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Les Essais de Michel de Montaigne, Livre III, chapitres 1 à 4

25 octobre 2008

 

 341px-MaximesLaRouchefoucauld

 

 

Chapitre 1 : De l’utile et de l’honneste

  • Personne n’est exempt de dire des fadaises. Le malheur est de le dire curieusement. […] Cela ne me touche pas. Les miennes m’eschappent aussi nonchallament qu’elles le valent.
  • Je parle au papier comme je parle au premier que je rencontre.
  • Nostre bastiment, et public et privé, est plain d’imperfection. Mais il n’y a rien d’inutilité en nature; non pas l’inutilité mesmes; rien ne s’est ingeré en cet univers, qui n’y tienne place opportune. Nostre estre est simenté de qualitez maladives; l’ambition, la jalousie, l’envie, la vengeance, la superstition, le desespoir, logent en nous […].
  • Le bien public requiert qu’on trahisse et qu’on mente et qu’on massacre; resignons cette commission à gens plus obeissans et plus soupples.
  • En ce peu que j’ay eu à negotier entre nos Princes, en ces divisions et subdivisions qui nous deschirent aujourd’huy, j’ay curieusement evité qu’ils se mesprinssent en moy et s’enferrassent en mon masque. […] Moy, je m’offre par mes opinions les plus vives et par la forme plus mienne. Tendre negotiateur et novice, qui ayme mieux faillir à l’affaire qu’à moy ! […] J’ay une façon ouverte, aisée à s’insinuer et à se donner credit aux premieres accointances. La naïfveté et la verité pure, en quelque siecle que ce soit, trouvent encore leur opportunité et leur mise.
  • Je ne pretens autre fruict en agissant, que d’agir, et n’y attache longues suittes et propositions ; chaque action fait particulièrement son jeu : porte s’il peut !
  • La cause generale et juste ne m’attache non plus que moderéement et sans fiévre.
  • Je suyvray le bon party jusques au feu, mais exclusivement si je puis. Que Montaigne s’engouffre quant et la ruyne publique, si besoin est ; mais, s’il n’est pas besoin, je sçauray bon gré à la fortune qu’il se sauve ; et autant que mon devoir me donne de corde, je l’employe à sa conservation.
  • Ils nomment zele leur propension vers la malignité et violence ; ce n’est pas la cause qui les eschauffe, c’est leur interest ; ils attisent la guerre non par ce qu’elle est juste, mais parce que c’est guerre.
  • Un parler ouvert ouvre un autre parler et le tire hors, comme faict le vin et l’amour.
  • Aussi ne sont aucunement de mon gibier les occupations publiques […].
  • Ceux qui disent communément contre ma profession que ce que j’appelle franchise, simplesse et nayveté en mes moeurs, c’est art et finesse et plustost prudence que bonté, industrie que nature, bon sens que bon heur, me font plus d’honneur qu’ils ne m’en ostent. Mais certes ils font ma finesse trop fine […].
  • Je suy le langage commun, qui faict difference entre les choses utiles et les honnestes ; si que d’aucunes actions naturelles, non seulement utiles, mais necessaires, il les nomme deshonnestes et sales.
  • La perfidie peut estre en quelque cas excusable ; lors seulement elle l’est, qu’elle s’employe à punir et trahir la perfidie. Il se trouve assez de trahisons non seulement refusées, mais punies par ceux en faveur desquels elles avoyent esté entreprises.
  • Et à ceux mesme qui ne valent rien, il est si doux, ayant tiré l’usage d’une action vicieuse, y pouvoir hormais coudre en toute seurté quelque traict de bonté et de justice, comme par compensation et correction conscientieuse. Joint qu’ils regardent les ministres de tels horribles malefices comme gens qui les leur reprochent. Et cherchent par leur mort d’estouffer la connoissance et tesmoignage de telles menées. Or, si par fortune on vous en recompence pour ne frustrer la necessité publique de cet extreme et desesperé remede, celuy qui le faict ne laisse pas de vous tenir, s’il ne l’est luy-mesme, pour un homme maudit et execrable […].
  • Nous ne pouvons pas tout. Ainsi comme ainsi, nous faut il souvent, comme à la derniereancre, remettre la protection de nostre vaisseau à la pure conduitte du ciel.
  • Les guerres civiles produisent souvent ces vilains exemples, que nous punissons les privez de ce qu’ils nous ont creu quand nous estions autres ; et un mesme magistrat faict porter la peine de son changement à qui n’en peut mais ; le maistre foitte son disciple de sa docilité ; et la guide, son aveugle.
  • Ce que la crainte m’a faict vouloir une fois, je suis tenu de le vouloir encore sans crainte ; et quand elle n’aura forcé que ma langue sans la volonté, encore suis je tenu de faire la maille bonne de ma parole. Pour moy, quand par fois elle a inconsiderement devancé ma pensée, j’ay faict conscience de la desadvouer pourtant. Autrement, de degré en degré, nous viendrons à renverser tout le droit qu’un tiers prend de nos promesses et sermens.
  • […] l’interest commun ne doibt pas tout requerir de tous contre l’interest privé […], toutes choses ne sont pas loisibles à un homme de bien pour le service de son Roy ny de la cause generale et des loix. […] Ostons aux meschants naturels, et sanguinaires, et traistres, ce pretexte de raison. […] On argumente mal l’honnesteté et la beauté d’une action par son utilité, et conclud on mal d’estimer que chacun y soit obligé et qu’elle soit honneste à chacun, si elle est utile […].

Chapitre 2 : Du repentir

  •  Les autres forment l’homme ; je le recite et en represente un particulier bien mal formé, et lequel, si j’avoy à façonner de nouveau, je ferois vrayement bien autre qu’il n’est. Mes-huy, c’est fait. Or les traits de ma peinture ne fourvoyent point, quoy qu’ils se changent et diversifient. Le monde n’est qu’une branloire perenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Aegypte, et du branle public et du leur. La constance mesme n’est autre chose qu’un branle plus languissant. Je ne puis asseurer mon object. Il va trouble et chancelant, d’une yvresse naturelle. Je le prens en ce point, comme il est, en l’instant que je m’amuse à luy. Je ne peints pas l’estre. Je peints le passage : non un passage d’aage en autre, ou, comme dict le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. Il faut accommoder mon histoire à l’heure. Je pourray tantost changer, non de fortune seulement, mais aussi d’intention. C’est un contrerolle de divers et muables accidens et d’imaginations irreslouës et, quand il y eschet, contraires ; soit que je sois autre moymesme, soit que je saisisse les subjects par autres circonstances et considerations. Tant y a que je me contredits bien à l’adventure, mais la verité, comme disoit Demades, je ne la contredy point. Si mon ame pouvoit prendre pied, je ne m’essaierois pas, je me resoudrois ; elle est tousjours en apprentissage et en espreuve.
  • Je propose une vie basse et sans lustre, c’est tout un. On attache aussi bien toute la philosophie morale à une vie populaire et privée qu’à une vie de plus riche estoffe ; chaque homme porte la forme entiere de l’humaine condition.
  • Les autheurs se communiquent au peuple par quelque marque particuliere et estrangere ; moy, le premier, par mon estre universel, comme Michel de Montaigne, non comme grammairien, ou poète, ou jurisconsulte. Si le monde se plaint de quoy je parle trop de moy, je me plains de quoy il ne pense pas seulement à soy.
  • Mais est-ce raison que, si particulier en usage, je pretende me rendre public en cognoissance ? Est-il aussi raison que je produise au monde, où la façon et l’art ont tant de credit et de commandement, des effects de nature crus et simples, et d’une nnature encore bien foiblette ? Est-ce pas faire une muraille sans pierre, ou chose semblable, que de bastir des livres sans science et sans art ? Les fantasies de la musique sont conduictes par art, les miennes par sort. Au moins j’ay cecy selon la discipline, que jamais homme ne traicta subject qu’il entendit ne cogneust mieux que je fay celuy que j’ay entrepris, et qu’en celuy-là je suis le plus sçavant homme qui vive ; secondement, que jamais aucun ne penetra en sa matiere plus avant, ny en esplucha plus particulierement les membes et suites ; et n’arriva plus exactement et plainement à la fin qu’il s’estoit proposé à sa besoingne. Pour la parfaire, je n’ay besoing d’y apporter que la fidelité ; celle-là y est, la plus sincere et pure qui se trouve. Je dy vray, non pas tout mon saoul, mais autant que je l’ose dire ; et je l’ose plus en vieillissant, car il semble que la coustume concede à cet aage plus de liberté de bavasser et d’indiscretion à parler de soy. Il ne peut advenir icy ce que je voy advenir souvent, que l’artizan et sa besoigne se contrarient […].
  • Icy, nous allons conformément et tout d’un trein, mon livre et moi. Ailleurs, on peut recommander et accuser l’ouvrage à part de l’ouvrier ; icy non, : qui touche l’un, touche l’autre.
  • Heureux outre mon merite, si j’ay seulement cette part à l’approbation publique, que je face sentir aux gens d’entendement que j’estoy capable de faire mon profit de la science, si j’en eusse eu, et que je meritoy que la memoire me secourut mieux.
  • […] je parle enquerant et ignorant, me rapportant de la resolution, purement et simplement, aux creances communes et legitimes. Je n’enseigne poinct, je raconte.
  • Il n’est vice veritablement vice qui n’offence, et qu’un jugement entier n’accuse […]. Le vice laisse, comme un ulcere en la chair, une repentance en l’ame, qui, tousjours s’egratigne et s’ensanglante elle mesme. […] Je tiens pour vices (mais chacun selon sa mesure) non seulement ceux que la raison et la nature condamnent, mais ceux aussi que l’opinion des hommes a forgé, voire fauce et erronée, si les loix et l’usage l’auctorise.
  • Il n’est, pareillement, bonté qui ne resjouysse une nature bien née. Il y a certes je ne sçay quelle congratulation de bien faire qui nous resjouit en nous mesmes et une fierté genereuse qui accompaigne la bonne conscience. […] Ce n’est pas un leger plaisir de se sentir preservé de la contagion d’un siecle si gasté […]. Ces tesmoignages de la conscience plaisent ; et nous est grand benefice que cette esjouyssance naturelle, et le seul payement qui jamais ne nous manque.
  • De fonder la recompense des actions vertueuses sur l’approbation d’autruy, c’est prendre un trop incertain et trouble fondement. Signamment en un siecle corrompu et ignorant comme cettuy-cy, la bonne estime du peuple est injurieuse ; à qui vous fiez vous de veoir ce qui est louable ? Dieu me garde d’estre homme de bien selon la description que je voy faire tous les jours par honneur à chacun de soy.
  • Nous autres principalement, qui vivons une vie privée qui n’est en montre qu’à nous, devons avoir estably un patron au dedans, auquel toucher nos actions, et, selon iceluy, nous caresser tantost, tantost nous chastier. J’ay mes loix et ma court pour juger de moy, et m’y adresse plus qu’ailleurs. Je restrains bien selon autruy mes actions, mais je ne les entends que selon moy.
  • Mais ce qu’on dit, que la repentance suit de près le peché, ne semble pas regarder le peché qui est en son haut appareil, qui loge en nous comme en son propre domicile. On peut desavouër et desdire les vices, qui nous surprennent, et vers lesquels les passions nous emportent : mais ceux qui par longue habitude, sont enracinez et ancrez en une volonté forte et vigoureuse, ne sont subjects à contradiction.
  • C’est une vie exquise, celle qui se maintient en ordre jusques en son privé. Chacun peut avoir part au battelage et representer un honneste personnage en l’eschaffaut, mais au dedans et en sa poictrine, où tout nous est loisible, où tout est caché, d’y estre reglé, c’est le poinct. Le voisin degré, c’est de l’estre en sa maison, en ses actions ordinaires, desquelles nous n’avons à rendre raison à personne : où il n’y a point d’estude, point d’artifice.
  • Peu d’hommes ont été admirés par leurs domestiques.
  • Nul a esté prophete non seulement en sa maison, mais en son païs, dit l’experience des histoires. De mesmes aux choses de neant. Et en ce bas exemple, se void l’image des grands. En mon climat de Gascongne, on tient pour drolerie de me veoir imprimé. D’autant que la cognoissance, qu’on prend de moy, s’esloigne de mon giste, j’en vaux d’autant mieux. J’achette les Imprimeurs en Guienne : ailleurs ils m’achettent.
  • Le peuple reconvoye celuy-là, d’un acte public, avec estonnement, jusqu’à sa porte : il laisse avec sa robbe ce rolle : il en retombe d’autant plus bas, qu’il s’estoit plus haut monté. Au dedans chez luy, tout est tumultuaire et vil. Quand le reglement s’y trouveroit, il faut un jugement vif et bien trié, pour l’appercevoir en ces actions basses et privees. Joint que l’ordre est une vertu morne et sombre : Gaigner une bresche, conduire une Ambassade, regir un peuple, ce sont actions esclatantes : tancer, rire, vendre, payer, aymer, hayr, et converser avec les siens, et avec soy-mesme, doucement et justement : ne relascher point, ne se desmentir point, c’est chose plus rare, plus difficile, et moins remerquable. Les vies retirees soustiennent par là, quoy qu’on die, des devoirs autant ou plus aspres et tendus, que ne font les autres vies.
  • Et la vertu d’Alexandre me semble representer assez moins de vigueur en son theatre, que ne fait celle de Socrates, en cette exercitation basse et obscure. Je conçois aisément Socrates, en la place d’Alexandre ; Alexandre en celle de Socrates, je ne puis : Qui demandera à celuy-là, ce qu’il sçait faire, il respondra, Subjuguer le monde : qui le demandera à cettuy-cy, il dira, Mener l’humaine vie conformément à sa naturelle condition : science bien plus generale, plus poisante, et plus legitime. Le prix de l’ame ne consiste pas à aller haut, mais ordonnément.
  • Sa grandeur ne s’exerce pas en la grandeur : c’est en la mediocrité. Ainsi que ceux qui nous jugent et touchent au dedans, ne font pas grand’recette de la lueur de noz actions publiques : et voyent que ce ne sont que filets et pointes d’eau fine rejallies d’un fond au demeurant limonneux et poisant. En pareil cas, ceux qui nous jugent par cette brave apparence du dehors, concluent de mesmes de nostre constitution interne : et ne peuvent accoupler des facultez populaires et pareilles aux leurs, à ces autres facultez, qui les estonnent, si loin de leur visee.
  • Qui m’eust faict veoir Erasme autrefois, il eust esté mal-aisé, que je n’eusse prins pour adages et apophthegmes, tout ce qu’il eust dit à son vallet et à son hostesse.
  • Il nous semble que de ces hauts thrones ils ne s’abaissent pas jusques à vivre.
  • Comme les ames vicieuses sont incitees souvent à bien faire, par quelque impulsion estrangere ; aussi sont les vertueuses à faire mal. Il les faut doncq juger par leur estat rassis : quand elles sont chez elles, si quelquefois elles y sont : ou aumoins quand elles sont plus voysines du repos, et en leur naifve assiette. Les inclinations naturelles s’aident et fortifient par institution : mais elles ne se changent gueres et surmontent. […] On n’extirpe pas ces qualitez originelles, on les couvre, on les cache : Le langage Latin m’est comme naturel : je l’entens mieux que le François : mais il y a quarante ans, que je ne m’en suis du tout poinct servy à parler, ny guere à escrire. Si est-ce qu’à des extremes et soudaines esmotions, où je suis tombé, deux ou trois fois en ma vie : et l’une, voyant mon pere tout sain, se renverser sur moy pasmé : j’ay tousjours eslancé du fond des entrailles, les premieres paroles Latines : Nature se sourdant et s’exprimant à force, à l’encontre d’un si long usage : et cet exemple se dit d’assez d’autres.
  • Ceux qui ont essaié de r’aviser les moeurs du monde, de mon temps, par nouvelles opinions, reforment les vices de l’apparence, ceux de l’essence, ils les laissent là, s’ils ne les augmentent : Et l’augmentation y est à craindre
  • Il n’est personne, s’il s’escoute, qui ne descouvre en soy, une forme sienne, une forme maistresse, qui lucte contre l’institution : et contre la tempeste des passions qui luy sont contraires.
  • La vraye condamnation, et qui touche la commune façon de nos hommes, c’est, que leur retraicte mesme est pleine de corruption, et d’ordure : l’idee de leur amendement chafourree, leur penitence malade, et en coulpe, autant à peu pres que leur peché. Aucuns, ou pour estre collez au vice d’une attache naturelle, ou par longue accoustumance, n’en trouvent plus la laideur. A d’autres (duquel regiment je suis) le vice poise, mais ils le contrebalancent avec le plaisir, ou autre occasion : et le souffrent et s’y prestent, à certain prix : Vitieusement pourtant, et laschement.
  • En la terre d’un mien parent, l’autre jour que j’estois en Armaignac, je vis un paisant, que chacun surnomme le Larron. […] Par cette description, soit vraye ou fauce, cettuy-cy regarde le larrecin, comme action des-honneste, et le hayt, mais moins que l’indigence : s’en repent bien simplement, mais en tant qu’elle estoit ainsi contrebalancee et compensee, il ne s’en repent pas.
  • Je fay coustumierement entier ce que je fay, et marche tout d’une piece : je n’ay guere de mouvement qui se cache et desrobe à ma raison, et qui ne se conduise à peu pres, par le consentement de toutes mes parties : sans division, sans sedition intestine : mon jugement en a la coulpe, ou la louange entiere : et la coulpe qu’il a une fois, il l’a tousjours : car quasi dés sa naissance il est un, mesme inclination, mesme routte, mesme force.
  • Je ne trouve aucune qualité si aysee à contrefaire, que la devotion, si on n’y conforme les moeurs et la vie : son essence est abstruse et occulte, les apparences faciles et pompeuses.
  • Quant à moy, je puis desirer en general estre autre : je puis condamner et me desplaire de ma forme universelle, et supplier Dieu pour mon entiere reformation, et pour l’excuse de ma foiblesse naturelle : mais cela, je ne le doibs nommer repentir, ce me semble, non plus que le desplaisir de n’estre ny Ange ny Caton. Mes actions sont reglees, et conformes à ce que je suis, et à ma condition. Je ne puis faire mieux : et le repentir ne touche pas proprement les choses qui ne sont pas en nostre force : ouy bien le regret. J’imagine infinies natures plus hautes et plus reglees que la mienne : Je n’amende pourtant mes facultez : comme ny mon bras, ny mon esprit, ne deviennent plus vigoureux, pour en concevoir un autre qui le soit.
  • Lors que je consulte des deportemens de ma jeunesse avec ma vieillesse, je trouve que je les ay communement conduits avec ordre, selon moy. C’est tout ce que peut ma resistance.
  • La force de tout conseil gist au temps : les occasions et les matieres roulent et changent sans cesse. J’ay encouru quelques lourdes erreurs en ma vie, et importantes : non par faute de bon advis, mais par faute de bon heur. Il y a des parties secrettes aux objects, qu’on manie, et indivinables : signamment en la nature des hommes : des conditions muettes, sans montre, incognues par fois du possesseur mesme : qui se produisent et esveillent par des occasions survenantes.
  • Je n’ay guere à me prendre de mes fautes ou infortunes, à autre qu’à moy. Car en effect, je me sers rarement des advis d’autruy, si ce n’est par honneur de ceremonie : sauf où j’ay besoing d’instruction de science, ou de la cognoissance du faict. Mais és choses où je n’ay à employer que le jugement : les raisons estrangeres peuvent servir à m’appuyer, mais peu à me destourner. Je les escoute favorablement et decemment toutes. Mais, qu’il m’en souvienne, je n’en ay creu jusqu’à cette heure que les miennes. Selon moy, ce ne sont que mousches et atomes, qui promeinent ma volonté. Je prise peu mes opinions : mais je prise aussi peu celles des autres, fortune me paye dignement.
  • En tous affaires quand ils sont passés, comment que ce soit, j’y ay peu de regret. Car cette imagination me met hors de peine, qu’ils devoyent ainsi passer […].
  • Au demeurant, je hay cet accidental repentir que l’aage apporte. Celuy qui disoit anciennement, estre obligé aux annees, dequoy elles l’avoyent deffait de la volupté, avoit autre opinion que la mienne : Je ne sçauray jamais bon gré à l’impuissance, de bien qu’elle me face. […] Miserable sorte de remede, devoir à la maladie sa santé !
  •  Ma raison a bien son cours plus delivre en la prosperité : elle est bien plus distraitte et occupee à digerer les maux, que les plaisirs. Je voy bien plus clair en temps serain. La santé m’advertit, comme plus alaigrement, aussi plus utilement, que la maladie. Je me suis avancé le plus que j’ay peu, vers ma reparation et reiglement, lors que javoy à en jouïr. Je seroy honteux et envieux, que la misere et l’infortune de ma vieillesse eust à se preferer à mes bonnes annees, saines, esveillees, vigoureuses. Et qu’on eust à m’estimer, non par où j’ay esté, mais par où j’ay cessé d’estre. A mon advis, c’est le vivre heureusement, non, comme disoit Antisthenes, le mourir heureusement, qui fait l’humaine felicité. Je ne me suis pas attendu d’attacher monstrueusement la queuë d’un philosophe à la teste et au corps d’un homme perdu : ny que ce chetif bout eust à desadvoüer et desmentir la plus belle, entiere et longue partie de ma vie. Je me veux presenter et faire veoir par tout uniformément. Si j’avois à revivre, je revivrois comme j’ay vescu. Ny je ne pleins le passé. ny je ne crains l’advenir : et si je ne me deçoy, il est allé du dedans environ comme du dehors. C’est une des principales obligations, que j’aye à ma fortune, que le cours de mon estat corporel ayt esté conduit, chasque chose en sa saison, j’en ay veu l’herbe, et les fleurs, et le fruit : et en voy la secheresse. Heureusement, puisque c’est naturellement. Je porte bien plus doucement les maux que j’ay, d’autant qu’ils sont en leur poinct : et qu’ils me font aussi plus favorablement souvenir de la longue felicité de ma vie passee.
  • Pareillement, ma sagesse peut bien estre de mesme taille, en l’un et en l’autre temps : mais elle estoit bien de plus d’exploit, et de meilleure grace, verte, gaye, naïve, qu’elle n’est à present, cassee, grondeuse, laborieuse. Je renonce donc à ces reformations casuelles et douloureuses.
  •  Il faut que nostre conscience s’amende d’elle mesme, par renforcement de nostre raison, non par l’affoiblissement de nos appetits.
  • […] et ne se void point d’ames, ou fort rares, qui en vieillissant ne sentent l’aigre et le moisi. L’homme marche entier, vers son croist et vers son décroist.
  • A voir la sagesse de Socrates, et plusieurs circonstances de sa condamnation, j’oseroy croire, qu’il s’y presta aucunement luy mesme, par prevarication, à dessein : ayant de si prés, aagé de soixante et dix ans, à souffrir l’engourdissement des riches allures de son esprit, et l’esblouïssement de sa clairté accoustumee. Quelles Metamorphoses luy voy-je faire tous les jours, en plusieurs de mes cognoissans ? c’est une puissante maladie, et qui se coule naturellement et imperceptiblement : il y faut grande provision d’estude, et grande precaution, pour eviter les imperfections qu’elle nous charge : ou aumoins affoiblir leur progrez. Je sens que nonobstant tous mes retranchemens, elle gaigne pied à pied sur moy : Je soustien tant que je puis, mais je ne sçay en fin, où elle me menera moy-mesme : A toutes avantures, je suis content qu’on sçache d’où je seray tombé.
Chapitre 3 : De trois commerces
  • C’est estre, mais ce n’est pas vivre que se tenir attaché et obligé par necessité, à un seul train. Les plus belles ames sont celles qui ont plus de varieté et de souplesse.
  • Si c’estoit à moy à me dresser à ma mode, il n’est aucune si bonne façon, où je voulusse estre fiché, pour ne m’en sçavoir desprendre. La vie est un mouvement inegal, irregulier, et multiforme. Ce n’est pas estre amy de soy, et moins encore maistre : c’est en estre esclave, de se suivre incessamment : et estre si pris à ses inclinations, qu’on n’en puisse fourvoyer, qu’on ne les puisse tordre. Je le dy à cette heure, pour ne me pouvoir facilement despestrer de l’importunité de mon ame, en ce qu’elle ne sçait communément s’amuser, sinon où elle s’empesche, ny s’employer, que bandee et entiere. Pour leger subject qu’on luy donne, elle le grossit volontiers, et l’estire, jusques au poinct où elle ayt à s’y embesongner de toute sa force. Son oysiveté m’est à cette cause une penible occupation, et qui offense ma santé. La plus part des esprits ont besoing de matiere estrangere, pour se desgourdir et exercer : le mien en a besoing, pour se rassoir plustost et sejourner, vitia otii negotio discutienda sunt : Car son plus laborieux et principal estude, c’est, s’estudier soy. Les livres sont, pour luy, du genre des occupations, qui le desbauchent de son estude. Aux premieres pensees qui luy viennent, il s’agite, et fait preuve de sa vigueur à tout sens : exerce son maniement tantost vers la force, tantost vers l’ordre et la grace, se range, modere, et fortifie. Il a dequoy esveiller ses facultez par luy mesme : Nature luy a donné comme à tous, assez de matiere sienne, pour son utilité, et des subjects propres assez, où inventer et juger.
  •  J’ayme mieux forger mon ame, que la meubler. […] La lecture me sert specialement à esveiller par divers objects mon discours : à embesongner mon jugement, non ma memoyre.
  •  Mon Dieu, que la sagesse faict un bon office à ceux, de qui elle renge les desirs à leur puissance ! Il n’est point de plus utile science. "Selon qu’on peut" : c’estoit le refrain et le mot favory de Socrates : Mot de grande substance : il faut addresser et arrester nos desirs, aux choses les plus aysees et voysines.
  • Aux amitiez communes, je suis aucunement sterile et froid : car mon aller n’est pas naturel, s’il n’est à pleine voyle.
  • Je louerois un’ame à divers estages, qui sçache et se tendre et se desmonter : qui soit bien par tout où sa fortune la porte : qui puisse deviser avec son voisin, de son bastiment, de sa chasse et de sa querelle : entretenir avec plaisir un charpentier et un jardinier. J’envie ceux, qui sçavent s’aprivoiser au moindre de leur suitte, et dresser de l’entretien en leur propre train.
  • Les autres s’estudient à eslancer et guinder leur esprit : moy à le baisser et coucher : il n’est vicieux qu’en extansion.
  • Les sçavans chopent volontiers à cette pierre : ils font tousjours parade de leur magistere, et sement leurs livres par tout : Ils en ont en ce temps entonné si fort les cabinets et oreilles des dames, que si elles n’en ont retenu la substance, au moins elles en ont la mine : A toute sorte de propos, et matiere, pour basse et populaire qu’elle soit, elles se servent d’une façon de parler et d’escrire, nouvelle et sçavante. […] La doctrine qui ne leur a peu arriver en l’ame, leur est demeuree en la langue.
  • Si les bien-nees me croient, elles se contenteront de faire valoir leurs propres et naturelles richesses : Elles cachent et couvrent leurs beautez, soubs des beautez estrangeres : c’est grande simplesse, d’estouffer sa clarté pour luire d’une lumiere empruntee. […] Que leur faut-il, que vivre aymees et honnorees ?
  • Avec cette science, elles commandent à baguette, et regentent les regents et l’escole. Si toutesfois il leur fasche de nous ceder en quoy que ce soit, et veulent par curiosité avoir part aux livres : la poësie est un amusement propre à leur besoin : c’est un art follastre, et subtil, desguisé, parlier, tout en plaisir, tout en montre, comme elles. Elles tireront aussi diverses commoditez de l’histoire. En la philosophie, de la part qui sert à la vie, elles prendront les discours qui les dressent à juger de nos humeurs et conditions, à se deffendre de nos trahisons : à regler la temerité de leurs propres desirs : à mesnager leur liberté : allonger les plaisirs de la vie, et à porter humainement l’inconstance d’un serviteur, la rudesse d’un mary, et l’importunité des ans, et des rides, et choses semblables. Voyla pour le plus, la part que je leur assignerois aux sciences.
  • Ma forme essentielle est propre à la communication et à la production : je suis tout au dehors et en evidence, nay à la societé et à l’amitié.
  • La solitude que j’ayme, et que je presche, ce n’est principallement que ramener à moy mes affections, et mes pensees : restreindre et resserrer, non mes pas, ains mes desirs et mon soucy, resignant la solicitude estrangere, et fuyant mortellement la servitude, et l’obligation : et non tant la foule des hommes, que la foule des affaires. La solitude locale, à dire verité, m’estend plustost, et m’eslargit au dehors : je me jette aux affaires d’estat, et à l’univers, plus volontiers quand je suis seul.
  • Au Louvre et en la presse, je me resserre et contraints en ma peau. La foule me repousse à moy. Et ne m’entretiens jamais si folement, si licentieusement et particulierement, qu’aux lieux de respect, et de prudence ceremonieuse : Nos folies ne me font pas rire, ce sont nos sapiences. De ma complexion, je ne suis pas ennemy de l’agitation des cours  […].
  • Les hommes, de la societé et familiarité desquels je suis en queste, sont ceux qu’on appelle honnestes et habiles hommes : l’image de ceux icy me degouste des autres. C’est à le bien prendre, de nos formes, la plus rare : et forme qui se doit principallement à la nature. La fin de ce commerce, c’est simplement la privauté, frequentation, et conference : l’exercice des ames, sans autre fruit.
  • C’est aussi pour moy un doux commerce, que celuy des belles et honnestes femmes : nam nos quoque oculos eruditos habemus. Si l’ame n’y a pas tant à jouyr qu’au premier, les sens corporels qui participent aussi plus à cettuy-cy, le ramenent à une proportion voisine de l’autre : quoy que selon moy, non pas esgalle. Mais c’est un commerce où il se faut tenir un peu sur ses gardes : et notamment ceux en qui le corps peut beaucoup, comme en moy. Je m’y eschauday en mon enfance : et y souffris toutes les rages, que les poëtes disent advenir à ceux qui s’y laissent aller sans ordre et sans jugement. Il est vray que ce coup de fouët m’a servy depuis d’instruction. […] C’est folie d’y attacher toutes ses pensees, et s’y engager d’une affection furieuse et indiscrette : Mais d’autre part, de s’y mesler sans amour, et sans obligation de volonté, en forme de comediens, pour jouer un rolle commun, de l’aage et de la coustume, et n’y mettre du sien que les parolles : c’est de vray pourvoir à sa seureté : mais bien laschement, comme celuy qui abandonneroit son honneur ou son proffit, ou son plaisir, de peur du danger : Car il est certain, que d’une telle pratique, ceux qui la dressent, n’en peuvent esperer aucun fruict, qui touche ou satisface une belle ame. […] Il en ira comme des comedies, le peuple y aura autant ou plus de plaisir que les comediens.
  • De moy, je ne connois non plus Venus sans Cupidon, qu’une maternité sans engeance : Ce sont choses qui s’entreprestent et s’entredoivent leur essence.

  • Non seulement pour le danger qu’il y a de la santé, (si n’ay-je sceu si bien faire, que je n’en aye eu deux atteintes, legeres toutesfois, et preambulaires) mais encores par mespris, je ne me suis guere adonné aux accointances venales et publiques. J’ay voulu aiguiser ce plaisir par la difficulté, par le desir et par quelque gloire. […]  Au demeurant, je faisois grand compte de l’esprit, mais pourveu que le corps n’en fust pas à dire : Car à respondre en conscience, si l’une ou l’autre des deux beautez devoit necessairement y faillir, j’eusse choisi de quitter plustost la spirituelle : Elle a son usage en meilleures choses : Mais au subject de l’amour, subject qui principallement se rapporte à la veuë et à l’atouchement, on faict quelque chose sans les graces de l’esprit, rien sans les graces corporelles.
  • Ces deux commerces sont fortuites, et despendans d’autruy : l’un est ennuyeux par sa rareté, l’autre se flestrit avec l’aage : ainsin ils n’eussent pas assez prouveu au besoing de ma vie. Celuy des livres, qui est le troisiesme, est bien plus seur et plus à nous. Il cede aux premiers les autres advantages : mais il a pour sa part la constance et facilité de son service : Cettuy-cy costoye tout mon cours, et m’assiste par tout : il me console en la vieillesse et en la solitude : il me descharge du poix d’une oisiveté ennuyeuse : et me deffait à toute heure des compagnies qui me faschent : il emousse les pointures de la douleur, si elle n’est du tout extreme et maistresse : Pour me distraire d’une imagination importune, il n’est que de recourir aux livres, ils me destournent facilement à eux, et me la desrobent : Et si ne se mutinent point, pour voir que je ne les recherche, qu’au deffaut de ces autres commoditez, plus reelles, vives et naturelles : ils me reçoivent tousjours de mesme visage.
  • Je ne voyage sans livres, ny en paix, ny en guerre. Toutesfois il se passera plusieurs jours, et des mois, sans que je les employe. Ce sera tantost, dis-je, ou demain, ou quand il me plaira : le temps court et s’en va ce pendant sans me blesser. Car il ne se peut dire combien je me repose et sejourne en cette consideration, qu’ils sont à mon costé pour me donner du plaisir à mon heure : et à reconnoistre, combien ils portent de secours à ma vie : C’est la meilleure munition que j’aye trouvé à cet humain voyage : et plains extremement les hommes d’entendement, qui l’ont à dire.
  • Chez moy, je me destourne un peu plus souvent à ma librairie, d’où, tout d’une main, je commande mon mesnage : Je suis sur l’entree ; et vois soubs moy, mon jardin, ma basse cour, ma cour, et dans la plus part des membres de ma maison. Là je feuillette à cette heure un livre, a cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pieces descousues : Tantost je resve, tantost j’enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voicy.
  • Tout lieu retiré requiert un proumenoir. Mes pensees dorment, si je les assis. Mon esprit ne va pas seul, comme si les jambes l’agitent. Ceux qui estudient sans livre, en sont tous là.
  • C’est là mon siege. J’essaye à m’en rendre la domination pure : et à soustraire ce seul coing, à la communauté et conjugale, et filiale, et civile. Par tout ailleurs je n’ay qu’une auctorité verbale : en essence, confuse. Miserable à mon gré, qui n’a chez soy, où estre à soy : où se faire particulierement la cour : où se cacher. L’ambition paye bien ses gents, de les tenir tousjours en montre, comme la statue d’un marché.
  • Si quelqu’un me dit, que c’est avillir les muses de s’en servir seulement de jouet et de passetemps, il ne sçait pas comme moy combien vaut le plaisir, le jeu et le passetemps : à peine que je ne die toute autre fin estre ridicule. Je vis du jour à la journee, et parlant en reverence, ne vis que pour moy : mes desseins se terminent là. J’estudiay jeune pour l’ostentation ; depuis, un peu pour m’assagir : à cette heure pour m’esbatre : jamais pour le quest.
  • Les livres ont beaucoup de qualitez aggreables à ceux qui les sçavent choisir : Mais aucun bien sans peine : C’est un plaisir qui n’est pas net et pur, non plus que les autres : il a ses incommoditez, et bien poisantes : L’ame s’y exerce, mais le corps, duquel je n’ay non plus oublié le soing, demeure ce pendant sans action, s’atterre et s’attriste. Je ne sçache excez plus dommageable pour moy, ny plus à eviter, en cette declinaison d’aage.

Chapitre 4 : De la diversion
  • Nous voyons des propos communs, que ce que j’auray dit sans soing, si on vient à me le contester, je m’en formalise, je l’espouse : beaucoup plus ce à quoy j’aurois interest.
  • Quand les medecins ne peuvent purger le catarrhe, ils le divertissent, et desvoyent à une autre partie moins dangereuse. Je m’apperçoy que c’est aussi la plus ordinaire recepte aux maladies de l’ame.
  • Cette autre leçon est trop haute et trop difficile. C’est à faire à ceux de la premiere classe, de s’arrester purement à la chose, la considerer, la juger. Il appartient à un seul Socrates, d’accointer la mort d’un visage ordinaire, s’en apprivoiser et s’en jouer. Il ne cherche point de consolation hors de la chose : le mourir luy semble accident naturel et indifferent : il fiche là justement sa veuë, et s’y resoult, sans regarder ailleurs.
  • Ces pauvres gens qu’on void sur l’eschaffaut, remplis d’une ardente devotion, y occupants tous leurs sens autant qu’ils peuvent : les aureilles aux instructions qu’on leur donne ; les yeux et les mains tendues au ciel : la voix à des prieres hautes, avec une esmotion aspre et continuelle, font certes chose louable et convenable à une telle necessité. On les doibt louer de religion : mais non proprement de constance. Ils fuyent la lucte : ils destournent de la mort leur consideration : comme on amuse les enfans pendant qu’on leur veut donner le coup de lancette.
  • Celuy qui meurt en la meslee, les armes à la main, il n’estudie pas lors la mort, il ne la sent, ny ne la considere : l’ardeur du combat l’emporte.
  • Nous pensons tousjours ailleurs : l’esperance d’une meilleure vie nous arreste et appuye : ou l’esperance de la valeur de nos enfans : ou la gloire future de nostre nom : ou la fuitte des maux de cette vie : ou la vengeance qui menasse ceux qui nous causent la mort […].
  • Voire les arguments de la Philosophie, vont à touts coups costoyans et gauchissans la matiere, et à peine essuyans sa crouste. Le premier homme de la premiere eschole Philosophique, et surintendante des autres, ce grand Zenon, contre la mort : Nul mal n’est honorable : la mort l’est : elle n’est pas donc mal. Contre l’yvrongnerie : Nul ne fie son secret à l’yvrongne : chacun le fie au sage : le sage ne sera donc pas yvrongne. Cela est-ce donner au blanc ? J’ayme à veoir ces ames principales, ne se pouvoir desprendre de nostre consorce. Tant parfaicts hommes qu’ils soyent, ce sont tousjours bien lourdement des hommes.
  • Une aigre imagination me tient : je trouve plus court, que de la dompter, la changer ; je luy en substitue, si je ne puis une contraire, au moins un’autre. Tousjours la variation soulage, dissout et dissipe : Si je ne puis la combatre, je luy eschappe : et en la fuïant, je fourvoye, je ruse : Muant de lieu, d’occupation, de compagnie, je me sauve dans la presse d’autres amusemens et pensees, où elle perd ma trace, et m’esgare.
  • Peu de chose nous divertit et destourne : car peu de chose nous tient. Nous ne regardons gueres les subjects en gros et seuls. ce sont des circonstances ou des images menues et superficielles qui nous frappent : et des vaines escorces qui rejallissent des subjects.
  • L’opiniastreté de mes pierres, specialement en la verge, m’a par fois jetté en longues suppressions d’urine, de trois, de quatre jours : et si avant en la mort, que c’eust esté follie d’esperer l’eviter, voyre desirer, veu les cruels efforts que cet estat m’apporte. O que ce bon Empereur, qui faisoit lier la verge à ses criminels, pour les faire mourir à faute de pisser, estoit grand maistre en la science de bourrellerie ! Me trouvant là, je consideroy par combien legeres causes et objects, l’imagination nourrissoit en moy le regret de la vie : de quels atomes se bastissoit en mon ame, le poids et la difficulté de ce deslogement : à combien frivoles pensees nous donnions place en un si grand affaire. Un chien, un cheval, un livre, un verre, et quoy non ? tenoient compte en ma perte. Aux autres, leurs ambitieuses esperances, leur bourse, leur science, non moins sottement à mon gré. Je voy nonchalamment la mort, quand je la voy universellement, comme fin de la vie. Je la gourmande en bloc : par le menu, elle me pille. Les larmes d’un laquais, la dispensation de ma desferre, l’attouchement d’une main cognue, une consolation commune, me desconsole et m’attendrit.
  • Ainsi nous troublent l’ame, les plaintes des fables […]. Est ce raison que les arts mesmes se servent et facent leur proufit, de nostre imbecillité et bestise naturelle ?
  • C’est priser sa vie justement ce qu’elle est, de l’abandonner pour un songe.

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