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Réflexions morales (Maximes), La Rochefoucauld, 1665

17 août 2008
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N.B. : J’ai conservé ici les maximes qui m’intéressent le plus ou qui me semblent les plus représentatives de la pensée de La Rochefoucauld, mais je n’adhère pas forcément à chacune d’elles.
[Entre crochets, la « traduction » et/ou des explications, quand elles s’avèrent nécessaires.]
BONNE LECTURE !

1. Ce que nous prenons pour des vertus n’est souvent qu’un assemblage de diverses actions et de divers intérêts, que la fortune ou notre industrie savent arranger ; et ce n’est pas toujours par valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants, et que les femmes sont chastes.
[fortune = hasard]
2. L’amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs.
5. La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous que la durée de notre vie.
[passions : tout ce qui s’oppose à la raison, tout ce qu’on éprouve malgré soi, qui vient du corps et du cœur, et contre la volonté propre de la raison. Acception ainsi popularisée par Descartes, dès 1646, avec son Traité des passions.]
8. Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours. Elles sont comme un art de la nature dont les règles sont infaillibles ; et l’homme le plus simple qui a de la passion persuade mieux que le plus éloquent qui n’en a point.
9. Les passions ont une injustice et un intérêt qui fait qu’il est dangereux de les suivre, et qu’on doit s’en défier lors même qu’elles paraissent les plus raisonnables.
[injustice : manque d’égard envers les autres ; intérêt : au sens d’être intéressé, d’être juge et partie.]
14. Les hommes ne sont pas seulement sujets à perdre le souvenir des bienfaits et des injures ; ils haïssent même ceux qui les ont obligés, et cessent de haïr ceux qui leur ont fait des outrages. L’application à récompenser le bien, et à se venger du mal, leur paraît une servitude à laquelle ils ont peine de se soumettre.
[obligés : qui leur ont fait du bien et envers lesquels, par conséquent, ils ont une dette.
Obliger quelqu’un, c’est se comporter avec quelqu’un de façon polie et bienveillante, si bien que cette personne est moralement (et psychologiquement) obligée de vous traiter de même. Désobliger quelqu’un, c’est le contraire, c’est-à-dire le traiter mal, si bien qu’il n’a plus envers vous aucune obligation de politesse ni d’égards. Reste dans notre langue actuelle l’adjectif désobligeant/e : faire une remarque désobligeante, c’est faire une remarque dont la nature impolie ou outrageante ôte à celui qui la reçoit l’obligation de politesse qu’il a envers celui qui l’a énoncée.
J’aime particulièrement cette acception sociale du verbe obliger. Il dit bien en quoi la politesse est une réciprocité d’obligations, ou chacun accepte de s’incommoder pour l’autre ; et que si l’un des deux rompt le pacte, l’autre n’y a plus obligation.
Enfin, il dit aussi ce que l’on a décrit sous le nom de potlatch, à savoir qu’un cadeau que l’on fait (un cadeau véritable, mais aussi des marques de politesse ou de bienveillance) peut chercher à « obliger » (à « endetter ») envers soi celui à qui on le fait. La preuve en est qu’on est gêné quand quelqu’un nous offre un cadeau disproportionné (trop cher, trop beau, trop prompt) à ce qu’on ressent pour lui, ou bien à ce qu’on serait capable (financièrement, sentimentalement, etc.) de lui donner nous-même en retour : la dette est alors trop lourde, et l’on en est embarrasé.
Si bien qu’un cadeau disproportionné peut s’avérer en fin de compte désobligeant : en vous offrant quelque chose qui excède ce que vous pouvez vous-même donner, on méprise votre capacité (ou pire, on cherche à mettre en lumière votre incapacité) à rendre la pareille ; bref on vous méprise, ou on vous fait injure. C’est un point qui fait qu’un « cadeau » demeure quelque chose de particulièrement délicat ; car le cadeau signifie une relation, et il est « raté » si la relation qu’il signifie n’est pas juste.
Tout le monde, au fond, sait ou ressent cela.]
19. Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d’autrui.
20. La constance des sages n’est que l’art de renfermer leur agitation dans le cœur.
[constance : impassibilité, égalité d’humeur, capacité à dominer ses pulsions (ses passions, dirait Descartes).]
21. Ceux qu’on condamne au supplice affectent quelquefois une constance et un mépris de la mort qui n’est en effet que la crainte de l’envisager. De sorte qu’on peut dire que cette constance et ce mépris sont à leur esprit ce que le bandeau est à leurs yeux.
[en effet : en vérité.]
22. Il faut de plus grandes vertus pour soutenir la bonne fortune que la mauvaise.
[Voir aussi le mot fameux de Mme de Staël : « La gloire est le deuil éclatant du bonheur ».]
26. Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.
27. On fait souvent vanité des passions même les plus criminelles ; mais l’envie est une passion timide et honteuse que l’on n’ose jamais avouer.
[faire vanité : se vanter de ; envie : ce qu’on appellerait aujourd’hui la jalousie. Toutefois, on distinguait à l’époque envie et jalousie, qui ne correspondent pas tout à fait au même sentiment.
La jalousie est le désir impérieux d’être l’unique possesseur de quelque chose, qu’il s’agisse d’un bien matériel ou abstrait, comme par ,exemple les sentiments d’une personne. Par exemple : vouloir être le seul aimé, le seul préféré ; ainsi, Yahvé est dit « le dieu jaloux » dans la Bible, car il exige d’être le seul à être adoré (cf. épisode du Veau d’Or, parmi d’autres) ; dans le même ordre d’esprit, on dit encore de quelqu’un qu’il est jaloux de son pouvoir, c’est-à-dire qu’il veut à tout prix le conserver, et en être le seul détenteur ; être jaloux d’une femme signifie qu’on veut qu’elle n’aime que nous, et que personne d’autre ne cherche à nous la prendre ; de la même manière, Harpagon est jaloux de son trésor.
L’envie, c’est autre chose : c’est désirer ce que possède autrui et qu’on n’a pas soi-même, qu’il s’agisse de biens matériels ou de qualités comme par exemple la beauté, l’aisance en société, l’humour, tel don artistique, etc. Les moralistes, et après eux les psychologues, ont souvent souligné le caractère dévorant de cette « passion » qu’est l’envie, sentiment irrépressible et violent, comme chacun en a certainement pu faire l’expérience au moins une fois dans sa vie… Elle a d’ailleurs très bien été mise en scène, comme par exemple au cinéma dans Amadeus de Milos Forman, où elle conduit à la mort de celui qu’on admire et dont l’existence nous fait souffrir parce qu’elle témoigne de notre médiocrité là où nous aurions souhaité exceller
.]

29. Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et de haine que nos bonnes qualités.
31. Si nous n’avions point de défauts, nous ne prendrions pas tant de plaisir à en remarquer dans les autres.
36. Il semble que la nature, qui a si sagement disposé les organes de notre corps pour nous rendre heureux, nous ait aussi donné l’orgueil pour nous épargner la douleur de connaître nos imperfections.
38. Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos craintes.
39. L’intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de personnages, même celui du désintéressé.
41. Ceux qui s’appliquent trop aux petites choses deviennent ordinairement incapables des grandes. 42. Nous n’avons pas assez de force pour suivre toute notre raison.

43. L’homme croit souvent se conduire lorsqu’il est conduit ; et pendant que par son esprit il tend à un but, son cœur l’entraîne insensiblement à un autre.

46. L’attachement ou l’indifférence que les philosophes avaient pour la vie n’était qu’un goût de leur amour-propre, dont on ne doit non plus discuter que du goût de la langue ou du choix des couleurs.

47. Notre humeur met le prix à tout ce qui nous provient de la fortune.
[Tout ce qui nous vient dans la vie, nous le jugeons bon ou mauvais non pas selon notre raison, mais selon notre humeur.]

49. On n’est jamais si heureux ni si malheureux qu’on s’imagine.

55. La haine pour les favoris n’est autre chose que l’amour de la faveur. Le dépit de ne la pas posséder se console et s’adoucit par le mépris que l’on témoigne de ceux qui la possèdent ; et nous leur refusons nos hommages, ne pouvant pas leur ôter ce qui leur attire ceux de tout le monde.

56. Pour s’établir dans le monde, on fait tout ce que l’on peut pour y paraître établi.
[le monde : la société.]
59. Il n’y a point d’accidents si malheureux dont les habiles gens ne tirent quelque avantage, ni de si heureux que les imprudents ne puissent tourner à leur préjudice.
62. La sincérité est une ouverture de cœur. On la trouve en fort peu de gens ; et celle que l’on voit d’ordinaire n’est qu’une fine dissimulation pour attirer la confiance des autres.
64. La vérité ne fait pas tant de bien dans le monde que ses apparences y font de mal.
70. Il n’y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher l’amour là où il est, ni le feindre où il n’est pas.
75. L’amour aussi bien que le feu ne peut subsister sans un mouvement continuel ; et il cesse de vivre dès qu’il cesse d’espérer ou de craindre.
79. Le silence est le parti le plus sûr de celui qui se défie de soi-même.
84. Il est plus honteux de se défier de ses amis que d’en être trompé.
87. Les hommes ne vivraient pas longtemps en société s’ils n’étaient les dupes les uns des autres.
90. Nous plaisons plus souvent dans le commerce de la vie par nos défauts que par nos bonnes qualités.
[commerce : échanges sociaux. Avoir commerce avec qqn signifie entretenir des relations avec quelqu’un, mais qui ne sont pas d’ordre « commercial », comme on l’entend aujourd’hui, n’impliquant ni vente ni achat.]
93. Les vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler de n’être plus en état de donner de mauvais exemples.
95. La marque d’un mérite extraordinaire est de voir que ceux qui l’envie le plus sont contraints de le louer.
[le louer : en faire les louanges.]
96. Tel homme est ingrat, qui est moins coupable de son ingratitude que celui qui lui a fait du bien.
102. L’esprit est toujours la dupe du cœur.
106. Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le détail ; et comme il est presque infini, nos connaissances sont toujours superficielles et imparfaites.
107. C’est une espèce de coquetterie de faire remarquer qu’on n’en fait jamais.
111. Plus on aime une maîtresse, et plus on est près de la haïr.
113. Il y a de bons mariages, mais il n’y en a point de délicieux.
115. Il est aussi facile de se tromper soi-même sans s’en apercevoir qu’il est difficile de tromper les autres sans qu’ils s’en aperçoivent.
117. La plus subtile de toutes les finesses est de savoir bien feindre de tomber dans les pièges que l’on nous tend, et on n’est jamais si aisément trompé que quand on songe à tromper les autres.
118. L’intention de ne jamais tromper nous expose à être souvent trompés.
121. On fait souvent du bien pour pouvoir faire impunément du mal.
122. Si nous résistons à nos passions, c’est plus par leur faiblesse que par notre force.
123. On n’aurait guère de plaisir si on ne se flattait jamais.
127. Le vrai moyen d’être trompé, c’est de se croire plus fin que les autres.
129. Il suffit quelquefois d’être grossier pour ne pas être trompé par un habile homme.
[grossier : balourd, sans finesse.]
134. On n’est jamais si ridicule par les qualités que l’on a que par celles que l’on affecte d’avoir.
[qualité : peut signifier encore à l’époque « caractéristiques », au sens neutre, c’est-à-dire sans préjuger que ces qualités soient « bonnes » ou « mauvaises ». Toutefois, le terme commence déjà à prendre son acception d’aujourd’hui de « bonnes qualités ». On voit que dans la maxime 90, La Rochefoucauld s’est senti obligé de spécifier (« bonnes qualités »). Ici, il est difficile de dire si qualités signifie traits caractéristiques de notre tempérament et de notre personne, ou bien ce que nous appelons aujourd’hui « qualités ». Je penche toutefois pour la seconde hypothèse.]
136. Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler d’amour.
137. On parle peu quand la vanité ne fait pas parler.
138. On aime mieux dire du mal de soi-même que de n’en point parler.
143. C’est plutôt par l’estime de nos propres sentiments que nous exagérons les bonnes qualités des autres, que par l’estime de leur mérité ; et nous voulons nous attirer des louanges, lorsqu’il semble que nous leur en donnons.
146. On ne loue d’ordinaire que pour être loué.
149. Le refus des louanges est un désir d’être loué deux fois.
[Refuser d’être félicité, c’est chercher à l’être deux fois : pour ce qu’on a fait, et pour sa prétendue modestie.]
158. La flatterie est une fausse monnaie qui n’a de cours que par notre vanité.
159. Ce n’est pas assez d’avoir de grandes qualités ; il en faut avoir l’économie.
[On dirait aujourd’hui : il faut savoir les gérer. ]
163. Il y a une infinité de conduites qui paraissent ridicules, et dont les raisons cachées sont très sages et très solides.
164. Il est plus facile de paraître digne des emplois qu’on n’a pas que de ceux que l’on exerce.
[emplois : fonctions.]
168. L’espérance, toute trompeuse qu’elle est, sert au moins à nous mener à la fin de la vie par un chemin agréable.
171. Les vertus se perdent dans l’intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer.
175. La constance en amour est une inconstance perpétuelle, qui fait que notre cœur s’attache successivement à toutes les qualités de la personne que nous aimons, donnant tantôt la préférence à l’une, tantôt à l’autre ; de sorte que cette constance n’est qu’une inconstance arrêtée et renfermée dans un même sujet.
184. Nous avouons nos défauts pour réparer par notre sincérité le tort qu’ils nous font dans l’esprit des autres.
(To be continued…)
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9 commentaires
  1. Fabrice permalink

    Bonsoir,
    de superbes citations comme j’ aime.
    A bientôt.
     
    BABE

  2. Virginie permalink

    Ces citations sont tellement………………..
    J’aime énormément.
    Amicalement
     

  3. plume permalink

    Ah! bon ! tout le monde aime !!! moi non … pas tout ! il y a matière à ouvrir des débats .Je retiendrai :" Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement." Merci monsieur de La Rochefoucauld.
    A bientôt …

  4. Benjamin permalink

    Oui, matière à débat, Plume, et je ne suis pas d’accord non plus avec tout, mais toutefois avec beaucoup de ces maximes. Malheureusement, je pars quelques jours au vert, et je ne pourrai pas engager le débat tout de suite, car sans ordinateur. Cela dit, si certaines maximes ne vous semblent pas justes, j’aurais plaisir à connaître lesquelles lorsque je reviendrai (si bien sûr vous avez le temps).Amicalement.

  5. Ode permalink

    J’ai pioché le n° 136 : je l’ai entendue de la voix de Brassens le jour où furent réunis avec lui ,Brel et Ferré autour du micro d’une radio en 1969 je crois. Il ne me semble pas qu’il ait évoqué  La Rochefoucauld à ce moment-là, en tout cas j’ai toujours cru que c’était de lui ! J’aime bien cette maxime : elle évoque pour moi tout le "fatras" que l’on peut regrouper sous ce terme d’amour.

  6. nesli permalink

    je dois explique un maximes pourriez m aider

  7. alvoet permalink

    Je ne comprend pas vraiment le n°121…

  8. Le 121 est très cynique. Il dit, je crois, que si nous faisons le bien, c’est pour nous attirer une bonne réputation. Et cette bonne réputation une fois acquise nous permet de faire du mal sans qu’on nous en veuille trop, voire sans que cela ne se remarque. Bref, que nous faisons le bien afin de nous donner la possibilité ensuite de faire le mal sans être (excessivement) critiqué.

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