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Les Essais de Michel de Montaigne – Livre I, chapitres 1 à 27

16 août 2008
 
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Bleu : citations
Vert : citations importantes
Rouge : citations très importantes
Jaune : citations à mes yeux les plus importantes
 
 Parutions des Essais : 1580, 1584, 1592.
 
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Au lecteur
C’est icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t’advertit dès l’entrée, que je ne m’y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n’y ay eu nulle consideration de ton service, ny de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d’un tel dessein. Je l’ay voué à la commodité particuliere de mes parens et amis : à ce que m’ayant perdu (ce qu’ils ont à faire bien tost) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entiere et plus vifve la connoissance qu’ils ont eu de moy. Si c’eust esté pour rechercher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et me presenterois en une marche estudiée. Je veus qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contantion et artifice : car c’est moy que je peins. Mes defauts s’y liront au vif, et ma forme naïfve, autant que la reverence publique me l’a permis. Que si j’eusse esté entre ces nations qu’on dict vivre encore sous la douce liberté des premiere loix de nature, je t’asseure que je m’y fusse tres-volontiers peint tout entier, et tout nud. Ainsi, lecteur, je suis moy-mesme la matiere de mon livre : ce n’est pas raison que tu employes ton loisir en un sujet si frivole et si vain. A Dieu donq ; de Montaigne, ce premier Mars mille cinq cens quatre vingt.
 
Chapitre 1 : Par divers moyens on arrive à pareille fin
  • Certes, c’est un subject merveilleusement vain, divers et ondoyant que l’homme. Il est malaisé d’y fonder jugement constant et uniforme.
Chapitre 2 : De la tristesse
  • Je suis des plus exempts de cette passion, et ne l’ayme ni ne l’estime, quoy que le monde ayt prins, comme à prix faict, de l’honorer de faveur particuliere. Ils en habillent la sagesse, la vertu, la conscience : sot et monstrueux ornement.
  • Je suis peu en prise de ces violentes passions. J’ay l’apprehension naturellement dure ; et l’encrouste et espessis tous les jours par discours.
Chapitre 3 : Nos affections s’emportent au delà de nous
  • […] aller tousjours beant après les choses futures […], chose à quoy nature mesme nous achemine, pour le service de la continuation de son ouvrage.
  • Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes toujours au delà.
  • Heureux, qui sçachent resjouyr et gratifier leur sens par l’insensibilité, et vivre de leur mort.
  • […] plusieurs choses mortes ont encore des relations occultes à la vie.
Chapitre 4 : Comme l’ame descharge ses passions sur des objects faux, quand les vrays luy defaillent
  • […] il semble que l’ame esbranlée et esmeuë se perde en soy-mesme, si on ne luy donne prinse ; il faut tousjours luy fournir d’object où elle s’abutte et agisse.
Chapitre 7 : Que l’intention juge nos actions
  • Nous ne pouvons estre tenus au delà de nos forces et de nos moyens. A cette cause, par ce que les effects et executions ne sont aucunement en nostre puissance et qu’il n’y a rien en bon escient en nostre puissance que la volonté : en celle là se fondent par necessité et s’establissent toutes les reigles du devoir de l’homme.
  • Je me garderay, si je puis, que ma mort die chose que ma vie n’ayt premierement dit.
Chapitre 8 : De l’oisiveté
  • L’ame qui n’a point de but estably, elle se perd […].
  • Dernierement que je me retiray chez moy, deliberé autant que je pourroy, ne me mesler d’autre chose que de passer en repos et à part ce peu qui me reste de vie, il me sembloit ne pouvoir faire plus grande faveur à mon esprit, que de le laisser en pleine oysiveté, s’entretenir soy mesmes, et s’arrester et rasseoir en soy : ce que j’esperois qu’il peut meshuy faire plus aisement, devenu avec le temps plus poisant et plus meur. Mais je trouve, variam semper dant otia mentem, que au rebours, faisant le cheval eschappé, il se donne cent fois plus d’affaire à soy mesmes, qu’il n’en prenoit pour autruy ; et m’enfante tant de chimeres et monstres fantasques les uns sur les autres, sans ordre et sans propos, que pour en contempler à mon aise l’ineptie et l’estrangeté, j’ay commancé de les mettre en rolle, esperant avec le temps luy en faire honte à luy mesmes.
Chapitre 9 : Des menteurs
  • […] et irois facilement couchant et allanguissant mon esprit et mon jugement sur les traces d’autruy, comme faict le monde, sans exercer leurs propres forces, si les inventions et opinions estrangieres m’estoient presentes par le benefice de la memoire ; que mon parler en est plus court […]
  • Et c’est chose difficile de fermer un propos et de le couper, depuis qu’on est arrouté.
  • […] et que les lieux et les livres que je revoy me rient tousjours d’une fresche nouvelleté.
  • Nous ne sommes hommes et ne nous tenons les uns aux autres que par la parole.
Chapitre 10 : Du parler prompt ou tardif
  • Onc ne furent à tous toutes graces données.
  • Si elle ne va gayement et librement, elle ne va rien qui vaille.
  • L’agitation est sa vie et sa grace.
  • Je ne me tiens pas bien en ma possession et disposition. Le hazard y a plus de droict que moy.
  • Ceci m’advient aussi : que je ne me trouve pas où je me cherche ; et me trouve plus par rencontre que par l’inquisition de mon jugement. J’aurai eslancé quelque subtilité en escrivant. (J’entends bien : morné pour un autre, affilée pour moy. Laissons toutes ces honnestetez. Cela se dit par chacun selon sa force.) Je l’ay si bien perdue que je ne sçay ce que j’ay voulu dire ; et l’a l’estranger descouverte parfois avant moy. Si je portoy le rasoir par tout où cela m’advient, je me desferoy tout. Le rencontre m’en offrira le jour quelque autre fois plus apparent que celuy du midi ; et me fera estonner de mon hesitation.
Chapitre 12 : De la constance
  • […] tous moyens honnestes de se garentir des maux sont non seulement permis, mais louables.
Chapitre 13 : Ceremonie de l’entreveuë des roys
  • Il n’est subject si vain qui ne merite un rang en cette rapsodie.
  • C’est, au demeurant, une tres-utile science que la science de l’entregent.
Chapitre 14 : Que le goust des biens et des maux depend en bonne partie de l’opinion que nous en avons
  • Toute opinion est assez forte pour se faire espouser au pris de la vie.
  • A quoy faire la connoissance des choses, si nous en perdons le repos et la tranquillité […] ?
  • La mort ne se sent que par le discours, d’autant que c’est le mouvement d’un instant […].
  • Le corps n’a, sauf le plus et le moins, qu’un train et qu’un pli. Elle [i.e. : l’âme] est variable en toute sorte de formes, et renge à soy et à son estat, quel qu’il soit, les sentiments du corps et tous autres accidens. […]. De tant de milliers de biais qu’elle a en sa disposition, donnons-luy en un propre à nostre repos et conservation […].
  • Platon craint nostre engagement aspre à la douleur et à la volupté, d’autant qu’il oblige et attache par trop l’ame au corps. Moy plustost au rebours, d’autant qu’il l’en desprent et desclouë.
  • L’opinion est une puissante partie, hardie et sans mesure.
  • Layssoy-je ma boyte chez moy, combien de soubçons et pensements espineux, et, qui pis est, incommunicables !
  • Par où je suis retombé à une tierce sorte de vie (je dis ce que j’en sens) certes plus plaisante beaucoup et plus reiglée : c’est que je faits courir ma despence quand et ma recette ; tantost l’une devance, tantost l’autre ; mais c’est de peu qu’elles s’abandonnent. Je vis du jour à la journée, et me contente d’avoir de quoy suffire aux besoings presens et ordinaires ; aux extraodinaires, toutes les provisions du monde n’y sçauroyent baster.
  • Chascun est bien ou mal selon qu’il s’en trouve.
  • Les accessions externes prennent saveur et couleur de l’interne constitution.
  • Pour juger des choses grandes et haultes, il faut un’ame de mesme, autrement nous leur attribuons le vice qui est le nostre.
Chapitre 19 : Qu’il ne faut juger de nostre heur qu’après la mort
  • […] joüer le dernier acte de sa comedie, et sans doute le plus difficile. En tout le reste il peut y avoir du masque : ou ces beaux discours de la Philosophie ne sont en nous que par contenance ; ou les accidens, ne nous essayant pas jusques au vif, nous donnent loysir de maintenir tousjours nostre visage rassis. Mais à ce dernier rolle de la mort et de nous, il n’y a plus que faindre, il faut parler François, il faut montrer ce qu’il y a de bon et de net dans le fond du pot, Nam verae voces tum demum pectore ab imo / Ejiciuntur, et eripitur persona, manet res. Voylà pourquoy se doivent à ce dernier traict toucher et esprouver toutes les autres actions de nostre vie. C’est le maistre jour, c’est le jour juge de tous les autres : c’est le jour, dict un ancien, qui doit juger de toutes mes années passées. Je remets à la mort l’essay du fruict de mes estudes. Nous verrons là si mes discours me partent de la bouche ou du coeur.
Chapitre 20 : Que philosopher, c’est apprendre à mourir
  • De vray, ou la raison se moque, ou elle ne doit viser qu’à nostre contentement.
  •  le plaisir est nostre but […].
  • Quoy qu’ils dient, en la vertu mesme, le dernier but de nostre visée, c’est la volupté.
  • Le but de nostre carriere, c’est la mort, c’est l’object necessaire de nostre visée : si elle nous effraye, comme est il possible d’aller un pas avant, sans fiebvre ?
  • Par le commun train des choses, tu vis pieçà par faveur extraordinaire. Tu as passé les termes accoustumez de vivre.
  • Ostons-luy l’estrangeté, pratiquons le, n’ayons rien si souvent en la teste que la mort.
  • La premeditation de la mort est premeditation de la liberté. Qui a apris à mourir, il a desapris à servir.
  • A la verité, en toutes choses, si nature ne preste un peu, il est malaisé que l’art et l’industrie aillent guère avant.
  • A chaque minute il me semble que je m’eschape.
  • Comme celuy qui continuellement me couve de mes pensées et les couche en moy, je suis à tout’heure preparé environ ce que je puis estre. Et ne m’advertira de rien de nouveau la survenance de la mort. Il faut estre tousjours boté et prest à partir, en tant qu’en nous est, et sur tout se garder qu’on n’aye lors affaire qu’à soy […].
  • Je me desnoue par tout ; mes adieux sont à demi prins de chacun, sauf de moy.
  • Nous sommes nés pour agir. […]. Je veux qu’on agisse, et qu’on allonge les offices de la vie tant qu’on peut, et que la mort me treuve plantant mes chous, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait.
  • […] aussi ay-je pris en coustume d’avoir, non seulement en l’imagination, mais continuellement la mort en bouche.
  • Si j’estoy faiseur de livres, je feroy un registre commenté des morts diverses. Qui apprendroit les hommes à mourir, leur apprendroit à vivre.
  • Mais, conduicts par sa main, d’une douce pente et comme insensible, peu à peu, de degré en degré, elle nous roule dans ce miserable estat et nous y apprivoise ; si que nous ne sentons aucune secousse, quand la jeunesse meurt en nous qui est en essence et en verité une mort plus dure que n’est la mort entiere d’une vie languissante, et que n’est la mort de la vieillesse.
  • Votre mort est une des pieces de l’ordre de l’univers ; c’est une piece de la vie du monde […]. C’est la condition de vostre creation, c’est une partie de vous que la mort.
  • Tout ce que vous vivez, vous le desrobez à la vie ; c’est à ses despens. Le continuel ouvrage de vostre vie, c’est bastir la mort. Vous estes en la mort pendant que vous estes en vie. Car vous estes apres la mort quand vous n’estes plus en vie.
  • Et si vous avez vescu un jour, vous avez tout veu.
  • Où que vostre vie finisse, elle y est toute. L’utilité du vivre n’est pas en l’espace, elle est en l’usage.
  • Le dernier pas ne faict pas la lassitude : il la declare. Tous les jours vont à la mort, le dernier y arrive.
  • Il faut oster le masque aussi bien des choses que des personnes ; osté qu’il sera, nous ne trouverons au dessoubs que cette mesme mort, qu’un valet ou simple chambriere passerent dernierement sans peur. Heureuse la mort, qui oste le loisir aux apprests de tel equipage !
Chapitre 21 : De la force de l’imagination
  • Je suis de ceux qui sentent très-grand effort de l’imagination. Chacun en est heurté, mais aucuns en sont renversés. Son impression me perce. Et mon art est de luy eschapper, non pas de luy resister. Je vivroye de la seule assistance de personnes saines et gaies. Le veue des angoisses d’autruy m’angoisse materiellement, et a mon sentiment souvent usurpé le sentiment d’un tiers.[…]. Je saisis le mal que j’estudie et le couche en moy.
  • Gallus Vibius banda si bien son ame à comprendre l’essence et les mouvemens de la folie, qu’il emporta son jugement hors de son siege, si qu’onques puis il ne l’y peut remettre ; et se pouvoit vanter d’estre devenu fol par sagesse.
  • Mais tout cecy se peut raporter à l’estroite cousture de l’esprit et du corps s’entre-communiquant leurs fortunes.
  • Et tout ainsi qu’un corps rejette son mal à son voisin, comme il se voit en la peste, en la verolle, et au mal des yeux, qui se chargent de l’un à l’autre […], pareillement, l’imagination esbranlée avecques vehemence, eslance des traits qui puissent ofencer l’object estrangier.
  • Les discours sont à moy, et se tiennent par la preuve de la raison, non de l’experience ; chacun y peut joindre ses exemples : et qui n’en a point, qu’il ne laisse pas de croire qu’il en est, veu le nombre et varieté des accidens. Si je ne comme bien, qu’un autre comme pour moy. Aussi en l’estude que je traitte de noz moeurs et mouvemens, les tesmoignages fabuleux, pourveu qu’ils soient possibles, y servent comme les vrais. Advenu ou non advenu, à Paris ou à Rome, c’est toujours un tour de l’humaine capacité, duquel je suis utilement advisé par ce récit. Je le voy et en fay mon profit egalement en ombre que en corps. Et aux diverses leçons qu’ont souvent les histoires, je prens à me servir de celle qui est la plus rare et memorable. Il y a des autheurs desquels la fin c’est dire les evenements. La mienne, si j’y sçavoye advenir, seroit dire sur ce qui peut advenir.
  • Ma conscience ne falsfie pas un iota, ma science je ne sçay.
  • Aucuns me convient d’escrire les affaires de mon temps, estimans que je les voy d’une veuë moins blessée de passion qu’un autre, et de plus près, pour l’accez que fortune m’a donné aux chefs de divers partis. Mais ils ne disent pas que, pour la gloire de Salluste, je n’en prendroys pas la peine ; ennemy juré d’obligation, d’assiduité, de constance ; qu’il n’est rien si contraire à mon stile qu’une narration estendue : je me recoupe si souvent à faute d’haleine, je n’ay ny composition, ny explication qui vaille, ignorant au-delà d’un enfant des frases et vocables qui servent aux choses plus communes ; pourtant ay-je prins à dire ce que je sçay dire, accomodant la matiere à ma force ; si j’en prenois qui me guidast, ma mesure pourroit faillir à la sienne ; que ma liberté, estant si libre, j’eusse publié des jugemens, à mon gré mesme et selon raison, illegitimes et punissables.
Chapitre 23 : De la coustume et de ne changer aisément une loy receuë
  • […] c’est à la vérité une violente et traistresse maistresse d’escole que la coustume. […]. Nous luy voyons forcer tous les coups les reigles de nature.
  • […] l’accoustumance hebete nos sens.
  • Je trouve que nos plus grands vices prennent leur ply de nostre plus tendre enfance, et que nostre principal gouvernement est entre les mains des nourrices.
  • J’estime qu’il ne tombe en l’imagination humaine aucune fantasie si forcenée qui ne rencontre l’exemple de quelque usage public, et par conséquent que nostre discours n’estaie et ne fonde.
  • Les miracles sont selon l’ignorance en quoy nous sommes de la nature, non selon l’estre de la nature.
  • Les barbares ne nous sont de rien plus merveilleux, que nous sommes à eux, ny avec plus d’occasion […].
  • La raison humaine est une teinture infuse environ de pareil pois à toutes nos opinions et moeurs, de quelque forme qu’elles soient : infinie en matière, infinie en diversité.
  • Les loix de la conscience, que nous disons naistre de nature, naissent de la coutume.
  • […] l’usage nous desrobbe le vray visage des choses.
  • Les premieres et universelles raisons sont de difficile perscrutation.
  • Ces considerations ne destournent pourtant pas un homme d’entendement de suivre le stile commun.
  • […] que le sage doit au dedans retirer son ame de la presse, et la tenir en liberté et puissance de juger librement des choses ; mais, quant au dehors, qu’il doit suivre entièrement les façons et formes receues.
  • Je suis desgousté de la nouvelleté, quelque visage qu’elle porte, et ay raison, car j’en ay veu des effects tres-dommageables.
  • […] la raison privée n’a qu’une juridiction privée
  • Car, à la verité, en ces dernieres necessitez où il n’y a plus que tenir, il seroit à l’adventure plus sagement fait de baisser la teste et prester un peu au coup, que, s’ahurtant outre la possibilité à ne rien relascher, donner occasion à la violance de fouler tout aux pieds ; et vaudroit mieux faire vouloir aux loix ce qu’elles peuvent, puis qu’elles ne peuvent ce qu’elles veulent.
Chapitre 24 : Divers evenemens de mesme conseil
  • Je laisse faire la nature […].
  • […] non en la medecine seulement, mais en plusieurs arts plus certaines, la fortune y a bonne part. Les saillies poëtiques, qui emportent leur autheur et le ravissent hors de soy, pourquoy ne les attribuerons-nous à son bonheur ?
  • Un suffisant lecteur descouvre souvant ès escrits d’autruy des perfections autres que celles que l’autheur y a mises et apperceües, et y preste des sens et des visages plus riches.
  • Rien de noble ne se faict sans hazard.
  • La prudence si tendre et circonspecte est mortelle ennemye de hautes executions.
Chapitre 25 : Du pédantisme
  • […] tesmoing nostre bon du Bellay : Mais je hay par sur tout un sçavoir pedantesque.
  • Mais d’où il puisse advenir qu’une ame riche de la connoissance de tant de choses n’en devienne pas plus vive et plus esveillée, et qu’un esprit grossier et vulgaire puisse loger en soy, sans s’amender, les discours et les jugemens des plus excellens esprits que le monde ait porté, j’en suis encore en doute.
  • Quant à ces philosophes, dis-je, comme ils estoient grands en science, ils estoient encore plus grands en tout’ action.
  • Nous ne travaillons qu’à remplir la memoire, et laissons l’entendement et la conscience vide.
  • Nous ne sommes, ce croy-je, sçavants que de la science presente, non de la passée, aussi peu que de la future.
  • Nous sçavons dire : "Cicero dit ainsi ; voilà les moeurs de Platon ; ce sont les mots mesme d’Aristote." Mais nous, que disons nous nous mesmes ? que jugeons nous? que faisons nous ? Autant en diroit bien un perroquet.
  • Nous prenons en garde les opinions et le sçavoir d’autruy, et puis c’est tout. Il les faut faire nostres.
  • Nous nous laissons si fort aller sur les bras d’autruy, que nous aneantissons nos forces.
  • Quand bien nous pourrions estre sçavans du sçavoir d’autruy, au moins sages ne pouvons nous estre que de nostre propre sagesse.
  • Or, il ne faut pas attacher le sçavoir à l’ame, il l’y faut incorporer ; il ne l’en faut pas arrouser, il l’en faut teindre.
  • Car elle n’est pas pour donner jour à l’ame qui n’en a point, ny pour faire voir un aveugle.
  • C’est une bonne drogue que la science ; mais nulle drogue n’est assez forte pour se preserver sans alteration et corruption, selon le vice du vase qui l’estuye.
  • Nature peut tout et fait tout. Les boyteux sont malpropres aux exercices du corps ; et aux exercices de l’esprit les ames boiteuses ; les bastardes et vulgaires sont indignes de la philosophie.
  • […] ils ont voulu d’arrivée mettre leurs enfans au propre des effects, et les instruire non par ouïr dire, mais par l’essay de l’action […] afin que ce ne fut pas une science en leur ame, mais sa complexion et habitude […].
Chapitre 26 : De l’institution des enfans
  • […] ce ne sont icy que resveries d’homme qui n’a gousté des sciences que la crouste premiere, en son enfance, et n’en a retenu qu’un général et informe visage : un peu de chaque chose, et rien du tout, à la Françoise.
  • Je n’ay dressé commerce avec aucun livre solide, sinon Plutarque et Seneque, où je puyse comme les Danaïdes, remplissant et versant sans cesse. J’en attache quelque chose à ce papier ; à moy, si peu que rien.
  • L’Histoire, c’est plus mon gibier, ou la poësie, que j’ayme d’une particuliere inclination.
  • Quant aux facultez naturelles qui sont en moy, dequoy c’est icy l’essay, je les sens flechir sous la charge. Mes conceptions et mon jugement ne marche qu’à tastons, chancelant, bronchant et chopant ; et quand je suis allé le plus avant que je puis, si ne me suis-je aucunement satisfaict ; je voy encore du païs au delà, mais d’une veuë trouble et en nuage, que je ne puis desmesler. Et, entreprenant de parler indifferemment de tout ce qui se presente à ma fantaisie et n’y employant que mes propres et naturels moyens, s’il m’advient, comme il faict souvent, de rencontrer de fortune dans les bons autheurs ces mesmes lieux que j’ay entrepris de traiter, comme je vien de faire chez Plutarque tout presentement son discours de la force de l’imagination, à me reconnoistre, au prix de ces gens là, si foible et si chetif, si poisant et si endormy, je me fay pitié ou desdain à moy mesmes. Si me gratifie-je de cecy, que mes opinions ont cet honneur de rencontrer souvent aux leurs. Et laisse, ce neant-moins, courir mes inventions ainsi foibles et basses, comme je les ay produites, sans en replastrer et recoudre les defaux que cette comparaison m’y a descouvert. Il faut avoir les reins bien fermes pour entreprendre de marcher front à front avec ces gens là.
  • Et puis, je ne lutte point en gros ces vieux champions là, et corps à corps : c’est par reprinses, menues et legieres attaintes. Je ne m’y aheurte pas ; je ne fay que les taster ; et ne vais point tant comme je marchande d’aller.
  • Je ne dis les autres, sinon pour d’autant plus me dire.
  • […] ayant plustost envie d’en tirer un habil’homme qu’un homme sçavant […].
  • […] luy choisir un conducteur qui eust plutost la teste bien faicte que bien pleine […].
  • Je marche plus seur et plus ferme à mont qu’à val.
  • Qu’il luy fasse tout passer par l’estamine et ne loge rien en sa teste par simple authorité et à credit ; les principes d’Aristote ne luy soient principes, non plus que ceux des Stoïciens ou Epicuriens. Qu’on luy propose cette diversité de jugemens : il en choisira s’il peut, sinon il en demeurera en doubte. Il n’y a que les fols certains et resolus.
  • Car s’il embrasse les opinions de Xenophon et de Platon par son propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes.
  • La verité et la raison sont communes à chacun, et ne sont non plus à qui les a dites premierement, qu’à qui les dict après. Ce n’est non plus selon Platon que selon moy, puis que luy et moi l’entendons et voyons de mesme.
  • Sçavoir par coeur n’est pas sçavoir : c’est tenir ce qu’on a donné en garde à sa memoire.
  • […] frotter et limer nostre cervelle contre celle d’autruy.
  • Ce n’est pas assez de luy roidir l’ame ; il luy faut aussi roidir les muscles.
  • Le silence et la modestie sont qualitez tres-commodes à la conversation.
  • Qu’il se contente de se corriger soy mesme, et ne semble pas reprocher à autruy tout ce qu’il refuse à faire, ny contraster aux moeurs publiques.
  • Comme il n’affiert qu’aux grands poëtes d’user des licences de l’art, aussi n’est-il supportable qu’aux grandes ames et illustres de se privilégier au dessus de la coustume.
  • Qu’on luy instruise sur tout à se rendre et à quitter les armes à la verité, tout aussi tost qu’il l’appercevra […].
  • Que sa conscience et sa vertu reluisent en son parler, et n’ayent que la raison pour guide.
  • Qu’on luy mette en fantasie une honeste curiosité de s’enquerir de toute chose ; tout ce qu’il y aura de singulier autour de luy, il le verra : un bastiment, une fontaine, un homme, le lieu d’une bataille ancienne, le passage de Caesar ou de Charlemagne […].
  • En cette practique des hommes, j’entends y comprendre, et principalement, ceux qui ne vivent qu’en la memoire des livres.
  • J’ay leu en Tite-Live cent choses que tel n’y a pas leu. Plutarque en y a leu cent, outre ce que j’y ay sceu lire, et, à l’adventure, outre ce que l’autheur y avoit mis.
  • Plutarque aime mieux que nous le vantions de son jugement que de son sçavoir ; il ayme mieux nous laisser desir de soy que satieté.
  • Nous sommes tous contraints et amoncellez en nous, et avons la veuë racourcie à la longueur de nostre nez.
  • Ce grand monde […] je veux que ce soit le livre de mon escolier.
  • […] que c’est  sçavoir et ignorer, qui doit estre le but de l’estude […].
  • Entre les arts liberaux, commençons par l’art qui nous faict libres.
  • […] la meilleure part des sciences qui sont en usage est hors de nostre usage ; et en celles mesmes qui le sont, qu’il y a des estendues et enfonceures tres-inutiles, que nous ferions mieux de laisser là […].
  • [La philosophie]. Qui me l’a masquée de ce faux visage, pasle et hideux ? Il n’est rien plus gay, plus gaillard, plus enjoué, et à peu que je ne dise follastre. Elle ne presche que feste et bon temps. Une mine triste et transie montre que ce n’est pas là son giste.
  • Elle aime la vie, elle aime la beauté et la gloire et la santé. Mais son office propre et particulier, c’est sçavoir user de ces biens là regléement, et les sçavoir perdre constamment […].
  • On nous apprend à vivre quand la vie est passée. Cent escolier ont pris la verolle avant que d’estre arrivez à leur leçon d’Aristote, de la temperance.
  • Et combien ay-je veu de mon temps d’hommes abestis par temeraire avidité de science ?
  • Ce n’est pas une ame, ce n’est pas un corps qu’on dresse, c’est un homme ; il n’en faut pas faire à deux.
  • Toute estrangeté et particularité en nos meurs et conditions est evitable comme ennemie de communication et de societé, et comme monstrueuse.
  • Voicy mes leçons. Celuy là y a mieux proffité, qui les fait, que qui les sçait.
  • Il ne dira pas tant sa leçon, comme il la fera. Il la repetera en ses actions.
  • Le vray miroir de nos discours est le cours de nos vies.
  • Le monde n’est que babil […].
  • Mais que nostre disciple soit bien pourveu de choses, les parolles ne suivront que trop ; il les trainera, si elles ne veulent suivre.
  • De ma part, et Socrate l’ordonne, que, qui a en l’esprit une vive imagination et claire, il la produira, soit en Bergamasque, soit par mines s’il est muet […].
  • Je tors bien plus volontiers une bonne sentence pour la coudre sur moy, que je ne tors mon fil pour l’aller querir. Au rebours, c’est aux paroles à servir et à suyvre, et que le Gascon y arrive, si le Françoys n’y peut aller ! Je veux que les choses surmontent et qu’elles remplissent de façon l’imagination de celuy qui escoute, qu’il n’aye aucune souvenance des mots. Le parler que j’ayme, c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant delicat et peigné comme vehement et brusque […], plustost difficile qu’ennuieux, esloingné d’affectation, desreglé, descousu et hardy ; chaque lopin y face son corps […].
  • L’eloquence faict injure aux choses, qui nous destourne à soy.
  • La force et les nerfs ne s’empruntent point ; les atours et le manteau s’emprunte. La plus part de ceux qui me hantent parlent de mesme les Essais ; mais je ne sçay s’ils pensent de mesmes.
  • C’est un bel et grand agencement sans doubte que le Grec et le Latin, mais on l’achepte trop cher.
  • Le premier goust que j’eus aux livres, il me vint du plaisir des fables de la Metamorphose d’Ovide.
  • Pour revenir à mon propos, il n’y a tel que d’allécher l’appetit et l’affection, autrement on ne faict que des asnes chargez de livres.
Chapitre 27 : C’est folie de rapporter le vray et le faux à nostre suffisance
  • […] il me semble avoir apris autrefois que la creance c’estoit comme un’impression qui se faisoit en nostre ame ; et, à mesure qu’elle se trouvoit plus molle et de moindre resistance, il estoit plus aysé à y empreindre quelque chose.
  • Considerons au travers de quels nuages et comment à tastons on nous meine à la connoissance de la pluspart des choses qui nous sont entre mains ; certes nous trouverons que c’est plustost accoustumance que science qui nous en oste l’estrangeté […].
  • Si l’on entendoit bien la difference qu’il y a entre l’impossible et l’inusité, et entre ce qui est contre le l’ordre du cours de la nature, et contre la commune opinion des hommes, en ne croyant pas temerairement, ny aussi ne descroyant pas facilement, on observeroit la regle de : "Rien trop", commandée par Chilon.
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