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Michel de Montaigne, Les Essais, Livre III, chapitres 8 et 9

2 novembre 2008
 
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Chapitre 8 : De l’art de conferer
  • On ne corrige pas celuy qu’on pend, on corrige les autres par luy. Je fais de mesmes. Mes erreurs sont tantost naturelles et incorrigibles et irremediables : Mais ce que les honnestes hommes profitent au public en se faisant imiter, je le profiteray à l’avanture à me faire eviter.
  • Le plus fructueux et naturel exercice de nostre esprit, c’est à mon gré la conference. J’en trouve l’usage plus doux, que d’aucune autre action de nostre vie.
  • L’estude des livres, c’est un mouvement languissant et foible qui n’eschauffe point : la où la conference, apprend et exerce en un coup.
  • Mais comme nostre esprit se fortifie par la communication des esprits vigoureux et reiglez, il ne se peut dire, combien il perd, et s’abastardit, par le continuel commerce, et frequentation, que nous avons les avec esprits bas et maladifs. […]  J’ayme à contester, et à discourir, mais c’est avec peu d’hommes, et pour moy : Car de servir de spectacle aux grands, et faire à l’envy parade de son esprit, et de son caquet, je trouve que c’est un mestier tres-messeant à un homme d’honneur.
  • La sottise est une mauvaise qualité, mais de ne la pouvoir supporter, et s’en despiter et ronger, comme il m’advient, c’est une autre sorte de maladie, qui ne doit guere à la sottise, en importunité.
  • J’entre en conference et en dispute, avec grande liberté et facilité : d’autant que l’opinion trouve en moy le terrein mal propre à y penetrer, et y pousser de hautes racines. […] Nous autres, qui privons nostre jugement du droict de faire des arrests, regardons mollement les opinions diverses : et si nous n’y prestons le jugement, nous y prestons aysement l’oreille. […] Toutes telles ravasseries, qui sont en credit autour de nous, meritent aumoins qu’on les escoute. Pour moy, elles emportent seulement l’inanité, mais elles l’emportent. Encores sont en poids les opinions vulgaires et casuelles autre chose que rien, en nature. Et qui ne s’y laisse aller jusques là, tombe à l’avanture au vice de l’opiniastreté, pour eviter celuy de la superstition.
  • Les contradictions donc des jugemens, ne m’offencent, n’y m’alterent : elles m’esveillent seulement et m’exercent.
  • J’ayme entre les galans hommes qu’on s’exprime courageusement, que les mots aillent où va la pensee. Il nous faut fortifier l’ouye, et la durcir, contre cette tendreur du son ceremonieux des parolles. J’ayme une societé et familiarité forte et virile, une amitié qui se flatte en l’aspreté et vigueur de son commerce : comme l’amour, és morsures et esgratigneures sanglantes.
  • La cause de la verité, devroit estre la cause commune à l’un et à l’autre. […] Je festoye et caresse la verité en quelque main que je la trouve […]. Et pourveu qu’on n’y procede d’une troigne trop imperieusement magistrale, je preste l’espaule aux reprehensions que l’on faict en mes escrits […]. Toutesfois il est malaisé d’y attirer les hommes de mon temps. Ils n’ont pas le courage de corriger, par ce qu’ils n’ont pas le courage de souffrir à l’estre : Et parlent tousjours avec dissimulation, en presence les uns des autres.
  • Mon imagination se contredit elle mesme si souvent et condamne, que ce m’est tout un qu’un autre le face : veu principalement que je ne donne à sa reprehension que l’authorité que je veux.
  • Je cherche à la verité plus la frequentation de ceux qui me gourment, que de ceux qui me craignent. C’est un plaisir fade et nuisible, d’avoir affaire à gens qui nous admirent et facent place.
  • En fin, je reçois et advoue toute sorte d’atteinctes qui sont de droict fil, pour foibles qu’elles soient : mais je suis par trop impatient, de celles qui se donnent sans forme. Il me chaut peu de la matiere, et me sont les opinions unes, et la victoire du subject à peu pres indiffente. Tout un jour je contesteray paisiblement, si la conduicte du debat se suit avec ordre. Ce n’est pas tant la force et la subtilité, que je demande, comme l’ordre. L’ordre qui se voit tous les jours, aux altercations des bergers et des enfants de boutique : jamais entre nous. S’ils se detraquent, c’est en incivilité : si faisons nous bien. Mais leur tumulte et impatience ne les devoye pas de leur theme. Leur propos suit son cours. S’ils previennent l’un l’autre, s’ils ne s’attendent pas, aumoins ils s’entendent. On respond tousjours trop bien pour moy, si on respond à ce que je dits. Mais quand la dispute est trouble et des-reglee, je quitte la chose, et m’attache à la forme, avec despit et indiscretion : et me jette à une façon de debattre, testue, malicieuse, et imperieuse, dequoy j’ay à rougir apres.
  • Il est impossible de traitter de bonne foy avec un sot. Mon jugement ne se corrompt pas seulement à la main d’un maistre si impetueux : mais aussi ma conscience.
  • Nous n’apprenons à disputer que pour contredire : et chascun contredisant et estant contredict, il en advient que le fruit du disputer, c’est perdre et aneantir la verité. […] A quoy faire vous mettez vous en voye de quester ce qui est avec celuy qui n’a ny pas, ny alleure qui vaille ?
  • Qui a pris de l’entendement en la logique ? où sont ses belles promesses ? […] Voit-on plus de barbouillage au caquet des harengeres, qu’aux disputes publiques des hommes de cette profession ? J’aymeroy mieux que mon fils apprint aux tavernes à parler, qu’aux escholes de la parlerie.
  • J’ayme et honore le sçavoir, autant que ceux qui l’ont. Et en son vray usage, c’est le plus noble et puissant acquest des hommes. Mais en ceux-là (et il en est un nombre infiny de ce genre) qui en establissent leur fondamentale suffisance et valeur, qui se rapportent de leur entendement à leur memoire, et ne peuvent rien que par livre, je le hay, si je l’ose dire, un peu plus que la bestise. En mon pays et de mon temps, la doctrine amande assez les bourses, nullement les ames. Si elle les rençontre mousses, elle les aggrave et suffoque : masse crue et indigeste ; si desliees, elle les purifie volontiers, clarifie et subtilise jusques à l’exinanition. C’est chose de qualité à peu pres indifferente : tres-utile accessoire, à une ame bien nee, pernicieux à une autre ame et dommageable. Ou plustost, chose de tres-precieux usage, qui ne se laisse pas posseder à vil prix : en quelque main c’est un sceptre, en quelque autre, une marotte.
  • Socrates dispute plus, en faveur des disputants qu’en faveur de la dispute […]. Il empoigne la premiere matiere, comme celuy qui a une fin plus utile que de l’esclaircir, assavoir esclaircir les esprits, qu’il prend à manier et exercer. L’agitation et la chasse est proprement de nostre gibier, nous ne sommes pas excusables de la conduire mal et impertinemment : de faillir à la prise, c’est autre chose. Car nous sommes nais à quester la verité, il appartient de la posseder à une plus grande puissance. […] Le monde n’est qu’une escole d’inquisition. Ce n’est pas à qui mettra dedans, mais à qui fera les plus belles courses. Autant peut faire le sot, celuy qui dit vray, que celuy qui dit faux : car nous sommes sur la maniere, non sur la matiere du dire. Mon humeur est de regarder autant à la forme, qu’à la substance : autant à l’advocat qu’à la cause […]. Et tous les jours m’amuse à lire en des autheurs, sans soing de leur science : y cherchant leur façon, non leur subject. Tout ainsi que je poursuy la communication de quelque esprit fameux, non affin qu’il m’enseigne, mais affin que je le cognoisse, et que le cognoissant, s’il le vaut, je l’imite.
  • Tout homme peut dire veritablement, mais dire ordonnement, prudemment, et suffisamment, peu d’hommes le peuvent. Par ainsi la fauceté qui vient d’ignorance, ne m’offence point : c’est l’ineptie. J’ay rompu plusieurs marchez qui m’estoient utiles, par l’impertinence de la contestation de ceux, avec qui je marchandois.
  • […] il n’est à la verité point de plus grande fadese, et plus constante, que de s’esmouvoir et piquer des fadeses du monde, ny plus heteroclite. Car elle nous formalise principallement contre nous […]. Combien de sottises dis-je, et respons-je tous les jours, selon moy : et volontiers donq combien plus frequentes, selon autruy ? Si je m’en mors les levres, qu’en doivent faire les autres ? Somme, il faut vivre entre les vivants, et laisser la riviere courre sous le pont, sans nostre soing : ou à tout le moins, sans nostre alteration. De vray, pourquoy sans nous esmouvoir, rencontrons nous quelqu’un qui ayt le corps tortu et mal basty, et ne pouvons souffrir le rencontre d’un esprit mal rengé, sans nous mettre en cholere ? Cette vitieuse aspreté tient plus au juge, qu’à la faute.
  • Je ne dis pas que nul n’accuse qui ne soit net : car nul n’accuseroit […]. Mais j’entens que nostre jugement chargeant sur un autre, duquel pour lors il est question, ne nous espargne pas d’une interne et severe jurisdiction. […] Ny ne me semble responce à propos, à celuy qui m’advertit de ma faute, dire qu’elle est aussi en luy. Quoy pour cela ? Tousjours l’advertissement est vray et utile.
  • Les sens sont nos propres et premiers juges, qui n’apperçoivent les choses que par les accidens externes : et n’est merveille, si en toutes les pieces du service de nostre societé, il y a un si perpetuel, et universel meslange de ceremonies et apparences superficielles : si que la meilleure et plus effectuelle part des polices, consiste en celà. C’est tousjours à l’homme que nous avons affaire, duquel la condition est merveilleusement corporelle. […] Comme en la conference : la gravité, la robbe, et la fortune de celuy qui parle donne souvent credit à des propos vains et ineptes.
  • Ce n’est pas assez de compter les experiences, il les faut poiser et assortir : et les faut avoir digerees et alambiquees, pour en tirer les raisons et conclusions qu’elles portent. Il ne fut jamais tant d’historiens.
  • Je hay toute sorte de tyrannie, et la parliere, et l’effectuelle. Je me bande volontiers contre ces vaines circonstances, qui pipent nostre jugement par les sens : et me tenant au guet de ces grandeurs extraordinaires, ay trouvé que ce sont pour le plus, des hommes comme les autres.
  • A ceux pareillement, qui nous regissent et commandent, qui tiennent le monde en leur main, ce n’est pas assez d’avoir un entendement commun : de pouvoir ce que nous pouvons. Ils sont bien loing au dessoubs de nous, s’ils ne sont bien loing au dessus.
  • La plus part des choses du monde se font par elles mesmes. […] Nostre entremise n’est quasi qu’une routine : et plus communement consideration d’usage, et d’exemple, que de raison. […] Ma consultation esbauche un peu la matiere, et la considere legerement par ses premiers visages : le fort et principal de la besongne, j’ay accoustumé de le resigner au ciel […].
  • C’est imprudence d’estimer que l’humaine prudence puisse remplir le rolle de la fortune. Et vaine est l’entreprise de celuy qui presume d’embrasser et causes et consequences, et mener par la main le progrez de son faict. Vaine sur tout aux deliberations guerrieres.
  • Je dis plus : que nostre sagesse mesme et consultation suit pour la plus part la conduicte du hazard. Ma volonté et mon discours, se remue tantost d’un air, tantost d’un autre : et y a plusieurs de ces mouvemens, qui se gouvernent sans moy.
  • Parquoy je dis bien, en toutes façons, que les evenemens sont maigres tesmoings de nostre prix et capacité.
  • Ce que j’adore moy-mesmes aux Roys, c’est la foule de leurs adorateurs. Toute inclination et soubsmission leur est deuë, sauf celle de l’entendement. Ma raison n’est pas duite à se courber et fleschir, ce sont mes genoux.
  • Aussi la pluspart de ceux qui jugent les discours des grans, debvroient dire : Je n’ay point entendu son propos, tant il estoit offusqué de gravité, de grandeur, et de majesté.
  • […] aux disputes et conferences, tous les mots qui nous semblent bons, ne doivent pas incontinent estre acceptez. La plus part des hommes sont riches d’une suffisance estrangere. Il peut bien advenir à tel de dire un beau traict, une bonne responce et sentence, et la mettre en avant, sans en cognoistre la force. Qu’on ne tient pas tout ce qu’on emprunte, à l’adventure se pourra-il verifier par moy-mesme. Il n’y faut point tousjours ceder, quelque verité ou beauté qu’elle ayt. Où il la faut combatre à escient, ou se tirer arriere, soubs couleur de ne l’entendre pas : pour taster de toutes parts, comment elle est logee en son autheur. Il peut advenir que nous nous enferrons, et aydons au coup, outre sa portee. J’ay autrefois employé à la necessité et presse du combat des revirades qui ont faict faucee outre mon dessein et mon esperance. Je ne les donnois qu’en nombre, on les reçevoit en poix.
  • Tout ainsi comme quand je debats contre un homme vigoureux je me plais d’anticiper ses conclusions, je luy oste la peine de s’interpreter, j’essaye de prevenir son imagination imparfaicte encores et naissante (l’ordre et la pertinence de son entendement m’advertit et menace de loing), de ces autres je fais tout le rebours, il ne faut rien entendre que par eux, ny rien presupposer. S’ils jugent en parolles universelles : Cecy est bon, cela ne l’est pas ; et qu’ils rencontrent, voyez si c’est la fortune, qui rencontre pour eux.
  • J’oy journellement dire à des sots, des mots non sots. Ils disent une bonne chose sçachons jusques où ils la cognoissent, voyons par où ils la tiennent.
  • Nous devons ce soing aux nostres, et certe assiduité de correction et d’instruction : mais d’aller prescher le premier passant, et regenter l’ignorance ou ineptie du premier rencontré, c’est un usage auquel je veux grand mal. Rarement le fais-je, aux propos mesme qui se passent avec moy, et quitte plustost tout, que de venir à ses instructions reculees et magistrales. Mon humeur n’est propre, non plus à parler qu’à escrire, pour les principians.
  • Au demeurant rien ne me despite tant en la sottise, que dequoy elle se plaist plus que aucune raison ne se peut raisonnablement plaire. C’est mal’heur, que la prudence vous deffend de vous satisfaire et fier de vous, et vous en envoye tousjours mal content et craintif : là où l’opiniastreté et la temerité, remplissent leurs hostes d’esjouïssance et d’asseurance. C’est au plus mal habiles de regarder les autres hommes par dessus l’espaule, s’en retournans tousjours du combat, pleins de gloire et d’allegresse.
  • L’obstination et ardeur d’opinion, est la plus seure preuve de bestise. Est il rien certain, resolu, dedeigneux, contemplatif, serieux, grave, comme l’asne ?
  • Pouvons nous pas mesler au tiltre de la conference et communication, les devis poinctus et coupez que l’alegresse et la privauté introduit entre les amis, gaussans et gaudissans plaisamment et vifvement les uns les autres ? Exercice auquel ma gayeté naturelle me rend assez propre : Et s’il n’est aussi tendu et serieux que cet autre exercice que je viens de dire, il n’est pas moins aigu et ingenieux, ny moins profitable […]. En cette gaillardise nous pinçons par fois des cordes secrettes de nos imperfections, lesquelles, rassis, nous ne pouvons toucher sans offence : et nous entradvertissons utilement de nos deffauts.
  • Car ordinairement je m’apperçoy qu’on faut autant à juger de sa propre besongne que de celle d’autruy ; non seulement pour l’affection qu’on y mesle, mais pour n’avoir la suffisance de la cognoistre et distinguer. L’ouvrage de sa propre force et fortune peult seconder [i.e. le "doubler", et non pas l’aider] l’ouvrier et le devancer outre son invention et cognoissance. Pour moy, je ne juge la valeur d’autre besongne plus obscurement que de la mienne : et loge les Essais tantost bas, tantost haut, fort inconstamment et doubteusement.
  • Le subject selon qu’il est, peut faire trouver un homme sçavant et memorieux : mais pour juger en luy les parties plus siennes, et plus dignes, la force et beauté de son ame : il faut sçavoir ce qui est sien, et ce qui ne l’est point : et en ce qui n’est pas sien, combien on luy doibt en consideration du choix, disposition, ornement, et langage qu’il a forny. Quoy, s’il y a emprunté la matiere, et empiré la forme ? comme il advient souvent.
  •  Il faut passer par dessus ces regles populaires, de la civilité, en faveur de la verité et de la liberté. J’ose non seulement parler de moy : mais parler seulement de moy. Je fourvoye quand j’escry d’autre chose, et me desrobe à mon subject. Je ne m’ayme pas si indiscretement, et ne suis si attaché et meslé à moy, que je ne me puisse distinguer et considerer à quartier : comme un voysin, comme un arbre. C’est pareillement faillir de ne veoir pas jusques où on vaut, ou d’en dire plus qu’on n’en void.
  • Moy qui suis Roy de la matiere que je traicte, et qui n’en dois compte à personne, ne m’en crois pourtant pas du tout : Je hazarde souvent des boutades de mon esprit, desquelles je me deffie : et certaines finesses verbales dequoy je secoue les oreilles : mais je les laisse courir à l’avanture, je voys qu’on s’honore de pareilles choses : ce n’est pas à moy seul d’en juger. Je me presente debout, et couché ; le devant et le derriere ; à droitte et à gauche ; et en touts mes naturels plis. Les esprits, voire pareils en force, ne sont pas tousjours pareils en application et en goust.
Chapitre 9 : De la vanité
  • Qui ne voit, que j’ay pris une route, par laquelle sans cesse et sans travail, j’iray autant qu’il y aura d’ancre et de papier au monde ?
  • Je ne puis tenir registre de ma vie, par mes actions : fortune les met trop bas : je le tiens par mes fantasies. Si ay-je veu un gentil-homme, qui ne communiquoit sa vie, que par les operations de son ventre. […] Ce sont icy, un peu plus civilement, des excremens d’un vieil esprit : dur tantost, tantost lasche : et tousjours indigeste.
  • Que doit produire le babil, puisque le begaiement et desnouement de la langue estouffa le monde d’une si horrible charge de volumes ? Tant de paroles, pour les paroles seules!
  • Mais il y devroit avoir quelque coërction des loix, contre les escrivains ineptes et inutiles, comme il y a contre les vagabons et faineants : On banniroit des mains de nostre peuple, et moy, et cent autres. Ce n’est pas moquerie : L’escrivallerie semble estre quelque symptome d’un siecle desbordé : Quand escrivismes nous tant, que depuis que nous sommes en trouble ? quand les Romains tant, que lors de leur ruyne ? […] [C]et embesongnement oïsif, naist de ce que chacun se prent laschement à l’office de sa vacation, et s’en desbauche. […] En un temps, où le meschamment faire est si commun, de ne faire qu’inutilement il est comme louable.
  • Quand je suis en mauvais estat, je m’acharne au mal : Je m’abandonne par desespoir, et me laisse aller vers la cheute, et jette, comme lon dit, le manche apres la coignee. Je m’obstine à l’empirement : et ne m’estime plus digne de mon soing : Ou tout bien ou tout mal. Ce m’est faveur, que la desolation de cet estat se rencontre à la desolation de mon aage : Je souffre plus volontiers que mes maux en soient rechargez, que si mes biens en eussent esté troublez.
  • Parmy les conditions humaines, cette-cy est assez commune, de nous plaire plus des choses estrangeres que des nostres, et d’aymer le remuement et le changement.
  • Cette humeur avide des choses nouvelles et incognues, ayde bien à nourrir en moy, le desir de voyager : mais assez d’autres circonstances y conferent. Je me destourne volontiers du gouvernement de ma maison. […] Je me suis pris tard au mesnage. Ceux que nature avoit fait naistre avant moy, m’en ont deschargé long temps. J’avois des-ja pris un autre ply, plus selon ma complexion. Toutesfois de ce que j’en ay veu, c’est un’occupation plus empeschante, que difficile.
  • Les voyages ne me blessent que par la despence, qui est grande, et outre mes forces.
  • Je me desrobe aux occasions de me fascher : et me destourne de la cognoissance des choses, qui vont mal. Et si ne puis tant faire, qu’à toute heure je ne heurte chez moy en quelque rencontre qui me desplaise. Et les fripponneries qu’on me cache le plus sont celles que je sçay le mieux. Il en est que pour faire moins mal, il faut ayder soy mesme à cacher. Vaines pointures : vaines par fois, mais tousjours pointures. Les plus menus et graisles empeschemens sont les plus persans. […] La tourbe des menus maux offence plus que la violence d’un, pour grand qu’il soit.
  • Je ne suis pas philosophe. Les maux me foullent selon qu’ils poisent : et poisent selon la forme, comme selon la matiere : et souvent plus. J’en ay plus de cognoissance que le vulgaire, si j’y ay plus de patience. En fin, s’ils ne me blessent ils me poisent. C’est chose tendre que la vie, et aysee à troubler. Depuis que j’ay le visage tourné vers le chagrin, […] pour sotte cause qui m’y ayt porté : j’irrite l’humeur de ce costé là : qui se nourrit apres, et s’exaspere, de son propre branle, attirant et ammoncellant une matiere sur autre, dequoy se paistre.
  • C’est pitié d’estre en lieu où tout ce que vous voyez vous embesongne et vous concerne. Et me semble jouyr plus gayement les plaisirs d’une maison estrangere, et y apporter le goust plus libre et pur.
  • Je m’aymerois mieux bon escuyer, que bon logicien. […] Nous empeschons noz pensees du general, et des causes et conduittes universelles : qui se conduisent tresbien sans nous : et laissons en arriere nostre faict : et Michel, qui nous touche encore de plus pres que l’homme.
  • Je me contente de jouïr le monde, sans m’en empresser, de vivre une vie seulement excusable, et qui seulement ne poise ny à moy, ny à autruy.
  • Qui a la garde de ma bourse en voyage, il l’a pure et sans contreroolle. […] La plus commune seureté que je prens de mes gens, c’est la mescognoissance : Je ne presume les vices qu’apres que je les ay veuz.
  • Absent, je me despouille de tous tels pensemens, et sentirois moins lors la ruyne d’une tour, que je ne fais, present, la cheute d’une ardoyse. Mon ame se démesle bien ayséement à part, mais en presence elle souffre comme celle d’un vigneron. Une rene de travers à mon cheval, un bout d’estriviere qui batte ma jambe, me tiendront tout un jour en eschec. J’esleve assez mon courage à l’encontre des inconveniens, les yeux, je ne puis. […] Je suis chez moy, respondant de tout ce qui va mal.
  • Qui que ce soit, ou art, ou nature, qui nous imprime cette condition de vivre, par la relation à autruy, nous fait beaucoup plus de mal que de bien. Nous nous defraudons de nos propres utilitez, pour former les apparences à l’opinion commune. Il ne nous chaut pas tant, quel soit nostre estre, en nous, et en effect, comme quel il soit, en la cognoissance publique. Les biens mesmes de l’esprit, et la sagesse, nous semblent sans fruict, si elle n’est jouye que de nous : si elle ne se produict à la veuë et approbation estrangere.
  • […] la societé des hommes se tient et se coust, à quelque prix que ce soit : En quelque assiette qu’on les couche, ils s’appilent, et se rengent, en se remuant et s’entassant : comme des corps mal unis qu’on empoche sans ordre, trouvent d’eux mesmes la façon de se joindre, et s’emplacer, les uns parmy les autres : souvent mieux, que l’art ne les eust sçeu disposer. […] La necessité compose les hommes et les assemble. Cette cousture fortuite se forme apres en loix.
  • Non par opinion, mais en verité, l’excellente et meilleure police est à chacune nation celle soubs laquelle elle s’est maintenuë. Sa forme et commodité essentielle despend de l’usage. […] Rien ne presse un estat que l’innovation : le changement donne seul forme à l’injustice et à la tyrannie. […] Toutes grandes mutations esbranlent l’estat et le desordonnent. […] Nous ne sommes pas pourtant à l’avanture à nostre dernier periode. La conservation des estats est chose qui vray-semblablement surpasse nostre intelligence. C’est, comme dit Platon, chose puissante et de difficile dissolution qu’une civile police.
  • Or tournons les yeux par tout, tout croulle autour de nous : En tous les grands estats, soit de Chrestienté, soit d’ailleurs, que nous cognoissons, regardez y, vous y trouverez une evidente menasse de changement et de ruyne.
  • Encores en ces revasseries icy crains-je la trahison, de ma memoire, que par inadvertance, elle m’aye faict enregistrer une chose deux fois. Je hay à me recognoistre : et ne retaste jamais qu’envis ce qui m’est une fois eschappé. […] Il faudra doresnavant (car Dieu mercy jusques à cette heure, il n’en est pas advenu de faute) qu’au lieu que les autres cherchent temps et occasion de penser à ce qu’ils ont à dire, je fuye à me preparer, de peur de m’attacher à quelque obligation, de laquelle j’aye à despendre.
  • […] là où mon dessein est de representer en parlant une profonde nonchalance d’accent et de visage, et des mouvemens fortuites et impremeditez, comme naissans des occasions presentes : aymant aussi cher ne rien dire qui vaille, que de montrer estre venu preparé pour bien dire : Chose messeante, sur tout à gens de ma profession : et chose de trop grande obligation, à qui ne peut beaucoup tenir : L’apprest donne plus à esperer, qu’il ne porte.
  • Mon livre est tousjours un . Sauf qu’à mesure qu’on se met à le renouveller, afin que l’achetteur ne s’en aille les mains du tout vuides, je me donne loy d’y attacher (comme ce n’estqu’une marqueterie mal jointe) quelque embleme supernumeraire. Ce ne sont que surpoids qui ne condamnent point la premiere forme mais donnent quelque prix particulier à chacune des suivantes par une petite subtilité ambitieuse. De là toutesfois il adviendra facilement, qu’il s’y mesle quelque transposition de chronologie : mes contes prenants place selon leur opportunité, non tousjours selon leur aage.
  • Il feroit bel estre vieil si nous ne marchions que vers l’amendement. C’est un mouvement d’yvroigne, titubant, vertigineux, informe, ou des jonchets que l’air manie casuellement selon soy.
  • La faveur publique m’a donné un peu plus de hardiesse que je n’esperois : mais ce que je crains le plus, c’est de saouler. J’aymerois mieux poindre que lasser.
  • Je ne me mesle, ny d’orthographe (et ordonne seulement qu’ils suivent l’ancienne) ny de la punctuation : je suis peu expert en l’un et en l’autre.
  • il faut vivre par droict et par auctorité, non par recompence ny par grace. Combien de galans hommes ont mieux aymé perdre la vie que la devoir ? Je fuis à me submettre à toute sorte d’obligation. Mais sur tout à celle qui m’attache par devoir d’honneur. Je ne trouve rien si cher, que ce qui m’est donné.
  • J’aymeroy bien plus cher rompre la prison d’une muraille et des loix, que de ma parole.
  • J’ayme tant à me descharger et desobliger, que j’ay parfois compté à profit les ingratitudes, offences et indignitez que j’avois reçeu de ceux à qui ou par nature, ou par accident, j’avois quelque devoir d’amitié.
  • […]  je ne vois personne plus libre et moins endebté que je suis jusques à cette heure. Ce que je doibs, je le doibs simplement aux obligations communes et naturelles.
  • Les Princes me donnent prou, s’ils ne m’ostent rien : et me font assez de bien, quand ils ne me font point de mal : c’est tout ce que j’en demande.
  • Je n’ay rien mien, que moy ; et si en est la possession en partie manque et empruntee. Je me cultive et en courage, qui est le plus fort, et encores en fortune, pour y trouver dequoy me satisfaire, quand ailleurs tout m’abandonneroit.
  • Comme le donner est qualité ambitieuse, et de prerogative, aussi est l’accepter qualité de summission.
  • […] j’ay denoncé à tout soing guerre capitale […].
  • Nous nous durcissons à tout ce que nous accoustumons. Et à une miserable condition, comme est la nostre, ç’a esté un tresfavorable present de nature que l’accoustumance, qui endort nostre sentiment à la souffrance de plusieurs maux.
  • Les guerres civiles ont cela de pire que les autres guerres, de nous mettre chacun en echauguette en sa propre maison.
  • Je tire par fois le moyen de me fermir contre ces considerations, de la nonchalance et lascheté ; elles nous menent aussi aucunement à la resolution. Il m’advient souvent d’imaginer avec quelque plaisir les dangers mortels et les attendre. Je me plonge la teste baissee, stupidement dans la mort, sans la considerer et recognoistre, comme dans une profondeur muette et obscure, qui m’engloutit d’un saut, et m’estouffe en un instant, d’un puissant sommeil, plein d’insipidité et indolence. Et en ces morts courtes et violentes, la consequence que j’en prevoy, me donne plus de consolation, que l’effait de crainte. Ils disent, comme la vie n’est pas la meilleure, pour estre longue, que la mort est la meilleure, pour n’estre pas longue. Je ne m’estrange pas tant de l’estre mort, comme j’entre en confidence avec le mourir. Je m’enveloppe et me tapis en cet orage, qui me doit aveugler et ravir de furie, d’une charge prompte et insensible.
  • Non par ce que Socrates l’a dict, mais par ce qu’en verité c’est mon humeur, et à l’avanture non sans quelque excez, j’estime tous les hommes mes compatriotes : et embrasse un Polonois comme un François, postposant cette lyaison nationale à l’universelle et commune. Je ne suis guere feru de la douceur d’un air naturel : Les cognoissances toutes neufves, et toutes miennes, me semblent bien valoir ces autres communes et fortuites cognoissances du voisinage : Les amitiez pures de nostre acquest emportent ordinairement celles ausquelles la communication du climat ou du sang nous joignent. Nature nous a mis au monde libres et desliez, nous nous emprisonnons en certains destroits.
  • […] le voyager me semble un exercice profitable. L’ame y a une continuelle exercitation à remarquer des choses incogneuës et nouvelles. Et je ne sçache point meilleure escole, comme j’ay dict souvent, à façonner la vie que de luy proposer incessamment la diversité de tant d’autres vies, fantasies et usances, et luy faire gouster une si perpetuelle varieté de formes de nostre nature.
  • La plus utile et honnorable science et occupation à une mere de famille, c’est la science du mesnage.
  • La jouyssance, et la possession, appartiennent principalement à l’imagination. Elle embrasse plus chaudement et plus continuellement ce qu’elle va querir, que ce que nous touchons.
  • En la vraye amitié, de laquelle je suis expert, je me donne à mon amy, plus que je ne le tire à moy. Je n’ayme pas seulement mieux luy faire bien, que s’il m’en faisoit : mais encore qu’il s’en face, qu’à moy : il m’en faict lors le plus, quand il s’en faict. Et si l’absence luy est ou plaisante ou utile, elle m’est bien plus douce que sa presence : et ce n’est pas proprement absence, quand il y a moyen de s’entr’advertir. J’ay tiré autrefois usage de nostre esloingnement et commodité. Nous remplissions mieux et estandions la possession de la vie en nous separant : il vivoit, il jouyssoit, il voyoit pour moy, et moy pour luy, autant plainement que s’il y eust esté : l’une partie demeuroit oisive, quand nous estions ensemble : nous nous confondions. La separation du lieu rendoit la conjonction de noz volontez plus riche. Cette faim insatiable de la presence corporelle, accuse un peu la foiblesse en la jouissance des ames.
  • Mais en tel aage, vous ne reviendrez jamais d’un si long chemin. Que m’en chaut-il ? je ne l’entreprens, ny pour en revenir, ny pour le parfaire. J’entreprens seulement de me branler, pendant que le branle me plaist, et me proumeine pour me proumener. Ceux qui courent un benefice, ou un lievre, ne courent pas. Ceux là courent, qui courent aux barres, et pour exercer leur course. Mon dessein est divisible par tout, il n’est pas fondé en grandes esperances : chasque journee en faict le bout. Et le voyage de ma vie se conduict de mesme.
  • Si je craingnois de mourir en autre lieu que celuy de ma naissance, si je pensois mourir moins à mon aise, esloingné des miens, à peine sortiroy-je hors de France : je ne sortirois pas sans effroy hors de ma parroisse. Je sens la mort qui me pince continuellement la gorge ou les reins, mais je suis autrement faict : elle m’est une par tout. Si toutesfois j’avois à choisir, ce seroit, ce croy-je, plustost à cheval que dans un lict, hors de ma maison et loing des miens. Il y a plus de crevecoeur que de consolation, à prendre congé de ses amis.
  • Je ne suis point arrivé à cette vigueur desdaigneuse qui se fortifie en soy-mesme, que rien n’aide, ny ne trouble ; je suis d’un poinct plus bas. Je cherche à coniller,et à me desrober de ce passage : non par crainte, mais par art. Ce n’est pas mon advis, de faire en cette action, preuve ou montre de ma constance. Pour qui ? Lors cessera tout le droict et l’interest, que j’ay à la reputation. Je me contente d’une mort recueillie en soy, quiete, et solitaire, toute mienne, convenable à ma vie retirée et privée. […] Cette partie n’est pas du rolle de la societé : c’est l’acte à un seul personnage. Vivons et rions entre les nostres, allons mourir et rechigner entre les inconnuz.
  • La confession genereuse et libre enerve le reproche, et desarme l’injure.
  • Outre ce profit, que je tire d’escrire de moy, j’en ay esperé cet autre, que s’il advenoit que mes humeurs pleussent, et accordassent à quelque honneste homme, avant mon trespas, il rechercheroit de nous joindre. Je luy ay donné beaucoup de païs gaigné : car tout ce qu’une longue cognoissance et familiarité, luy pourroit avoir acquis en plusieurs années, il l’a veu en trois jours dans ce registre, et plus seurement et exactement. Plaisante fantasie : plusieurs choses, que je ne voudroy dire au particulier, je les dis au public. Et sur mes plus secretes sciences ou pensées, renvoye à une boutique de Libraire, mes amis plus feaux : Excutienda damus præcordia. Si à si bonnes enseignes, j’eusse sceu quelqu’un qui m’eust esté propre, certes je l’eusse esté trouver bien loing. Car la douceur d’une sortable et aggreable compagnie, ne se peut assez acheter à mon gré. O un amy ! Combien est vraye cette ancienne sentence, que l’usage en est plus necessaire, et plus doux, que des elemens de l’eau et du feu !
  • J’escris mon livre à peu d’hommes, et à peu d’années. Si ç’eust esté une matiere de durée, il l’eust fallu commettre à un langage plus ferme : Selon la variation continuelle, qui a suivy le nostre jusques à cette heure, qui peut esperer que sa forme presente soit en usage, d’icy à cinquante ans ?
  • Je ne laisse rien à desirer et deviner de moy. Si on doit s’en entretenir, je veux que ce soit veritablement et justement. Je reviendrois volontiers de l’autre monde pour démentir celuy qui me formeroit autre que je n’estois ; fust-ce pour m’honorer. Des vivans mesme, je sens qu’on parle tousjours autrement qu’ils ne sont. Et si à toute force, je n’eusse maintenu un amy que j’ay perdu, on me l’eust deschiré en mille contraires visages.
  • Pour achever de dire mes foibles humeurs : J’advouë qu’en voyageant, je n’arrive guere en logis où il ne me passe par la fantasie si j’y pourray estre et malade et mourant à mon aise : Je veux estre logé en lieu qui me soit bien particulier, sans bruict, non maussade, ou fumeux, ou estouffé. Je cherche à flatter la mort, par ces frivoles circonstances. Ou pour mieux dire, à me descharger de tout autre empeschement : afin que je n’aye qu’à m’attendre à elle, qui me poisera volontiers assez, sans autre recharge. Je veux qu’elle ait sa part à l’aisance et commodité de ma vie : C’en est un grand lopin, et d’importance, et espere meshuy qu’il ne dementira pas le passé. […] Ce n’est qu’un instant ; mais il est de tel poix, que je donneroy volontiers plusieurs jours de ma vie, pour le passer à ma mode.
  • J’ay honte de voir nos hommes, enyvrez de cette sotte humeur, de s’effaroucher des formes contraires aux leurs. Il leur semble estre hors de leur element, quand ils sont hors de leur village. Où qu’ils aillent, ils se tiennent à leurs façons, et abominent les estrangeres.
  • On dict bien vray, qu’un honneste homme, c’est un homme meslé.
  •  C’est une rare fortune, mais de soulagement inestimable, d’avoir un honneste homme, d’entendement ferme, et de moeurs conformes aux vostres, qui aime à vous suivre. J’en ay eu faute extreme, en tous mes voyages. Mais une telle compaignie, il la faut avoir chosie et acquise dés le logis. Nul plaisir n’a goust pour moy sans communication. Il ne me vient pas seulement une gaillarde pensée en l’ame, qu’il ne me fasche de l’avoir produite seul, et n’ayant à qui l’offrir.
  • Je sçay bien qu’à le prendre à la lettre, ce plaisir de voyager porte tesmoignage d’inquietude et d’irresolution. Aussi sont ce nos maistresses qualitez, et prædominantes. Ouy, je le confesse : je ne vois rien seulement en songe, et par souhait, où je me puisse tenir : La seule varieté me paye, et la possession de la diversité : au moins si quelque chose me paye.
  • La vie est un mouvement materiel et corporel : action imparfaicte de sa propre essence, et desreglée : Je m’employe à la servir selon elle.
  • A quoy faire, ces poinctes eslevées de la philosophie, sur lesquelles aucun estre humain ne se peut rasseoir : et ces regles qui excedent nostre usage et nostre force ? Je voy souvent qu’on nous propose des images de vie, lesquelles, ny le proposant, ny les auditeurs, n’ont aucune esperance de suivre, ny qui plus est, envie. De ce mesme papier où il vient d’escrire l’arrest de condemnation contre un adultere, le juge en desrobe un lopin, pour en faire un poulet à la femme de son compagnon.
  • L’humaine sagesse n’arriva jamais aux devoirs qu’elle s’estoit elle mesme prescript : Et si elle y estoit arrivee, elle s’en prescriroit d’autres au delà, où elle aspirast tousjours et pretendist : Tant nostre estat est ennemy de consistance. L’homme s’ordonne à soy mesme d’estre necessairement en faute.
  • Au pis aller, ceste difforme liberté, de se presenter à deux endroicts, et les actions d’une façon, les discours de l’autre ; soit loisible à ceux, qui disent les choses. Mais elle ne le peut estre à ceux, qui se disent eux mesmes, comme je fais : Il faut que j’aille de la plume comme des pieds. La vie commune, doibt avoir conference aux autres vies.
  • La vertu assignee aux affaires du monde est une vertu à plusieurs plis, encoigneures et couddes, pour s’appliquer et joindre à l’humaine foiblesse : meslee et artificielle ; non droitte, nette, constante, ny purement innocente. […] Platon dit, que qui eschappe, brayes nettes, du maniement du monde, c’est par miracle, qu’il en eschappe.
  • De conclurre par la suffisance d’une vie particuliere, quelque suffisance à l’usage public, c’est mal conclud : Tel se conduict bien, qui ne conduict pas bien les autres. et faict des Essais, qui ne sçauroit faire des effects.
  • On peut regretter les meilleurs temps : mais non pas fuyr aux presens.
  • Ceste farcisseure, est un peu hors de mon theme. Je m’esgare : mais plustost par licence, que par mesgarde : Mes fantasies se suyvent : mais par fois c’est de loing : et se regardent, mais d’une veuë oblique.
  •  Les noms de mes chapitres n’en embrassent pas tousjours la matiere : souvent ils la denotent seulement, par quelque marque […].
  • J’ayme l’alleure poëtique, à sauts et à gambades. C’est un art, comme dit Platon, leger, volage, demoniacle. Il est des ouvrages en Plutarque où il oublie son theme, où le propos de son argument ne se trouve que par incident, tout estouffé en matiere estrangere. Voyez ses alleures au Dæmon de Socrates. O Dieu, que ces gaillardes escapades, que ceste variation a de beauté : et plus lors que plus elle retire au nonchalant et fortuit ! C’est l’indiligent lecteur, qui perd mon subject ; non pas moy. Il s’en trouvera tousjours en un coing quelque mot, qui ne laisse pas d’estre bastant, quoy qu’il soit serré. Je vois au change, indiscrettement et tumultuairement : mon stile et mon esprit, vont vagabondant de mesmes : Il faut avoir un peu de folie, qui ne veut avoir plus de sottise : disent, et les preceptes de nos maistres, et encores plus leurs exemples.
  • Mille poëtes trainent et languissent à la prosaïque ; mais la meilleure prose ancienne, et je la seme ceans indifferemment pour vers, reluit par tout de la vigueur et hardiesse poëtique, et represente quelque air de sa fureur : Il luy faut certes quitter la maistrise et preeminence en la parlerie. Le poëte, dit Platon, assis sur le trepied des Muses, verse de furie, tout ce qui luy vient en la bouche : comme la gargouïlle d’une fontaine, sans le ruminer et poiser : et luy eschappe des choses, de diverse couleur, de contraire substance, et d’un cours rompu. Et la vieille theologie est toute poësie, (disent les sçavants,) et la premiere philosophie.
  • C’est l’originel langage des Dieux.
  • J’entends que la matiere se distingue soy-mesmes. Elle montre assez où elle se change, où elle conclud, où elle commence, où elle se reprend : sans l’entrelasser de parolles, de liaison, et de cousture, introduictes pour le service des oreilles foibles, ou nonchallantes : et sans me gloser moy-mesme. Qui est celuy, qui n’ayme mieux n’estre pas leu, que de l’estre en dormant ou en fuyant ? Nihil est tam utile, quod in transitu prosit. Si prendre des livres, estoit les apprendre : et si les veoir, estoit les regarder : et les parcourir, les saisir, j’auroy tort de me faire du tout si ignorant que je dy. Puisque je ne puis arrester l’attention du lecteur par le poix : manco male, s’il advient que je l’arreste par mon embrouïlleure : – "Voire, mais il se repentira par apres de s’y estre amusé." – C’est mon, mais il s’y sera tousjours amusé. Et puis il est des humeurs comme cela, à qui l’intelligence porte desdain : qui m’en estimeront mieux de ce qu’ils ne sçauront ce que je dis : ils conclurront la profondeur de mon sens, par l’obscurité : laquelle à parler en bon escient, je hay bien fort : et l’eviterois, si je me sçavois eviter. Aristote se vante en quelque lieu, de l’affecter. Vitieuse affectation.
  • Par ce que la coupure si frequente des chapitres, dequoy j’usoy au commencement, m’a semblé rompre l’attention avant qu’elle soit née et la dissoudre, dedaignant s’y coucher pour si peu et se recueillir, je me suis mis à les faire plus longs : qui requierent de la proposition et du loisir assigné. En telle occupation, à qui on ne veut donner une seule heure, on ne veut rien donner. Et ne fait on rien pour celuy, pour qui on ne fait, qu’autre chose faisant.
  • Joint qu’à l’adventure ay-je quelque obligation particuliere à ne dire qu’à demy, à dire confusement, à dire discordamment. Je veux donq mal à ceste raison trouble-feste, et  que ces projects extravagants qui travaillent la vie, et ces opinions si fines, si elles ont de la verité, je la trouve trop chere et trop incommode. Au rebours, je m’employe à faire valoir la vanité mesme, et l’asnerie, si elle m’apporte du plaisir. Et me laisse aller apres mes inclinations naturelles sans les contreroller de si pres.
  •  Le soing des morts nous est en recommandation. Or j’ay esté nourry des mon enfance, avec ceux icy : J’ay eu cognoissance des affaires de Rome, long temps avant que je l’aye euë de ceux de ma maison. Je sçavois le Capitole et son plant, avant que je sceusse le Louvre : et le Tibre avant la Seine. J’ay eu plus en teste, les conditions et fortunes de Lucullus, Metellus, et Scipion, que je n’ay d’aucuns hommes des nostres. Ils sont trespassez. Si est bien mon pere aussi entierement qu’eux, et s’est esloigné de moy et de la vie, autant en dixhuict ans, que ceux-là ont faict en seize cens ; duquel pourtant je ne laisse pas d’embrasser et practiquer la memoire, l’amitié et societé, d’une parfaicte union et tres-vive. Voire, de mon humeur, je me rends plus officieux envers les trespassez : Ils ne s’aydent plus : ils en requierent ce me semble d’autant plus mon ayde.
  • Or j’ay attaqué cent querelles pour la deffence de Pompeius et pour la cause de Brutus. Ceste accointance dure encore entre nous. Les choses presentes mesmes, nous ne les tenons que par la fantasie. Me trouvant inutile à ce siecle, je me rejecte à cet autre. Et en suis si embabouyné que l’estat de ceste vieille Rome, libre, juste, et florissante (car je n’en ayme ny la naissance ny la vieillesse) m’interesse et me passionne. Parquoy je ne sçauroy revoir si souvent l’assiette de leurs rues, et de leurs maisons, et ces ruynes profondes jusques aux Antipodes, que je ne m’y amuse. Est-ce par nature, ou par erreur de fantasie, que la veuë des places que nous sçavons avoir esté hantées et habitées par personnes, desquelles la memoire est en recommendation, nous emeut aucunement plus qu’ouïr le recit de leurs faicts ou lire leurs escrits ? […] Il me plaist de considerer leur visage, leur port et leurs vestements : je remasche ces grands noms entre les dents, et les fais retentir à mes oreilles.
  • Je doibs beaucoup à la fortune dequoy jusques à ceste heure elle n’a rien fait contre moy d’outrageux au delà de ma portée. Seroit ce pas sa façon de laisser en paix ceux de qui elle n’est point importunée ? […] Si elle continue, elle me r’envoyera tres-content et satisfaict […]. Mais gare le heurt. Il en est mille qui rompent au port.
  • Parmy ses faveurs vaines, je n’en ay point qui plaise tant à ceste niaise humeur, qui s’en paist chez moy, qu’une bulle authentique de bourgeoisie Romaine : qui me fut octroyée dernierement que j’y estois, pompeuse en seaux, et lettres dorées : et octroyée avec toute gratieuse liberalité. […] N’estant bourgeois d’aucune ville, je suis bien aise de l’estre de la plus noble qui fut et qui sera onques.
  • Ceste opinion et usance commune, de regarder ailleurs qu’à nous, a bien pourveu à nostre affaire. C’est un object plein de mescontentement. Nous n’y voyons que misere et vanité. Pour ne nous desconforter, nature a rejetté bien à propos l’action de nostre veuë au dehors. Nous allons en avant à vau l’eau, mais de rebrousser vers nous, nostre course, c’est un mouvement penible : la mer se brouïlle et s’empesche ainsi, quand elle est repoussée à soy.
2 commentaires
  1. ashdee permalink

    C’est bourré de fautes d’ortografe, ce billet!

  2. walid permalink

    oui

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