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Il faut voir comme on nous parle.

23 septembre 2008
 
On se plaint de la violence des rapports entre les personnes aujourd’hui, de l’incivilité. On en fait les titres de la presse. On s’en affole.
 
Il est évident qu’une société qui exalte l’individu et ses désirs personnels ne peut pas aider beaucoup aux civilités et à la science du vivre ensemble, du vivre avec les autres – à la science de "l’entre-gens" comme on disait naguère.
Il faudrait citer ici le nombre de publicités qui s’appuient sur et exaltent l’égoïsme et l’égocentrisme. "Où je veux, comme je veux.", "J’vais m’gêner !", etc.
Il faudrait simplement parler de cette manière de s’adresser au lecteur dans les formulaires ou sur les pages Web, cette première personne du singulier partout : "mon compte", "ma banque", "mon bus", "mon abonnement"… qui ont remplacé "votre compte", "votre banque", "votre bus", "votre abonnement" – où ce "votre" laissait encore exister d’autres que moi : les autres usagers, ou bien tout simplement la personne qui me dit "vous" et qui n’est pas moi. Moi, mon, mes… où sont "les autres" ?

– Or, attention : le moi est haïssable (cf. billet à ce sujet, dans ce même blog, catégorie "Blaise Pascal"). Plus vous rejetterez les autres, et plus vous les craindrez. Et plus ils vous feront violence… par la peur qu’ils vous inspirent et le danger qu’ils vous mettent de vous justifier de vous-même à leurs yeux.

 
"Il faut voir comme on nous parle" : cette simple phrase de Souchon dit beaucoup sur la violence des rapports dictés par la manière dont celui qui nous parle nous considère. La façon dont on nous parle peut nous faire violence, car c’est la façon dont on nous considère, la façon dont on nous envisage : elle nous oblige à prendre un rôle qu’elle nous assigne. Soit nous acceptons ce rôle qu’on nous donne, soit nous rectifions, soit nous n’acceptons pas et nous refusons d’entrer dans le dialogue, soit encore nous le quittons après quelques essais infructueux pour parvenir à s’accorder sur les conditions de l’échange.
 
Mais quel moyen avons-nous de rectifier les conditions de l’échange face à la puissance de nos interlocuteurs médiatiques ? Quel moyen avons-nous de leur demander de transformer les conditions de l’échange et du dialogue ? Aucun, bien entendu. Il faut s’y soumettre. C’est à prendre ou à laisser.
 
Par exemple, le style décontracté provocateur est prisé dans les médias sur les talk-shows. Il donne l’impression (ce n’est qu’une marque, qu’une façade) d’un esprit libre et indépendant des préjugés : il "fait" 1) intelligent parce que critique ; 2.) "cool", pas protocolaire, donc sympathique (s’oppose aux personnes "raides"). Il marque une aisance personnelle dans la vie, qui en impose à tous ceux qui n’auraient pas cette aisance.
Premier mensonge : cette aisance affichée l’est sur un plateau télé, lieu familier à l’hôte, bien évidemment, plutôt qu’aux invités, et certes pas dans la vie, où une telle aisance pourrait être totalement décalée et inadmissible de mépris pour autrui. La vie n’est pas un plateau télé.
Second mensonge : le "cool" n’est pas la marque d’une intelligence, pas plus que la provocation, et pas plus qu’une critique incapable de proposer quelque chose de construit à la place de ce qui est critiqué.
 
"Il faut voir comme on nous parle " = il faut voir quel type de relation on nous demande d’accepter, et quel rôle on nous oblige à prendre dans le dialogue média/individu, "société"/individu (je mets "société" entre guillemets car il s’agit de la société que veulent mettre en scène la publicité et les médias – pour des raisons diverses, et surtout économiques). Or, cette relation dictée par le "comme on nous parle" est à prendre ou à laisser, car nous (individus) n’avons pas la puissance sonore et d’affichage des medias d’une part. D’autre part, ce n’est pas un dialogue où nous pourrions faire et prendre notre place, car c’est un faux dialogue : un dialogue véritable se fait en présence des deux interlocuteurs à égalité, et chacun continue l’échange en s’ajustant aux réactions progressives de l’autre, lui faisant sa place et cherchant à le comprendre progressivement autant qu’à se faire comprendre, à enseigner de soi autant qu’à apprendre de lui.
 
Nous reste donc à supporter les pubs dans le métro, à prendre sur nous. (Quant aux soi-disant "espaces de parole" laissés sur Internet – genre : "Vos réactions" – on sait bien qu’il s’agit d’un simple piège à cons : un déversoir comme il en existe dans tous les systèmes de drainage).
 
Jusqu’à "l’immense nausée des affiches" dont se plaignait déjà Baudelaire. "Il faut voir comme on nous parle".

From → Société

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