Skip to content

La Mort de Molière, scène du film d’Ariane Mnouchkine

15 août 2008

                

 
Ce que j’aime, c’est que dans cette scène, au moment de son agonie, le personnage voit en trois ou quatre "visions" les quelques raisons profondes qui expliquent in fine ce qui l’aura fait agir et vivre. Il y assiste comme un spectateur étonné qu’un sens vienne expliquer sa vie, ainsi, à l’extrême fin. Alors ce sens révélé procède comme d’un don grâcieux : connaître par quoi et pour-quoi (tenants et aboutissants en effet se rejoignent à ce moment, comme les mains de Madeleine sur la balustrade, puisqu’il ne fut question – et toujours – que de cela au fond), ce don gracieux, dis-je, de connaître par quoi et pour-quoi on vécut. Ainsi se donnent l’apaisement et le bonheur qu’il y eût un sens, démêlé de l’écheveau des jours.
 
Michel Deguy commente quelque part cette scène du film de Mnouchkine. Elle se déroule tout le temps de l’air du génie du froid de Purcell, et la montée impossible des marches le scande tragiquement dans un usage autre du temps par un usage autre de l’espace et du mouvement.
 
Mais ce qui me touche considérablement, ce sont les visions qui viennent à Molière, précédées par le regard qu’il porte sur ses amis, envisagés de loin comme des étrangers incompréhensibles : lui ne comprenant pas leur peine, ne sachant plus qui ils sont, ou de moins en moins, ni que sa mort – aux lieux réels – se déroule pour d’autres dans ses effets extérieurs. Il quitte ce monde. "Plus vite, les chevaux !" : on sait que cela ne servira de rien. Que les chevaux aillent "plus vite" sera sans effet : les temps du réel et de l’agonisant se détachent et se désunissent à présent. Précipitation, hoquets, sueur, larmes, cheveux et habits en désordre, sang même – tout ce lanage puissant et impuissant des corps – appartiennent au temps du réel. L’agonisant, lui, c’est un autre temps qui le prend : l’extrême fin. Celui de ses hallucinations. Celui des souvenirs : un passé d’affections et d’amours revenus qui au bout l’accueillent et l’attendent (sa femme, ses amis, telle scène insignifiante dans le film, sa mère qui le couronne).
 
Ces "visions" sont comme des résurgences profondes de l’inconscient. Il s’agit d’images inédites, qui renvoient toutefois à des scènes que nous avons vues, mais prises d’un autre point de vue, celui du personnage. Elles ouvrent ainsi sur les "rushs" qui peuplent épars la mémoire même du mourant, ce film que nous n’avons pas pénétré. Et s’ y "piochent" tels éléments les plus significatifs, les plus marquants : ce qu’il a vu, lui, des scènes qu’on nous a donné à voir, et qui nous échappa, et qui lui échappa peut-être aussi consciemment, mais que l’inconscient reconnut comme fondatrices d’une psyché désirante et souffrante. Cette apparition du "point de vue" de Molière, sous forme de "rushs", est très émouvante, liant fortement cinéma et inconscient, où l’inconscient donne à voir les images qu’il réinvente à l’aune du désir, pour un autre montage.
Une de ces hallucinations, la plus émouvante à mes yeux, situe Madeleine au sommet de l’escalier, s’accoudant à la balustrade dans un geste quotidien et un sourire d’amour simples, cet amour tendre qui l’attend au bout du compte, réconcilié, évident, revenu, au fond jamais perdu, et disant l’évidence du pardon sans qu’il y ait à passer par le pardon.
Et puis, l’ultime vision, le socle de toutes : l’amour inoublié pour une mère silencieuse et qui le couronna de feuilles autant que de tendresse, ce jour des Rois, dans une relation qui se passait des mots – et l’on comprend qu’autant de paroles écrites, autant de pièces jouées, ne comblèrent jamais l’amour premier perdu, je veux dire : ce silence plein et bienheureux que la mort d’une mère remplaça par un silence tout autre, celui qu’on dit "de mort".
 
Cette fin, sur le lien rompu avec la mère, me rappelle d’ailleurs celle de Citizen Kane en quelque sorte : où l’on comprend que le sens de ces vies prenait racine d’une telle rupture et que leur démesure n’aura eu de cesse que de "bruire" cette blessure, pour la couvrir autant que la crier.
Chez Proust également : " La possibilité de telles heures ne renaîtra jamais pour moi. Mais depuis peu de temps, je recommence à très bien percevoir, si je prête l’oreille, les sanglots que j’eus la force de contenir devant mon père et qui n’éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En réalité ils n’ont jamais cessé ; et c’est seulement parce que la vie se tait maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau, comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la ville pendant le jour qu’on les croiraient arrêtées mais qui se remettent à sonner dans le silence du soir. " (Du côté de chez Swann).

On dit souvent qu’au moment de mourir toute notre vie défile devant nos yeux. Mais ici, condensés comme sait le faire l’inconscient, ce sont les quelques points clés, les quelques clés agissantes, allant strate par strate, qui se manifestent, plus profondément, puis touchant l’essentiel : la troupe, Constance, Madeleine, la mère. Réalités psychiques revisitées par la vérité de tous les désirs pris et conjugués de chacun, tus en l’absence de ceux qui nous aimèrent et que nous aimions, ou bien parce que la vie ne permettait pas qu’ils fussent vécus au cours de sa réalité "temporelle" mais en espaces propres de désirs – qu’on savait partagés.

Publicités
Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :