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Penser ou passer sur les plateaux de télévision – Interview de Pierre Bourdieu (sociologue français, 1930-2002)

17 août 2008

                            

Etre un intellectuel et un penseur, ou disons, pour ne pas susciter la polémique ou le rejet, être un savant, ne suppose pas la "télégénie".  De même que bien passer à la télévision et en maîtriser les codes ne suppose pas en retour d’être un intellectuel ni un savant.

On ne dira pas en effet de Patrick Sébastien qu’il contribue à éclairer le monde par sa pensée, mais qu’il contribue à le divertir ou – plus justement – à lui procurer un plaisir de "reconnaissance".

Par "plaisir de reconnaissance", j’entends le plaisir de reconnaître – et de se reconnaître dans – ce qu’il convient d’aimer – mise en spectacle des habitus, pour parler comme Pierre Bourdieu – et de rassurer sa libido en la faisant tourner dans le manège d’une socialisation approuvée des plaisirs : c’est ainsi que tu dois aimer, c’est à ce pas que doit se conduire le cheval de tes passions si tu ne veux pas qu’il t’effraie ni qu’il effraie autrui. Et parfois les applaudissements, comme la tension devant les risques pris sur scène, disent le danger – finalement et heureusement évité – que l’ordre du monde et des plaisirs "sains" ne soient au chaos. Bref, on a eu chaud ! [Voir aussi Stéphane Mallarmé, in Divagations, "Un spectacle interrompu" – pour quelque point de vue neuf autrement à ces sujets.]

Il arrive aux hommes de télévision de vouloir occuper le terrain de la pensée pensante (par "pensée pensante", je veux dire celle qui cherche à s’extraire, par différents protocoles scientifiques, de "l’opinion" pour reprendre ce vieux terme). Leur habileté dans un art (celui de la communication) leur donne envie de briller dans un autre (celui de la pensée pensante). Là commence leur tyrannie, si je reprends les mots de Blaise Pascal, laquelle consiste à se dire capable dans un domaine sous prétexte qu’on est bon dans un autre :

La tyrannie consiste au désir de domination universel et hors de son ordre. […] leur faute est de vouloir régner partout.

Pierre Bourdieu reconnaît ici, entre autre, qu’il n’a pas développé en lui l’art de la communication télévisuelle, qu’il n’est pas "fait pour les plateaux de télé", que cela ne l’intéresse peut-être pas, en tout cas qu’il n’a pas ce talent.

Les conditions de débat sur un plateau de télévision exigent en effet de développer des compétences qui ne sont pas obligatoirement celles du penseur, c’est-à-dire pour lui de se faire habile dans un art autre que celui dans lequel il a développé son habileté et sa maîtrise. Sachant qu’il n’a pas ce talent, il refuse d’aller débattre dans ces conditions.
 
Il y ajoute son refus de se retrouver avec des interlocuteurs ineptes ou parfois mus par leur seule hostilité ou bien leur amour-propre.
 
Les hommes de télé ne pardonnaient donc pas à Pierre Bourdieu qu’il refuse de passer sur leur plateau, sachant en effet ce que "rapporte" symboliquement le fait d’avoir Bourdieu sur son plateau, qu’il s’agisse de lui ou… de sa tête.
Ils ne supportaient pas non plus sans doute que leurs ficelles (moyens d’existence) soient ainsi mises au jour avec cette évidence, comme si, parce qu’ils seraient démasqués, ils perdaient leur pouvoir. Voir "Le Pître châtié", de Stéphane Mallarmé, où le clown fardé se plonge dans l’eau d’un lac (les yeux d’une femme, sans doute) et se dépouille ainsi de son maquillage, puis sort de l’eau :
Tout à coup le soleil frappe la nudité
Qui pure s’exhala de ma fraîcheur de nacre,
 
Rance nuit de la peau quand sur moi vous passiez,
Ne sachant pas, ingrat ! que c’était tout mon sacre,
Ce fard noyé dans l’eau perfide des glaciers.
Les journalistes trop nus, et pour détourner l’attention (la leur autant que celle des autres), au fond par un sentiment humain de pudeur, lui firent alors le procès suivant : Pierre Bourdieu refuse le débat. Façon archi-classique de retourner à l’adversaire sa propre tactique et de l’y embarrasser pour gagner du temps en lui laissant démêler ce que l’on sait parfaitement faux : mais retardateur vital au regard de sa survie sociale et de ce sur quoi on bâtit sa vraisemblable existence au monde (son "sacre").
 
Non ! Bourdieu refusait le débat dans ces conditions, qu’il mettait au jour et disait pour ce qu’elles sont. Je l’approuve.

Car quoi ! en voudrait-on, par comparaison, au tennisman Roger Federer de refuser les matchs contre tout joueur de village qui le lui demanderait, sur des terrains cabossés qu’il ne maîtriserait pas, avec des arbitres juges et parties – et qui bien sûr s’en défendraient la main sur le cœur -, et qui plus est avec tout le village pour spectateurs, intervenant à coups d’applaudissements ou de sifflets pour soutenir leur "champion" ? Comment ferait-il pour bien jouer ? Il se pourrait même que, déstabilisé par ces conditions impossibles, il perde ou déclare forfait. Et même, à chaque ace marqué, le village finirait par s’énerver en disant de lui "qu’il ne joue pas le jeu", voire, dans l’ignorance des règles, "qu’il triche", "qu’il botte systématiquement en touche", "qu’il refuse le combat".
Non, bien sûr, on comprendrait qu’il refuse de jouer dans ces conditions, et on respecterait par là sa supériorité dans l’art du tennis.

 
Mais il est vrai que s’agissant de la pensée, comme le disait Descartes, "le bon sens est la chose du monde la mieux partagée", et notre amour-propre (je veux dire notre survie psychique, l’estime de soi) supporte mal qu’on puisse le supplanter dans ce domaine. On comprendra volontiers que Federer refuse de jouer avec nous au tennis, mais non pas que Bourdieu refuse de dialoguer sur un plateau avec Bernard-Henri Levy, Marek Halter, Marc-Olivier Fogiel, Thierry Ardisson ou Louise Bourgoin.
 
Et puis, c’est sans doute ce jeu là qui amuserait le village : Pierre Bourdieu battu et humilié sur le terrain qu’il pourfend, celui des apparences et du bon mot, par Thierry Ardisson ou Louise Bourgoin. Cette défaite fédérerait avantageusement le village : l’importun exclu, on pourrait se payer sa tête et ainsi continuer la fête inter nos.
 
Car pourquoi au fond ne pas inviter Pierre Bourdieu à débattre avec, par exemple, Noam Chomsky, comme il le suggérait ? Parce qu’on ne vendrait aucune place, que la soirée serait à perte, et qu’on s’ennuierait ferme loin du Coco Banana.
 
Et puis il faudrait lire un livre.

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One Comment
  1. Ode permalink

    Oui, "oh yaille,yaille" comme dit Bourdieu. Il a raison  de refuser d’installer sa bibliothèque ou son salon dans les toilettes publiques !! J’ai vu quelques fois Fogiel ou Ardisson et j’ai vu que, de toute façon, ils ne laissaient pas leurs invités s’exprimer, quelle que soit la qualité (?) de leurs questions. Est-ce que Bourdieu refuse de participer aussi à d’autres émissions, moins grand public ?Et pour faire écho à votre commentaire sur mon blog, et à ce que vous écrivez au début de ce billet,  il m’est revenu à l’esprit un article de journal dans lequel Godard justement remarquait que les gens étaient dans la reconnaissance, et pas dans la connaissance. Je vais le chercher, cet article, je ne suis plus sûre que c’était Godard !

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