées avec ceux qui commandent ;
  • pour maintenir ce droit le mieux possible et assurer la sûreté de l’État, il faut laisser chacun libre de penser ce qu’il voudra et de dire ce qu’il pense.

« Aux non-philosophes je n’ai cure de recommander ce Traité, n’ayant pas de raison d’espérer qu’il puisse leur convenir en aucune façon. Je sais, en effet, combien sont enracinés dans leur âme les préjugés auxquels sous couleur de piété ils ont donné leur adhésion. Je sais aussi qu’il est également impossible d’extirper de l’âme du vulgaire la superstition et la crainte. »

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