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Les Essais, Michel de Montaigne, Livre II chapitre 12 : « Apologie de Raimond Sebon » (suite et fin)

30 novembre 2008

 

  • Qui fagoteroit suffisamment un amas des asneries de l’humaine sapience, il diroit merveilles.
  •  Moy j’aime mieux croire qu’ils [les philosophes] ont traitté la science casuelement, ainsi qu’un jouët à toutes mains, et se sont esbatus de la raison comme d’un instrument vain et frivole, mettans en avant toutes sortes d’inventions et de fantasies tantost plus tenduës, tantost plus lasches. […] Ils ne veulent pas faire profession expresse d’ignorance, et de l’imbecillité de la raison humaine, pour ne faire peur aux enfans : Mais ils nous la descouvrent assez soubs l’apparence d’une science trouble et inconstante.
  • Mes moeurs sont naturelles : je n’ay point appellé à les bastir le secours d’aucune discipline. Mais toutes imbecilles qu’elles sont, quand l’envie m’a prins de les reciter, et que pour les faire sortir en publiq un peu plus decemment je me suis mis en devoir de les assister et de discours et d’exemples, ce a esté merveille à moy mesme de les rencontrer par cas d’adventure conformes à tant d’exemples et discours philosophiques. De quel regiment estoit ma vie, je ne l’ay appris qu’apres qu’elle est exploittée et employée. Nouvelle figure : un philosophe impremedité et fortuit !
  • En outre, c’est icy chez nous, et non ailleurs, que doivent estre considerées les forces et les effects de l’ame ; tout le reste de ses perfections luy est vain et inutile : c’est de l’estat present que doit estre payée et recognue toute son immortalité, et de la vie de l’homme qu’elle est comtable seulement. Ce seroit injustice de luy avoir retranché ses moyens et ses puissances, de l’avoir desarmée, pour du temps de sa captivité et de sa prison, de sa foiblesse et maladie, du temps où elle auroit esté forcée et contrainte, tirer le jugement et une condemnation de durée infinie et perpetuelle : et de s’arrester à la consideration d’un temps si court, qui est à l’adventure d’une ou de deux heures, ou au pis aller, d’un siecle (qui n’ont non plus de proportion à l’infinité qu’un instant) pour de ce moment d’intervalle, ordonner et establir definitivement de tout son estre. Ce seroit une disproportion inique de tirer une recompense eternelle en consequence d’une si courte vie.
  • Deux choses leur rendoient ceste opinion plausible : l’une, que sans l’immortalité des ames, il n’y auroit plus dequoy asseoir les vaines esperances de la gloire, qui est une consideration de merveilleux credit au monde ; l’autre, que c’est une tres-utile impression, comme dit Platon, que les vices, quand ils se desroberont de la veuë et cognoissance de l’humaine justice, demeurent tousjours en butte à la divine, qui les poursuyvra, voire apres la mort des coulpables.
  • Un soing extreme tient l’homme d’alonger son estre ; il y a pourveu par toutes ses pieces. Et pour la conservation du corps sont les sepultures : pour la conservation du nom, la gloire. […] L’ame par son trouble et sa foiblesse, ne pouvant tenir sur son pied, va questant de toutes parts des consolations, esperances et fondements, et des circonstances estrangeres, où elle s’attache et se plante. Et pour legers et fantastiques que son invention les luy forge, s’y repose plus seurement qu’en soy, et plus volontiers.
  • Qui nous tiendroit, si nous avions un grain de connoissance ?
  • [L’immortalité de l’âme,] confessons ingenuement que Dieu seul nous l’a dict, et la foy, car leçon n’est-ce pas de nature et de nostre raison. Et qui retentera son estre et ses forces, et dedans et dehors, sans ce privilege divin, qui verra l’homme sans le flatter, il n’y verra ny efficace ni faculté qui sente autre chose que la mort et la terre.
  • Je vous conseille en vos opinions et en vos discours, autant qu’en vos moeurs, et en toute autre chose, la moderation et l’attrempance, et la fuite de la nouvelleté et de l’estrangeté. Toutes les voyes extravagantes me faschent.
  • Nostre esprit est un util vagabond, dangereux et temeraire : il est malaisé d’y joindre l’ordre et la mesure : de mon temps ceux qui ont quelque rare excellence au dessus des autres, et quelque vivacité extraordinaire, nous les voyons quasi tous, desbordez en licence d’opinions, et de moeurs : c’est miracle s’il s’en rencontre un rassis et sociable. On a raison de donner à l’esprit humain les barrieres les plus contraintes qu’on peut. En l’estude, comme au reste, il luy faut compter et regler ses marches : il luy faut tailler par art les limites de sa chasse. On le bride et garrotte de religions, de loix, de coustumes, de science, de preceptes, de peines, et recompenses mortelles et immortelles : encores voit-on que par sa volubilité et dissolution, il eschappe à toutes ces liaisons. C’est un corps vain, qui n’a par où estre saisi et assené : un corps divers et difforme, auquel on ne peut asseoir noeud ny prise. Certes il est peu d’ames si reglées, si fortes et bien nées, à qui on se puisse fier de leur propre conduicte : et qui puissent avec moderation et sans temerité, voguer en la liberté de leurs jugemens, au delà des opinions communes. Il est plus expedient de les mettre en tutelle.
    C’est un outrageux glaive à son possesseur mesme que l’esprit, à qui ne sçait s’en armer ordonnément et discrettement. Et n’y a point de beste, à qui il faille plus justement donner des orbieres, pour tenir sa veuë subjecte et contrainte devant ses pas, et la garder d’extravaguer ny çà ny là hors les ornieres que l’usage et les loix luy tracent. Parquoy il vous siera mieux de vous resserrer dans le train accoustumé, quel qu’il soit, que de jetter vostre vol à cette licence effrenée. Mais si quelqu’un de ces nouveaux docteurs entreprend de faire l’ingenieux en vostre presence, aux despens de son salut et du vostre : pour vous deffaire de cette dangereuse peste, qui se respand tous les jours en vos cours, ce preservatif à l’extreme necessité, empeschera que la contagion de ce venin n’offencera, ny vous, ny vostre assistance.
  • […] il est malaisé de donner bornes à nostre esprit : il est curieux et avide, et n’a point occasion de s’arrester plus tost à mille pas qu’à cinquante.
  • Ayant essayé par experience que ce à quoy l’un s’estoit failly, l’autre y est arrivé ; et que ce qui estoit incogneu à un siecle, le siecle suyvant l’a esclaircy ; et que les sciences et les arts ne se jettent pas en moule, ains se forment et figurent peu à peu, en les maniant et pollissant à plusieurs fois, comme les ours façonnent leurs petits en les leschant à loisir : ce que ma force ne peut descouvrir, je ne laisse pas de le sonder et essayer : et en retastant et pestrissant cette nouvelle matiere, la remuant et l’eschauffant, j’ouvre à celuy qui me suit, quelque facilité pour en jouyr plus à son ayse, et la luy rends plus soupple, et plus maniable.
  • Et d’autant que par mesme voye, mesme façon et conduitte, les erreurs se reçoivent en nostre ame, elle n’a pas dequoy les distinguer, ny dequoy choisir la verité du mensonge.
  • Que les choses ne logent pas chez nous en leur forme et en leur essence et n’y facent leur entrée de leur force propre et authorité, nous le voyons assez. Par ce que s’il estoit ainsi, nous les recevrions de mesme façon : le vin seroit tel en la bouche du malade qu’en la bouche du sain. Celuy qui a des crevasses aux doigts, ou qui les a gourdz, trouveroit une pareille durté au bois ou au fer qu’il manie, que fait un autre. Les subjets estrangers se rendent donc à nostre mercy, ils logent chez nous comme il nous plaist.
  • Combien diversement jugeons nous des choses ? combien de fois changeons nous noz fantasies ? Ce que je tiens aujourd’huy, et ce que je croy, je le tiens, et le croy de toute ma croyance ; tous mes utils et tous mes ressorts empoignent cette opinion, et m’en respondent, sur tout ce qu’ils peuvent : je ne sçaurois embrasser aucune verité ny conserver avec plus d’asseurance, que je fay cettecy. J’y suis tout entier ; j’y suis voyrement : mais ne m’est-il pas advenu non une fois, mais cent, mais mille, et tous les jours, d’avoir embrassé quelque autre chose à tout ces mesmes instrumens, en cette mesme condition, que depuis j’ay jugée fauce ?

  • Quoy qu’on nous presche, quoy que nous apprenions, il faudroit tousjours se souvenir que c’est l’homme qui donne, et l’homme qui reçoit ; c’est une mortelle main qui nous le presente ; c’est une mortelle main qui l’accepte. Les choses qui nous viennent du ciel, ont seules droict et authorité de persuasion, seules merque de verité : laquelle aussi ne voyons nous pas de nos yeux, ny ne la recevons par nos moyens : cette saincte et grande image ne pourroit pas en un si chetif domicile, si Dieu pour cet usage ne le prepare, si Dieu ne le reforme et fortifie par sa grace et faveur particuliere et supernaturelle.
  • Il est certain que nostre apprehension, nostre jugement et les facultez de nostre ame en general, souffrent selon les mouvemens et alterations du corps, lesquelles alterations sont continuelles. […] Et par consequent, à peine se peut-il rencontrer une seule heure en la vie, où nostre jugement se trouve en sa deuë assiette, nostre corps estant subject à tant de continuelles mutations, et estoffé de tant de sortes de ressorts, que j’en croy les medecins, combien il est malaisé, qu’il n’y en ayt tousjours quelqu’un qui tire de travers. Au demeurant, cette maladie ne se descouvre pas si aisément, si elle n’est du tout extreme et irremediable : d’autant que la raison va tousjours torte, boiteuse, et deshanchée : et avec le mensonge comme avec la verité. Par ainsin, il est malaisé de descouvrir son mescompte, et desreglement. J’appelle tousjours raison, cette apparence de discours que chacun forge en soy : […] c’est un instrument de plomb, et de cire, alongeable, ployable, et accommodable à tout biais et à toutes mesures : il ne reste que la suffisance de le sçavoir contourner.
  • Quand je prens des livres, j’auray apperceu en tel passage des graces excellentes, et qui auront feru mon ame ; qu’un’ autre fois j’y retombe, j’ay beau le tourner et virer, j’ay beau le plier et le manier, c’est une masse incognue et informe pour moy.
    En mes escris mesmes, je ne retrouve pas tousjours l’air de ma premiere imagination ; je ne sçay ce que j’ay voulu dire, et m’eschaude souvent à corriger et y mettre un nouveau sens pour avoir perdu le premier qui valloit mieux. Je ne fay qu’aller et venir : mon jugement ne tire pas tousjours avant, il flotte, il vague,
    velut minuta magno
    Deprensa navis in mari vesaniente vento.
    Maintes-fois (comme il m’advient de faire volontiers) ayant pris pour exercice et pour esbat à maintenir une contraire opinion à la mienne, mon esprit, s’appliquant et tournant de ce costé-là, m’y attache si bien que je ne trouve plus la raison de mon premier advis, et m’en despars. Je m’entraine quasi où je panche, comment que ce soit, et m’emporte de mon poix.
  • Chacun à peu pres en diroit autant de soy, s’il se regardoit comme moy. Les Prescheurs sçavent que l’emotion qui leur vient en parlant les anime vers la creance, et qu’en cholere nous nous addonnons plus à la deffence de nostre proposition, l’imprimons en nous et l’embrassons avec plus de vehemence et d’approbation, que nous ne faisons estans en nostre sens froid et reposé.
  •  Les deux voies naturelles, pour entrer au cabinet des Dieux, et y preveoir le cours des destinées, sont la fureur et le sommeil. Cecy est plaisant à considerer. Par la dislocation, que les passions apportent à nostre raison, nous devenons vertueux par son extirpation, que la fureur ou l’image de la mort apporte, nous devenons prophetes et devins. Jamais plus volontiers je ne l’en creu.
  • Je n’ay point grande experience de ces agitations vehementes, estant d’une complexion molle et poisante ; desquelles la pluspart surprennent subitement nostre ame, sans luy donner loisir de se recognoistre. Mais cette passion, qu’on dit estre produite par l’oisiveté, au coeur des jeunes hommes, quoy qu’elle s’achemine avec loisir et d’un progrés mesuré, elle represente bien evidemment, à ceux qui ont essayé de s’opposer à son effort, la force de cette conversion et alteration que nostre jugement souffre. J’ay autrefois entrepris de me tenir bandé pour la soustenir et rabattre : car il s’en faut tant que je sois de ceux, qui convient les vices, que je ne les suis pas seulement s’ils ne m’entrainent : je la sentois naistre, croistre et s’augmenter en despit de ma resistance : et en fin tout voyant et vivant, me saisir et posseder, de façon que, comme d’une yvresse, l’image des choses me commençoit à paroistre autre que de coustume : je voyois evidemment grossir et croistre les advantages du subject que j’allois desirant, et aggrandir et enfler par le vent de mon imagination : les difficultez de mon entreprise s’aiser et se planir ; mon discours et ma conscience, se tirer arriere : Mais ce feu estant evaporé, tout à un instant, comme de la clarté d’un esclair, mon ame reprendre une autre sorte de veuë, autre estat, et autre jugement : Les difficultez de la retraite me sembler grandes et invincibles, et les mesmes choses de bien autre goust et visage, que la chaleur du desir ne me les avoit presentées. Lequel plus veritablement, Pyrrho n en sçait rien.
  • Or de la cognoissance de cette mienne volubilité, j’ay par accident engendré en moy quelque constance d’opinions : et n’ay guere alteré les miennes premieres et naturelles. Car quelque apparence qu’il y ayt en la nouvelleté, je ne change pas aisément, de peur que j’ay de perdre au change. Et puis que je ne suis pas capable de choisir, je prens le choix d’autruy, et me tiens en l’assiette où Dieu m’a mis. Autrement je ne me sçauroy garder de rouler sans cesse. Ainsi me suis-je, par la grace de Dieu, conservé entier, sans agitation et trouble de conscience, aux anciennes creances de nostre religion, au travers de tant de sectes et de divisions que nostre siecle a produites. Les escrits des anciens, je dis les bons escrits, pleins et solides, me tentent et remuent quasi où ils veulent : celuy que j’oy me semble tousjours le plus roide ; je les trouve avoir raison chacun à son tour, quoy qu’ils se contrarient. Cette aisance que les bons esprits ont, de rendre ce qu’ils veulent vray-semblable, et qu’il n’est rien si estrange, à quoy ils n’entreprennent de donner assez de couleur, pour tromper une simplicité pareille à la mienne, cela montre evidemment la foiblesse de leur preuve.
  • Avant que les principes qu’Aristote a introduicts fussent en credit, d’autres principes contentoient la raison humaine, comme ceux-cy nous contentent à cette heure.
  • Si nature enserre dans les termes de son progrez ordinaire, comme toutes autres choses, aussi les creances, les jugemens et opinions des hommes ; si elles ont leur revolution, leur saison, leur naissance, leur mort, comme les choux ; si le ciel les agite et les roule à sa poste : qu’elle magistrale authorité et permanante leur allons nous attribuant ?

  • Il me semble entre autres tesmoignages de nostre imbecillité que celuy-cy ne merite pas d’estre oublié, que par desir mesme l’homme ne sçache trouver ce qu’il luy faut, que non par jouyssance, mais par imagination et par souhait, nous ne puissions estre d’accord de ce dequoy nous avons besoing pour nous contenter. Laissons à nostre pensée tailler et coudre à son plaisir : elle ne pourra pas seulement desirer ce qui luy est propre, et se satisfaire.
  • Je demandois à la fortune autant qu’autre chose, l’ordre Sainct Michel estant jeune : car c’estoit lors l’extreme marque d’honneur de la noblesse Françoise, et tres-rare. Elle me l’a plaisamment accordé. Au lieu de me monter et hausser de ma place, pour y aveindre, elle m’a bien plus gratieusement traitté, elle l’a ravallé et rabaissé jusques à mes espaules et au dessoubs.
  • Il n’est point de combat si violent entre les philosophes, et si aspre, que celuy qui se dresse sur la question du souverain bien de l’homme : duquel par le calcul de Varro, nasquirent 288 sectes.
  • Au demeurant, si c’est de nous que nous tirons le reglement de nos moeurs, à quelle confusion nous rejettons nous ? Car ce que nostre raison nous y conseille de plus vray-semblable, c’est generalement à chacun d’obeyr aux loix de son pays, comme est l’advis de Socrates inspiré (dit-il) d’un conseil divin. […] Il n’est rien subject à plus continuelle agitation que les loix. Depuis que je suis nay, j’ay veu trois et quatre fois, rechanger celles des Anglois noz voisins, non seulement en subject politique, qui est celuy qu’on veut dispenser de constance, mais au plus important subject qui puisse estre, à sçavoir de la religion.

  • Quelle bonté est-ce, que je voyois hyer en credit et demain ne l’estre plus, et que le traject d’une riviere fait crime ?
    Quelle verité est-ce que ces montaignes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au delà ?
    Mais ils sont plaisans quand, pour donner quelque certitude aux loix, ils disent qu’il y en a aucunes fermes, perpetuelles et immuables, qu’ils nomment naturelles, qui sont empreintes en l’humain genre par la condition de leur propre essence : et de celles là, qui en fait le nombre de trois, qui de quatre, qui plus, qui moins : signe, que c’est une marque aussi douteuse que le reste.
  • Il est croyable qu’il y a des loix naturelles : comme il se voit és autres creatures : mais en nous elles sont perduës, ceste belle raison humaine s’ingerant par tout de maistriser et commander, brouïllant et confondant le visage des choses, selon sa vanité et inconstance.

  • Les loix prennent leur authorité de la possession et de l’usage ; il est dangereux de les ramener à leur naissance ; elles grossissent et s’annoblissent en roulant, comme nos rivieres ; suyvez les contremont jusques à leur source, ce n’est qu’un petit surjon d’eau à peine recognoissable, qui s’enorgueillit ainsin, et se fortifie, en vieillissant.
  •  Ceste opinion me ramentoit l’experience que nous avons, qu’il n’est aucun sens ny visage, ou droict, ou amer, ou doux, ou courbe, que l’esprit humain ne trouve aux escrits, qu’il entreprend de fouïller. En la parole la plus nette, pure, et parfaicte, qui puisse estre, combien de fauceté et de mensonge a lon faict naistre ? quelle heresie n’y a trouvé des fondements assez, et tesmoignages, pour entreprendre et pour se maintenir ? C’est pour cela, que les autheurs de telles erreurs, ne se veulent jamais departir de ceste preuve du tesmoignage de l’interpretation des mots.

  • Est-il possible qu’Homere aye voulu dire tout ce qu’on luy fait dire : et qu’il se soit presté à tant et sidiverses figures, que les theologiens, legislateurs, capitaines, philosophes, toute sorte de gents, qui traittent sciences, pour diversement et contrairement qu’ils les traittent, s’appuyent de luy, s’en rapportent à luy : Maistre general à touts offices, ouvrages, et artisans : General Conseiller à toutes entreprises ? Quiconque a eu besoing d’oracles et de predictions, en y a trouvé pour son faict. Un personnage sçavant et de mes amis, c’est merveille quels rencontres et combien admirables il fait naistre, en faveur de nostre religion : et ne se peut aysément departir de ceste opinion, que ce ne soit le dessein d’Homere, (si luy est cet autheur aussi familier qu’à homme de nostre siecle) Et ce qu’il trouve en faveur de la nostre, plusieurs anciennement l’avoient trouvé en faveur des leurs. Voyez demener et agiter Platon, chacun s’honorant de l’appliquer à soy, le couche du costé qu’il le veut.
  • La premiere consideration que j’ay sur le subject des sens est que je mets en doubte que l’homme soit prouveu de tous sens naturels. Je voy plusieurs animaux, qui vivent une vie entiere et parfaicte, les uns sans la veuë, autres sans l’ouye : qui sçait si à nous aussi il ne manque pas encore un, deux, trois, et plusieurs autres sens ? Car s’il en manque quelqu’un, nostre discours n’en peut découvrir le defaut. C’est le privilege des sens, d’estre l’extreme borne de nostre apercevance : Il n’y a rien au delà d’eux, qui nous puisse servir à les descouvrir : voire ny l’un sens n’en peut descouvrir l’autre.
  • Nous avons formé une verité par la consultation et concurrence de nos cinq sens : mais à l’adventure falloit-il l’accord de huict, ou de dix sens, et leur contribution, pour l’appercevoir certainement et en son essence.
  • Quant à moy, je ne m’estime point assez fort, pour ouyr en sens rassis, des vers d’Horace, et de Catulle, chantez d’une voix suffisante, par une belle et jeune bouche.
    Et Zenon avoit raison de dire, que la voix estoit la fleur de la beauté.
  • Qu’on loge un philosophe dans une cage de menus filets de fer clair-semez, qui soit suspendue au hault des tours nostre Dame de Paris […].
  • Noz sens sont non seulement alterez, mais souvent hebetez du tout, par les passions de l’ame.
  • Or nostre estat accommodant les choses à soy, et les transformant selon soy, nous ne sçavons plus quelles sont les choses en verité, car rien ne vient à nous que falsifié et alteré par noz sens. Où le compas, l’esquarre et la regle sont gauches, toutes les proportions qui s’en tirent, tous les bastimens qui se dressent à leur mesure, sont aussi necessairement manques et deffaillans. L’incertitude de noz sens rend incertain tout ce qu’ils produisent.
  • Pour juger des apparences que nous recevons des subjects, il nous faudroit un instrument judicatoire : pour verifier cet instrument, il nous y faut de la demonstration : pour verifier la demonstration, un instrument, nous voila au rouet. Puis que les sens ne peuvent arrester nostre dispute, estans pleins eux-mesmes d’incertitude, il faut que ce soit la raison : aucune raison ne s’establira sans une autre raison, nous voyla à reculons jusques à l’infiny.
  • Finalement, il n’y a aucune constante existence, ny de nostre estre, ny de celuy des objects. Et nous, et nostre jugement, et toutes choses mortelles, vont coulant et roulant sans cesse. Ainsi n il ne se peut establir rien de certain de l’un à l’autre, et le jugeant, et le jugé, estans en continuelle mutation et branle.
    Nous n’avons aucune communication à l’estre, par ce que toute humaine nature est tousjours au milieu, entre le naistre et le mourir, ne baillant de soy qu’une obscure apparence et ombre, et une incertaine et debile opinion.
  • De façon que ce qui commence à naistre ne parvient jamais jusques à perfection d’estre., pourautant que ce naistre n’acheve jamais, et jamais n’arreste, comme estant à bout, ains, depuis la semence, va tousjours se changeant et muant d’un à autre.
  • Et puis nous autres sottement craignons une espece de mort, là où nous en avons desja passé et en passons tant d’autres.
  • Mais qu’est-ce donc qui est veritablement ? ce qui est eternel : c’est à dire, qui n’a jamais eu de naissance, ny n’aura jamais fin, à qui le temps n’apporte jamais aucune mutation.
  • Parquoy il faut conclure que Dieu seul est, non point selon aucune mesure du temps, mais selon une eternité immuable et immobile, non mesurée par temps, ny subjecte à aucune declinaison : devant lequel rien n’est, ny ne sera apres, ny plus nouveau ou plus recent ; ains un realement estant, qui par un seul maintenant emplit le tousjours, et n’y a rien, qui veritablement soit, que luy seul : sans qu’on puisse dire, il a esté, ou, il sera, sans commencement et sans fin.
    A cette conclusion si religieuse d’un homme payen je veux joindre seulement ce mot d’un tesmoing de mesme condition, pour la fin de ce long et ennuyeux discours, qui me fourniroit de matiere sans fin "O la vile chose, dit-il, et abjecte, que l’homme, s’il ne s’esleve au dessus de l’humanité !" Voila un bon mot, et un utile desir : mais pareillement absurde. Car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et d’esperer enjamber plus que de l’estenduë de noz jambes, cela est impossible et monstrueux : ny que l’homme se monte au dessus de soy et de l’humanité : car il ne peut voir que de ses yeux, ny saisir que de ses prises. Il s’eslevera si Dieu luy preste extraordinairement la main : Il s’eslevera abandonnant et renonçant à ses propres moyens, et se laissant hausser et souslever par les moyens purement celestes.
    C’est à nostre foy Chrestienne, non à sa vertu Stoïque, de pretendre à cette divine et miraculeuse metamorphose.
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7 commentaires
  1. Adigalia permalink

    et bien ça c’est du travail
    je sais bien que tu t’éclates,
    mais je suis quand même ébahie par tout ça …

  2. Benjamin permalink

    C’est une pénitence. Et je l’achève bientôt. 😉

  3. Elisa permalink

    Une pénitence ? Montaigne ? Ce n’est pas possible !!!! :)))

  4. Benjamin permalink

    Pour Adi : je triche un peu, et voici comment. J’ai d’un côté mon exemplaire de Montaigne, avec les quatre niveaux de lecture déjà marqués (soulignement fin au critérium, soulignement en rouge, surlignage en
    jaune, surlignage en orange – selon le degré d’importance des passages
    à mes yeux) effectués jadis par mes quatre lectures précédentes . Il faut dire que j’ai découvert les Essais en Terminale… Puis lorsque j’ai passé l’Agrégation en 1993, je les ai retrouvés (au programme : le Livre I) : j’ai décidé de comprendre enfin un texte difficile pour moi mais qui me nourrissait tant dès que j’en pouvais extraire le sens. Et depuis 1994, j’ai donc effectué quatre lectures complètes. J’ai donc en main mon exemplaire, et sur internet j’ai trouvé les Essais déjà saisis (en intégralité) par un autre dingue : je fais alors des copier-coller, et quelques corrections de ponctuation. Je ne saisis pas tout le texte à chaque fois. Puis je surligne selon ce que j’ai moi-même considéré important dans mon exemplaire. Voilà comment je procède. Pour Elisa : La pénitence n’est pas de lire Montaigne, bien sûr, qui me rit chaque fois d’une fraîche nouvelleté, mais de passer tant d’heures à copier-coller (et pour le livre I, en plus, je n’avais pas encore découvert l’autre cinoque, et je saisissais tout, avec l’orthographe originale bien sûr). Cela tient un peu du bénédictin, et de la pénitence expiatoire.

  5. Isabelle permalink

    Bonjour,
    Je suis à la recherche de titres de sujets de leçons tombés en 1993 à l’agrégation sur le Livre I des Essais. En effet, Montaigne est à nouveau au programme et d’ailleurs il est tombé à l’écrit de l’interne, comme en 1993. Un certain « John » sur Neoprof m’a indiqué votre site : je me tourne donc vers vous. Si vous avez le rapport en question, le temps et l’envie… je suis preneuse. Peut-être étiez-vous d’ailleurs tombé sur Montaigne à l’oral…
    Merci !

    • Bonjour,
      Non, je n’étais pas tombé sur les Essais à l’oral, et je n’ai malheureusement pas en ma possession les sujets de leçons de cette session. Je me souviens seulement de ce sujet, donné par un enseignant de Normal Sup’, M. Jourde : « La survenance de la mort dans le livre I des Essais ». Mais je n’en ai pas le corrigé.
      Désolé du peu d’aide ici apporté, si ce n’est peut-être la facilitation de vitesse de lecture des Essais par ma succession serrée de citations.
      Bonne chance à vous pour cette année d’Agreg.

      • Isabelle permalink

        Merci d’avoir pris le temps de me répondre. L’idée d’une leçon sur Montaigne me terrifie… Je vais donc relire et relire encore le Livre I.

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