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Raison d’avoir peur

16 septembre 2008
On s’extasie sur ce "N’ayez pas peur!" lancé par J.P.II, et repris par Benoît XVI qui en a compris l’efficacité. C’est en effet un bon slogan.

L’humanité est d’abord chose inquiète, et lui lancer ce message du haut d’une grand-messe, c’est comme, en aveugle, tirer à trois mètres sur un diplodocus : on est sûr de toucher.

D’autre part, c’est, très habilement, partir de l’inquiétude normale qu’il y aurait à "croire" aujourd’hui, dans notre époque rationaliste, à épouser la "folie de la croix" (saint Paul) quand la raison a su éclairer les hommes de ses connaissances et de sa technique (on n’a pas pu brûler tous les Galilée) et même politiquement (construire de grandes démocraties sans légiférer par "Dieu" ni par un Décalogue). Bref, c’est prendre en compte la peur normale qu’il y aurait à se livrer à nouveau à la foi, après avoir connu les "Lumières" du rationalisme, pour parler comme au XVIIIe siècle. Récupérer la peur, c’est le grand levier des religions.

Il faut toutefois souligner que la "crise" des Lumières s’ouvre avec la Première Guerre mondiale et qu’elle s’aggrave avec la Seconde : où le rationalisme et la technique, loin d’assurer la prospérité des hommes, les outillent pour tuer et exterminer plus puissamment encore: canons, lance-flammes, tanks, napalm, chambres à gaz, bombe atomique et bombe H. Nous sommes je crois toujours dans cette crise, qui a fragilisé le rationalisme et la confiance dans le progrès technique. Et comme l’a dit hier Benoît XVI en quittant la France : "C’est une époque propice pour un retour à Dieu".

Pour le dire autrement : l’Église a un bon coup à jouer en ce moment.

Ce "N’ayez pas peur" me fait penser au credo quia absurdum ("je crois parce que c’est absurde") : faire qu’on abandonne la raison à sa peur, à son malaise devant la foi "absurde", puis rassurer en disant "Oui, je sais que vous avez peur. Oui, vous avez peur de croire. Mais je vous le dis : n’ayez pas peur, vous pouvez croire en Dieu, n’ayez pas peur de la foi, même si elle ne s’accorde pas avec la raison. Et même, n’ayez pas peur de croire car, justement, la foi ne s’accorde pas avec la raison". Et même : "Quittez la raison, vous quitterez sa crainte."

Mais nous ôter cette peur, nous en "décomplexer", n’ôte en rien le fait que cette foi et cette raison ne s’accordent toujours pas, et que la raison s’oppose à la foi : on nous retire simplement le malaise qu’on en ressentait, ce problème de "conscience" qu’on s’en faisait. Bref, on nous absout d’avance de pêcher contre la raison, c’est tout. Geste chrétien.

Faut-il le rappeler : si la foi apaise les craintes que la raison à elle seule ne saurait apaiser, la foi est alors un opium.

Ils citeront le fameux épisode du porc d’Epicure, insouciant et heureux
sur le
bateau qui fait naufrage car inconscient du danger de la tempête, alors
que tous les marins meurent de peur, s’activent à leur salut et prient.
"Quoi ! vous refuserez
qu’on vous montre les dangers où vous êtes, et tout cela pour demeurer
heureux, comme le pourceau d’Epicure ? Si on vous livre à la
peur, c’est pour votre bien, pour que vous vous sauviez du danger où
vous êtes !" – Certes ! Voilà qui est charitable. Mais il faudrait
encore que ces dangers soient
réels, et la peur justifiée. Et puis la peur nous expose mal armé au
danger.

Mieux : on nous demande d’écouter la peur, le tout pour jouir ensuite de la joie qu’un Pape nous dise : je vous délivre de cette peur, vous n’avez pas à avoir peur. Quel soulagement ! Méthode connue : élever des épouvantails pour donner ensuite à les combattre et les vaincre.

Ainsi les méthodes de recrutement des sectes : ils commencent par vous demander tout ce qui ne va pas dans votre vie, par des centaines de questions qui au bout d’un moment vous fragilisent, qui activent et réveillent vos peurs et vos malaises jusqu’à ce que ces malaises et ces peurs vous dominent, pour enfin que vous y soyez livré, pour vous livrer à eux ; puis, parce que vous êtes alors tout entier à vos angoisses (angoisses d’hommes, banales et si communes, avec quoi pour vivre on s’habitue, mais qui réactivées vous submergent), et parce que vous avez quitté ce qui vous sert de raison, ils vous offrent alors leur secours – autrement dit, ils vous tirent de l’eau furieuse dans laquelle ils vous ont précipité. Et, pour comble, ils parviennent ainsi à se faire appeler des "sauveurs". Car notre effroi nous précipite alors vers eux comme vers un père protecteur et puissant. Dans leur main tendue on ne voit plus qu’un salut, oubliant que cette même main nous a précipité.

Il est vrai que dans les deux cas (main qui nous précipite et main qui nous sauve) nous reconnaissons au fond un maître : une main qui a pris tout pouvoir, à quoi nous laissâmes tout pouvoir – celui d’être précipité tout entier à la merci de ses angoisses, et celui d’être entièrement relevé de ses angoisses.
La honte et la peur attachées à l’idée que ma vie (psychique, c’est-à-dire moi) a été entièrement soumise à cette main (puisqu’elle me domina au point de me précipiter) font peut-être que je la craindrai toujours, et que je préfère la voir comme la main qui me sauve que comme celle qui me bat . Ainsi le chien aime la main de son maître non pas parce qu’elle le caresse, mais parce qu’elle ne le bat pas ; en fait, il prend plaisir à n’être pas battu et il en sait gré à son maître.
L’amour propre préfère toujours penser qu’il jouit du bien qu’on lui fait, plutôt que du mal qu’on ne lui fait pas.

La puissance de la main du maître tiendra toujours du fait qu’elle peut battre, et que tout amour propre préfère se mentir à lui-même et s’imaginer aimé plutôt que dominé.

Pascal : "Es-tu moins esclave pour être aimé et flatté de ton maître ? Tu as bien du bien, esclave, ton maître te flatte. Il te battra tantôt." (fragment 393 – édition de Ph. Sellier).

Et la puissance des manipulateurs vient du fait qu’ils peuvent faire ressurgir nos angoisses et nous y livrer. On connaît en eux le fait qu’ils le sachent, qu’ils possèdent ce pouvoir, et on leur sait gré qu’ils nous en apaisent ou bien n’en usent pas. Bref, ils nous tiennent.

J’ajoute que ce "N’ayez pas peur" me fait penser à ce que dit tout marchand au seuil de sa porte : "N’ayez pas peur, entrez…" Jésus avait pourtant chassé les marchands du temple.

J’aime la Bible, j’aime les Évangiles. Comme des leçons de sagesse, comme une recherche humaine. C’est chose personnelle d’aller construire un sens à sa vie. Ces écrits, comme d’autres, philosophiques ou dits "de spiritualité", sont traces humaines d’existences parlant aux étoiles et demandant ce qu’elles sont – étoiles et existences.

Qu’on poursuive ce dialogue, mais à part soi – et librement.

From → Société

One Comment
  1. Ode permalink

    N’abandonnons pas la spiritualité aux voix religieuses.

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