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Commentaires sur les scènes 1 à 3, acte I, du « Don Giovanni » de Da Ponte et Mozart

10 octobre 2008

 

"J’ay leu en Tite-Live cent choses que tel n’y a pas leu. Plutarque en y a leu cent, outre ce que j’y ay sceu lire, et, à l’adventure, outre ce que l’autheur y avoit mis." (Montaigne, Essais, Livre I, chapitre 26). J’essaierai, si je peux, d’éviter les contresens, en espérant être un "suffisant lecteur" et non l’inverse.

 
Ces commentaires visent à proposer une lecture de toute la première partie du Don Giovanni, jusqu’au serment de vengeance scellé entre Donna Anna et Don Ottavio à la scène 3 de l’acte I.
 
On peut entendre cette première partie, depuis le solo de Leporello (Notte e giorno faticar),  ici : http://www.deezer.com/track/1842430

 
Ce qui m’intéresse, c’est principalement ce moment du serment (Lo giuro) et son aparté (Che giuramento dei ! Che barbabaro momento!  : Dieux, quel serment ! quel moment barbare !), où les propos tenus, suivis en cela par la musique, montrent le trouble où sont plongés les protagonistes (Tra cento affetti e cento vammi ondeggiando il cor. – A travers cent et cent "affects"/sensations/sentiments/passions mon coeur va ondoyant/flottant/ballotant) Et c’est ce trouble qui plus particulièrement m’intéresse, trouble et déchirures que Don Giovanni provoque inévitablement dans les règles sociales en y introduisant le désir.
 
 
I. Les péripéties
 
 
Voici les différents moments de l’action qui se succèdent dans cette première partie :
 
Acte I, scène 1
C’est la nuit, dans un jardin, devant la maison du Commandeur et de sa fille (Donna Anna).
 
  • Leporello se plaint de son sort de valet : il doit faire le guet dehors, pendant que son maître est là-haut avec la femme, Donna Anna (Vuol star dentro colla bella / Ed io far la sentinella!) ; mais il entend des cris, prend peur et va se cacher (Ma mi par che venga gente; / Non mi voglio far sentir.)
Leporello
Notte e giorno faticar,
Per chi nulla sa gradir,
Piova e vento sopportar,
Mangiar male e mal dormir.
Voglio far il gentiluomo
E non voglio più servir…
Oh che caro galantuomo!
Vuol star dentro colla bella,
Ed io far la sentinella!
Voglio far il gentiluomo
E non voglio più servir…
Ma mi par che venga gente;
Non mi voglio far sentir.
(Si ritira)

 

  • Don Giovanni sort de la maison du Commandeur, masqué, poursuivi par Donna Anna. Elle cherche à l’empêcher de s’enfuir : "Non sperar, se non m’uccidi, / Ch’io ti lasci fuggir mai!" ("N’espère pas, si tu ne me tues, que je te laisse jamais fuir!") quand, lui, cherche à se dégager : "Donna folle ! indarno gridi, / Chi io son tu non saprai !" ("Femme folle ! en vain tes cris, qui je suis tu ne le sauras pas !"). Leporello s’exclame : "Che tumulto! Oh, ciel, che gridi!". Donna Anna appelle alors ses domestiques à l’aide : "Gente! Servi! Al traditore!", et Don Giovanni la menace : "Taci e trema al mio furor!" ("Tais-toi et crains ma fureur!"). Puis ils s’insultent: "Scellerato!", "Sconsigliata!" (irréfléchie, folle). Donna Anna menace de poursuivre et persécuter sans cesse cet homme masqué, cet inconnu : "Come furia disperata / Ti sapro persiguitar!" ("Comme une furie desespérée je saurai te persécuter!"), et Don Giovanni reprend comme une crainte : "Questa furia disperata / Mi vuol far precipitar!" ("Cette furie désespérée veut me faire tomber/précipiter.")
Donna Anna

(Trattenendo Don Giovanni)

Non sperar, se non m’uccidi,
Ch’io ti lasci fuggir mai!

Don Giovanni

(sempre cercando di celarsi)

Donna folle! indarno gridi,
Chi son io tu non saprai!

Leporello

(avanzandosi)

Che tumulto! Oh ciel, che gridi!
Il padron in nuovi guai.

Donna Anna

Gente! Servi! Al traditore!

Don Giovanni

Taci e trema al mio furore!

Donna Anna

Scellerato!

Don Giovanni

Sconsigliata!

Leporello

Sta a veder che il libertino
Mi farà precipitar!

Donna Anna

Come furia disperata
Ti saprò perseguitar!

Don Giovanni

Questa furia disperata
Mi vuol far precipitar!
 

  • Le père de Donna Anna (le Commandeur) intervient, un flambeau à la main, l’épée dans l’autre, et interpelle l’inconnu : "Lasciala, indegno!". Un jeu de scène est ici spécifié dans le livret de Lorenzo Da Ponte : Donn’Anna, udendo la voce del padre, lascia Don Giovanni ed entra in casa (Donna Anna, entendant la voix du père, lâche Don Giovanni et entre dans la maison). Le Commandeur provoque Don Giovanni en duel ("Battiti meco!"), qui refuse, trouvant le père de Donna Anna indigne de lui ("Va, non mi degno / Di pugnar teco."). Celui-ci le provoque à nouveau : "Cosi pretendi da me fuggir?" ("C’est ainsi que tu prétends me fuir ?"). A cela, Don Giovanni répond immédiatement ("Misero, attendi, / Se vuoi morir!")

Il Commendatore

(con spada e lume)

Lasciala, indegno!

(Donn’Anna, udendo la voce del padre, lascia Don
Giovanni ed entra in casa.)

Battiti meco!

Don Giovanni

Va, non mi degno
Di pugnar teco.
Il Commendatore
Così pretendi da me fuggir?

Leporello

Potessi almeno di qua partir!

Don Giovanni

Misero, attendi,
Se vuoi morir!
 

  • Don Giovanni et le Commandeur se battent, et ce dernier est frappé à mort. Son agonie est commentée dans un superbe trio : le mourant appelle à l’aide et désigne l’homme masqué comme un assassin ("Ah, soccorso! son tradito! L’assasino m’ha ferrito, / E dal seno palpitante / Sento l’anima partir." Ah, au secours! L’assassin m’a touché, et de ma poitrine palpitante je sens mon âme partir.) ; Don Giovanni regarde la vie s’échapper de cet homme, qu’il appelle "le malheureux" (il sciagurato), dont l’âme s’en va de la poitine palpitante – noter le rythme de la musique, comme les palpitations du coeur, le halètement des derniers souffles et la stupeur qui prend chacun à part dans le drame, la suspension devant le spectacle de l’agonie – ("Ah, già cade il sciagurato, / Affanoso e agonizzante, / Già del seno palpitante / Veggo l’anima partir." Ah, déjà tombe le malheureux, haletant et agonisant, déjà de sa poitrine palpitante je vois l’âme partir.) ; et Leporello de faire le Coryphée ("Qual misfatto! qual eccesso! / Entro il sen dallo spavento / Palpitar il cor mi sento! Io non so che far, che dir.") – Le Commandeur meurt. 

(Si battono. Il Commendatore
è mortalmente ferito)

Il Commendatore

Ah, soccorso! son tradito!
L’assassino m’ha ferito,
E dal seno palpitante
Sento l’anima partir.

Don Giovanni

Ah, già cade il sciagurato,
Affannoso e agonizzante,
Già dal seno palpitante
Veggo l’anima partir.

Leporello

Qual misfatto! qual eccesso!
Entro il sen dallo spavento
Palpitar il cor mi sento!
Io non so che far, che dir.

(Il Commendatore muore.)
 
 

Acte I, scène 2
  • Brève scène au registre comique entre le valet et son maître. Dans la nuit et sans lumière, ils reviennent sur les faits, que Leporello condamne. Il se fait rabrouer par son maître. Les deux sortent, laissant le cadavre du Commandeur seul sur scène. 

Don Giovanni

(sottovoce)

Leporello, ove sei? [Leporello, où es-tu ?]

Leporello

Son qui, per mia disgrazia, e voi? [Je suis là, pour mon malheur, et vous ?]
Don Giovanni
Son qui. [Je suis là.]

Leporello

Chi è morto, voi o il vecchio? [Qui est mort ? Vous où le vieux ?]

Don Giovanni

Che domanda da bestia! Il vecchio. [Quelle question stupide ! Le vieux.]

Leporello

Bravo, due imprese leggiadre! [Bravo ! …]
Sforzar la figlia ed ammazzar il padre! [Forcer la fille et tuer le père!]

Don Giovanni

L’ha voluto, suo danno. [Il l’a voulu, pour son mal.]

Leporello

Ma Donn’Anna, cosa ha voluto? [Mais Donna Anna, qu’est-ce qu’elle a voulu ?]

Don Giovanni

Taci, non mi seccar, vien meco, se non [Tais-toi, ne m’importune pas, viens avec moi, sinon…]
vuoi qualche cosa ancor tu!
 
Acte 1, scène 3
  • Donna Anna arrive avec Don Ottavio pour secourir son père. Elle le découvre mort et devient comme folle. Elle s’évanouit.
  • Don Ottavio essaie de la réconforter et demande de l’aide à ses serviteurs.
  • Donna Anna reprend ses esprits et demande à Don Ottavio de venger "quel sangue" (ce sang).
  • Il jure. Mais en aparté tous deux commentent ce serment et ce moment terribles et barbares.
C’est cette scène que j’étudierai plus longuement. 
 
 
 
II. Commentaires et analyses
 
 
I. Voilà qu’à cause de son maître Leporello veut faire le gentilhomme
  
Que Don Giovanni introduise le désir dans le monde, et que ce désir vienne bousculer les règles sociales, cela apparaît clairement dès le solo de Leporello, au tout début de l’opéra :
Voglio far il gentiluomo
E non voglio più servir…
Le valet de Don Giovanni se plaint de sa condition de serviteur, il voudrait lui aussi "faire le gentilhomme" comme son maître plutôt que de faire le guet dans le vent et la pluie . Surtout quand "faire le gentilhomme", c’est faire l’amour, puisque son maître est censé se trouver dans les bras de Donna Anna, fille du Commandeur et fiancée de Don Ottavio. Et que servir, c’est être entravé et contraint.
Si "faire le gentilhomme", c’est faire l’amour, l’effet est bien sûr comique, mais aussi grinçant : associer le "gentilhomme" (et donc la noblesse) à l’activité sexuelle asociale et débridée d’un Don Giovanni est aussi violent que l’attaque portée cent ans plus tôt par Molière contre le "grand seigneur méchant homme". La noblesse serait alors ici celle d’un homme vivant dans ses désirs, vivant ses désirs – ou "persévérant dans son être (de désirs)" si je dois parler comme Spinoza (j’ajoute "de désirs", bien sûr). Si "faire le gentilhomme", c’est vivre selon la nature, et donc suivre ses désirs, on s’éloigne radicalement d’une noblesse liée aux codes d’honneur ou à la morale.
Cette remise en cause de la noblesse, de la part de Da Ponte, tient aussi beaucoup plus classiquement au "far" : dire qu’on veut faire le gentilhomme, alors que selon les règles sociales on naît gentilhomme ou non, c’est dire finalement que la noblesse n’a rien à voir avec la naissance, mais tout avec les actions, et qu’un roturier est noble s’il agit noblement (pour DG, selon les pulsions de la Nature), alors qu’un gentilhomme ne l’est pas s’il agit sans noblesse.
Certes, cette remise en cause est faite par un valet, et un valet trouillard, ce qui en atténue a priori la portée. Car à peine a-t-il proclamé et affirmé virilement son désir, qu’il prend peur et veut se cacher en entendant des bruits et des cris (dispute entre DG et Donna Anna).
Ma mi par che venga gente;
Non mi voglio far sentir.

(Si ritira)
"Mais il me semble que des gens viennent ; je ne veux pas qu’on me remarque/qu’on me sente".
 
D’un "voglio" affirmé plein poumons (voir musique), nous passons soudain à un "non voglio" peureux. Leporello est l’homme qui n’a guère plus de respect au fond dans les lois sociales que Don Giovanni, mais qui n’a pas la force d’affirmer son désir au-delà de la parole ou des petites combines sans panache.
 
En résumé, dès la fin du solo, il apparaît déjà, dans la bouche de Leporello, que "il gentiluomo", ce n’est pas forcément l’homme poli de la Cour, l’ "honnête homme" décrit par Baladassare Castiglione dans son Courtisan, cet idéal de l’homme social et socialisé par excellence, mais bien l’homme capable d’écouter et de suivre ses pulsions et leur force – homme de nature désirante et pulsionnelle, et non pas d’éducation humaine ou humaniste. Homme a-social et bousculant les règles sociales. Et il apparaît également que "far il gentiluomo", c’est donner à ses désirs la place extensive qu’ils veulent prendre en ce monde, les faire être et ne pas craindre de les faire sentir ("far sentir") – autrement dit, plus crûment, et sous le rapport de l’étendue, bander.
 
Il sera question de sang et d’honneur, après la mort du Commandeur, dans la scène du serment entre Donna Anna et Don Ottavio.
sangue : le sang, la nature, le désir, la mort, l’animalité, l’instinct, la libido, le"ça", les pulsions de vie et de mort : ce qui meut Don Giovanni, ce avec quoi il a partie liée.
ognor : l’honneur, la société et ses règles, le contrôle social et économique des désirs (fiançailles, mariage, procréation), le moi et le surmoi, les "commandements" des lois (DG tue un "Commandeur") : ce qui "tient" l’homme social.
 
 
 II. Que s’est-il passé entre Donna Anna et Don Giovanni, là-haut dans la chambre ? ou "Ma Donn’Anna, cosa ha voluto?" (Leporello)
 
La thèse selon laquelle Donna Anna serait amoureuse de Don Giovanni n’est pas nouvelle. C’est elle que je vais défendre et tenter d’étayer.
Amoureuse, je veux dire : dans le désir pour le séducteur. Non que j’y voie la vérité sur le personnage. Je dis ici que c’est une possibilité qu’offre le texte à ceux qui aiment cette idée, et cela pour le plaisir qu’ils y prennent. Car sous cet aspect, Donna Anna se présente de façon moins monolithique qu’ordinairement. Ou du moins, son monolithisme devient chose de façade, qui laisse présumer et ressentir qu’oeuvrent en elle de puissants sentiments, des désirs et des contrariétés bien tumultueux. Cette monomanie de la vengeance drappée dans le langage de l’honneur couvrirait autre chose.
Encore une question d’honneur luttant contre le désir ? Quoi ! Voudriez-vous rapprocher Donna Anna de Chimène ? Non, bien au contraire, car à l’inverse de la leçon de Corneille, je vois dans le recours à l’honneur et à ses serments de vengeance, affiché à la scène 3, non pas une victoire glorieuse de la raison sur le désir, mais un pis-aller, un transfert du désir et de son énergie sur un objet faux : où le désir, qui secoue les règles sociales – ce désir de Donna Anna pour Don Juan –  une fois rattrapé par ces mêmes règles – qui font qu’un père tire l’épée et qu’il meurt, qui fait qu’un fiancé doit lui aussi tirer l’épée – n’a pas d’autre possibilité que de s’incarner dans ses règles (honneur, vengance) mais comme en un objet inadéquat – et par conséquent douloureusement faux. "Ah! Vendicar, se il puoi, giura quel sangue ognor !" et "Lo giuro, lo giuro !", clamés soudain à la scène 3, sonnent faux, excessivement "trompettés", parce qu’il n’est pas question de cela en vérité et au fond : il y a mensonge – ils le savent ! – à traiter ce sang-là par l’honneur (nous le verrons), si j’ose dire à le retraiter et blanchir par l’honneur. Mais la situation sociale n’offre pas d’autre solution pour Donna Anna, sinon cette action du mensonge devant la vérité de la nature, qui bien sûr y résistera : sang et désir – choses intraitables.
L’honneur, donc, contre le désir, mais en rien à la gloire du premier. L’honneur, à défaut du désir. Là se trouve pour moi tout le tragique d’une inter-diction, de cette parole d’honneur qui vient prendre la place du chant d’amour contrarié : non plus par force glorieuse de domination de soi, comme chez Corneille, mais seulement et tragiquement par lâcheté ; la lâcheté d’Ottavio, sorte de Charles Bovary à ses dix-huit ans, plusieurs décennies avant son mariage.
 
 

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