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Une Saison en enfer, Arthur Rimbaud

11 novembre 2008

  • Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s’ouvraient tous les coeurs, où tous les vins coulaient.

  •      Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. – Et je l’ai trouvée amère. – Et je l’ai injuriée.

  • Je parvins à faire s’évanouir dans mon esprit toute l’espérance humaine. Sur toute joie pour l’étrangler j’ai fait le bond sourd de la bête féroce.

         J’ai appelé les bourreaux pour, en périssant, mordre la crosse de leurs fusils. J’ai appelé les fléaux, pour m’étouffer avec le sable, avec le sang. Le malheur a été mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l’air du crime. Et j’ai joué de bons tours à la folie.  

  •  "Tu resteras hyène, etc…. ," se récrie le démon qui me couronna de si aimables pavots. "Gagne la mort avec tous tes appétits, et ton égoïsme et tous les péchés capitaux."

         Ah! j’en ai trop pris: – Mais, cher Satan, je vous en conjure, une prunelle moins irritée! et en attendant les quelques petites lâchetés en retard, vous qui aimez dans l’écrivain l’absence des facultés descriptives ou instructives, je vous détache ces quelques hideux feuillets de mon carnet de damné.

  •  J’ai de mes ancêtres gaulois l’oeil bleu blanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte.

  • J’ai horreur de tous les métiers. Maîtres et ouvriers, tous paysans, ignobles. La main à plume vaut la main à charrue. – Quel siècle à mains! – Je n’aurai jamais ma main.

  • Mais! qui a fait ma langue perfide tellement, qu’elle ait guidé et sauvegardé jusqu’ici ma paresse? Sans me servir pour vivre même de mon corps, et plus oisif que le crapaud, j’ai vécu partout.

  • tels les loups à la bête qu’ils n’ont pas tuée.

  • Je me rappelle l’histoire de la France fille aînée de l’Église. J’aurais fait, manant, le voyage de terre sainte; j’ai dans la tête des routes dans les plaines souabes, des vues de Byzance, des remparts de Solyme; le culte de Marie, l’attendrissement sur le crucifié s’éveillent en moi parmi mille féeries profanes. – Je suis assis, lépreux, sur les pots cassés et les orties, au pied d’un mur rongé par le soleil. – Plus tard, reître, j’aurais bivaqué sous les nuits d’Allemagne.

         Ah! encore: je danse le sabbat dans une rouge clairière, avec des vieilles et des enfants.

         Je ne me souviens pas plus loin que cette terre-ci et le christianisme. Je n’en finirais pas de me revoir dans ce passé. Mais toujours seul; sans famille; même, quelle langue parlais-je. Je ne me vois jamais dans les conseils du Christ; ni dans les conseils des Seigneurs, – représentants du Christ.

  • Oh! la science! On a tout repris. Pour le corps et pour l’âme, – le viatique, – on a la médecine et la philosophie, – les remèdes de bonnes femmes et les chansons populaires arrangés. Et les divertissements des princes et les jeux qu’ils interdisaient! Géographie, cosmographie, mécanique, chimie!…

  • C’est la vision des nombres. Nous allons à l’Esprit. C’est très-certain, c’est oracle, ce que je dis. Je comprends, et ne sachant m’expliquer sans paroles païennes, je voudrais me taire.

  • Le sang païen revient! L’Esprit est proche, pourquoi Christ ne m’aide-t-il pas, en donnant à mon âme noblesse et liberté. Hélas! l’Évangile a passé!

  • Me voici sur la plage armoricaine. Que les villes s’allument dans le soir. Ma journée est faite; je quitte l’Europe. L’air marin brûlera mes poumons; les climats perdus me tanneront. Nager, broyer l’herbe, chasser, fumer surtout; boire des liqueurs fortes comme du métal bouillant, – comme faisaient ces chers ancêtres autour des feux.

  • On ne part pas. – Reprenons les chemins d’ici, chargé de mon vice, le vice qui a poussé ses racines de souffrance à mon côté, dès l’âge de raison – qui monte au ciel, me bat, me renverse, me traîne.

  • A qui me louer? Quelle bête faut-il adorer? Quelle sainte image attaque-t-on? Quels coeurs briserai-je? Quel mensonge dois-je tenir? – Dans quel sang marcher?

  • De profundis Domine, suis-je bête!

  • Encore tout enfant, j’admirais le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne; je visitais les auberges et les garnis qu’il aurait sacrés par son séjour; je voyais avec son idée le ciel bleu et le travail fleuri de la campagne; je flairais sa fatalité dans les villes. Il avait plus de force qu’un saint, plus de bon sens qu’un voyageur – et lui, lui seul! pour témoin de sa gloire et de sa raison.

  • Sur les routes, par les nuits d’hiver, sans gîte, sans habits, sans pain, une voix étreignait mon coeur gelé: "Faiblesse ou force: te voilà, c’est la force. Tu ne sais ni où tu vas ni pourquoi tu vas, entre partout, réponds à tout. On ne te tuera pas plus que si tu étais cadavre." Au matin j’avais le regard si perdu et la contenance si morte, que ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu.

  • "Prêtres, professeurs, maîtres, vous vous trompez en me livrant à la justice. Je n’ai jamais été de ce peuple-ci; je n’ai jamais été chrétien; je suis de la race qui chantait dans le supplice; je ne comprends pas les lois; je n’ai pas le sens moral, je suis une brute: vous vous trompez… "

  • Oui, j’ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre. Mais je puis être sauvé. Vous êtes de faux nègres, vous maniaques, féroces, avares.

  • – Le plus malin est de quitter ce continent, où la folie rôde pour pourvoir d’otages ces misérables. J’entre au vrai royaume des enfants de Cham.

         Connais-je encore la nature? me connais-je? – Plus de mots. J’ensevelis les morts dans mon ventre. Cris, tambour, danse, danse, danse, danse! Je ne vois même pas l’heure où, les blancs débarquant, je tomberai au néant.

         Faim, soif, cris, danse, danse, danse, danse!

  •  Les blancs débarquent. Le canon! Il faut se soumettre au baptême, s’habiller, travailler.

         J’ai reçu au coeur le coup de grâce. Ah! je ne l’avais pas prévu!

  • Vite! est-il d’autres vies?

  • L’ennui n’est plus mon amour. Les rages, les débauches, la folie, dont je sais tous les élans et les désastres, – tout mon fardeau est déposé. Apprécions sans vertige l’étendue de mon innocence.

  • Je ne suis pas prisonnier de ma raison.

  • Je ne regrette pas le siècle des coeurs sensibles.

  • […] moi, ma vie n’est pas assez pesante, elle s’envole et flotte loin au-dessus de l’action, ce cher point du monde.

  •  Comme je deviens vieille fille, à manquer du courage d’aimer la mort!

  • Farce continuelle! Mon innocence ferait pleurer. La vie est la farce à mener par tous.

  • J’ai avalé une fameuse gorgée de poison.

  • J’avais entrevu la conversion au bien et au bonheur, le salut. Puis-je décrire la vision, l’air de l’enfer ne soufre pas les hymnes!

  • Un homme qui veut se mutiler est bien damné, n’est-ce pas? Je me crois en enfer, donc j’y suis. C’est l’exécution du catéchisme. Je suis esclave de mon baptême. Parents, vous avez fait mon malheur et vous avez fait le vôtre.

  • Un crime, vite, que je tombe au néant, de par la loi humaine.

  •  – Horreur de ma bêtise.

  • Puis, jamais personne ne pense à autrui.

  • Les hallucinations sont innombrables.

  • Ah ça! l’horloge de la vie s’est arrêtée tout à l’heure. Je ne suis plus au monde.

  • Je vais dévoiler tous les mystères: mystères religieux ou naturels, mort, naissance, avenir, passé, cosmogonie, néant. Je suis maître en fantasmagories.

         Écoutez!…

         J’ai tous les talents!

  •  Bah! faisons toutes les grimaces imaginables.

         Décidément, nous sommes hors du monde. Plus aucun son. Mon tact a disparu. Ah! mon château, ma Saxe, mon bois de saules. Les soirs, les matins, les nuits, les jours… Suis-je las!

  • Je suis caché et je ne le suis pas.

         C’est le feu qui se relève avec son damné.

  • "Ah! je souffre, je crie. Je souffre vraiment.

  •  Quelle vie! La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde.

  •  "Il dit: "Je n’aime pas les femmes. L’amour est à réinventer, on le sait.

  • "Je l’écoute faisant de l’infamie une gloire, de la cruauté un charme.

  •  Drôle de ménage!

  •  A moi. L’histoire d’une de mes folies.

         Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne.

         J’aimais les peintures idiotes, dessus des portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires; la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rhythmes naïfs.

         Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n’a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de meurs, déplacements de races et de continents: je croyais à tous les enchantements.

         J’inventai la couleur des voyelles! – A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. – Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rhythmes instinctifs, je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens. Je réservais la traduction.

         Ce fut d’abord une étude. J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable, je fixais des vertiges.

  • La vieillerie poétique avait une bonne part dans mon alchimie du verbe.

         Je m’habituai à l’hallucination simple: je voyais très-franchement une mosquée à la place d’une usine, une école de tambours faite par des anges, des calèches sur les routes du ciel, un salon au fond d’un lac; les monstres, les mystères; un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi!

         Puis j’expliquai mes sophismes magiques avec l’hallucination des mots!

         Je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit. J’étais oisif, en proie à une lourde fièvre: j’enviais la félicité des bêtes, – les chenilles, qui représentent l’innocence des limbes, le sommeil de la virginité!

         Mon caractère s’aigrissait. Je disais adieu au monde dans d’espèces de romances:

  • Oh! le moucheron enivré à la pissotière de l’auberge, amoureux de la bourrache, et que dissout un rayon!

  •  Enfin, ô bonheur, ô raison, j’écartai du ciel l’azur, qui est du noir, et je vécus, étincelle d’or de la lumière nature.

         De joie, je prenais une expression bouffonne et égarée au possible:

  • Je devins un opéra fabuleux: je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur: l’action n’est pas la vie, mais une façon de gâcher quelque force, un énervement. La morale est la faiblesse de la cervelle.

         A chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues.

  • Aucun des sophismes de la folie, – la folie qu’on enferme, – n’a été oublié par moi: je pourrai les redire tous, je tiens le système.

  • Je dus voyager, distraire les enchantements assemblés sur mon cerveau.

  • Le Bonheur était ma fatalité, mon remords, mon ver: ma vie serait toujours trop immense pour être dévouée à la force et à la beauté.

  •  Cela s’est passé. Je sais aujourd’hui saluer la beauté.

  • […] nos femmes, aujourd’hui qu’elles sont si peu d’accord avec nous.

  • M’étant retrouvé deux sous de raison – ça passe vite! – je vois que mes malaises viennent de ne m’être pas figuré que nous sommes à l’Occident. Les marais occidentaux! Non que je croie la lumière altérée, la forme exténuée, le mouvement égaré… Bon! voici que mon esprit veut absolument se charger de tous les développements cruels qu’a subis l’esprit depuis la fin de l’Orient… Il en veut, mon esprit!

  •  je retournais à l’Orient et à la sagesse première et éternelle. -Il paraît que c’est un rêve de paresse grossière!

  • -Mais n’y a-t-il pas un supplice réel en ce que, depuis cette déclaration de la science, le christianisme, l’homme se joue, se prouve les évidences, se gonfle du plaisir de répéter ces preuves, et ne vit que comme cela! Torture subtile, niaise; source de mes divagations spirituelles. La nature pourrait s’ennuyer, peut-être! M. Prudhomme est né avec le Christ.

  • Pourquoi un monde moderne, si de pareils poisons s’inventent!

  • Philosophes, vous êtes de votre Occident.

  • Le travail humain! c’est l’explosion qui éclaire mon abîme de temps en temps.

         "Rien n’est vanité; à la science, et en avant!" crie l’Ecclésiaste moderne, c’est-à-dire Tout le monde. Et pourtant les cadavres des méchants et des fainéants tombent sur le coeur des autres…

  • Ma vie est usée. Allons! feignons, fainéantons, ô pitié! Et nous existerons en nous amusant, en rêvant amours monstres et univers fantastiques, en nous plaignant et en nous querellant les apparences du monde, saltimbanque, mendiant, artiste, bandit, – prêtre!

  • N’eus-je pas une fois une jeunesse aimable, héroïque, fabuleuse, à écrire sur des feuilles d’or, – trop de chance! Par quel crime, quelle erreur, ai-je mérité ma faiblesse actuelle?

  •  Moi, je ne puis pas plus m’expliquer que le mendiant avec ses continuels Pater et Ave Maria. Je ne sais plus parler!

  • Pourtant, aujourd’hui, je crois avoir fini la relation de mon enfer. C’était bien l’enfer; l’ancien, celui dont le fils de l’homme ouvrit les portes.

         Du même désert, à la même nuit, toujours mes yeux las se réveillent à l’étoile d’argent, toujours, sans que s’émeuvent les Rois de la vie, les trois mages, le coeur, l’âme, l’esprit. Quand irons-nous, par delà les grèves et les monts, saluer la naissance du travail nouveau, la sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et des démons, la fin de la superstition, adorer – les premiers! – Noël sur la terre!

         Le chant des cieux, la marche des peuples! Esclaves, ne maudissons pas la vie.

  • L’automne, déjà! – Mais pourquoi regretter un éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de la clarté divine, – loin des gens qui meurent sur les saisons.

         L’automne. Notre barque élevée dans les brumes immobiles tourne vers le port de la misère, la cité énorme au ciel tache de feu et de boue. Ah! les haillons pourris, le pain trempé de pluie, l’ivresse, les mille amours qui m’ont crucifié! Elle ne finira donc point cette goule reine de millions d’âmes et de corps morts et qui seront jugés!

  • Et je redoute l’hiver parce que c’est la saison du comfort!

  • – Quelquefois je vois au ciel des plages sans fin couvertes de blanches nations en joie. Un grand vaisseau d’or, au-dessus de moi, agite ses pavillons multicolores sous les brises du matin. J’ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J’ai essayé d’inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J’ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs! Une belle gloire d’artiste et de conteur emportée!

         Moi! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre! Paysan!

         Suis-je trompé? la charité serait-elle soeur de la mort, pour moi?

         Enfin, je demanderai pardon pour m’être nourri de mensonge. Et allons.

         Mais pas une main amie! et où puiser le secours?

  •  Oui l’heure nouvelle est au moins très-sévère.

         Car je puis dire que la victoire m’est acquise: les grincements de dents, les sifflements de feu, les soupirs empestés se modèrent. Tous les souvenirs immondes s’effacent. Mes derniers regrets détalent, – des jalousies pour les mendiants, les brigands, les amis de la mort, les arriérés de toutes sortes. – Damnés, si je me vengeais!

         Il faut être absolument moderne.

         Point de cantiques: tenir le pas gagné. Dure nuit! le sang séché fume sur ma face, et je n’ai rien derrière moi, que cet horrible arbrisseau!… Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes; mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul.

         Cependant c’est la veille. Recevons tous les influx de vigueur et de tendresse réelle. Et à l’aurore, armés d’une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes.

         Que parlais-je de main amie! Un bel avantage, c’est que je puis rire des vieilles amours mensongères, et frapper de honte ces couples menteurs, – j’ai vu l’enfer des femmes là-bas; – et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps.

From → Arthur Rimbaud

2 commentaires
  1. plume permalink

    Très fort ce texte Scisso , troublant , brassant mille maux dans un chaudron bouillonnant .
    Mal aux tripes !

  2. Benjamin permalink

    Oui, c’est sans doute l’un des textes les plus stupéfiants de Rimbaud (je n’ai mis ici que des extraits), en attendant ses "Illuminations", qui seront comme le fruit d’une telle traversée de douleur, comme les fruits de cette saison passée en enfer à dépasser sa première poétique, qui était pourtant déjà neuve pour l’époque !
    Peut-être une des seules poésies qui, par sa puissance, me remettrait l’envie d’écrire, si j’avais le courage.
    C’est une déflagration en plein visage.

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