Aller au contenu principal

Les Essais de Michel de Montaigne, Livre II, chapitres 1 à 9

9 août 2008
 
Montaigne_Essais_0000a
 
 
Chapitre 1 : De l’inconstance de nos actions
  • […] les actions humaines […] se contredisent communément de si estrange façon, qu’il semble impossible qu’elles soient parties de mesme boutique.
  • […] les bons autheurs mesmes ont tort de s’opinastrer à former de nous une constante et solide contexture. Ils choisissent un air universel, et suyvant cette image, vont rengeant et interprétant toutes les actions d’un personnage, et, s’ils ne les peuvent assez tordre, les vont renvoyant à la dissimulation.
  • Nous n’allons pas ; on nous emporte, comme les choses qui flottent, ores doucement, ores avecques violence, selon que l’eau est ireuse ou bonasse.
  • Non seulement le vent des accidens me remue selon son inclination, mais en outre je me remue et trouble moy mesme par l’instabilité de ma posture.
  • Si je parle diversement de moy, c’est que je me regarde diversement. Toutes les contrarietez s’y trouvent selon quelque tour et en quelque façon. […] Je n’ay rien à dire de moy, entierement, simplement et solidement, sans confusion et sans meslange, ny en un mot. Distingo est le plus universel membre de ma logique.
  • Nous sommes tous de lopins et d’une contexture si informe et diverse, que chaque piece, chaque momant, facit son jeu. Et se trouve autant de difference de nous à nous mesmes, que de nous à autruy.
Chapitre 2 : De l’yvrognerie
  • Le pire estat de l’homme, c’est quand il perd la connoissance et gouvernement de soy.
  • C’est merveille des contes que j’ay ouy faire à mon pere de la chasteté de son siecle. C’estoit à luy d’en dire, estant tresadvenant, et par art et par nature, à l’usage des dames. Il parloit peu et bien ; et si, mesloit son langage de quelque ornement des livres vulgaires, sur tout Espaignols ; et, entre les Espaignols, luy estoit ordinaire celuy qu’ils nomment Marc Aurelle. La contenance, il l’avoit d’une gravité douce, humble et tresmodeste. Singulier soing de l’honesteté et decence de sa personne et de ses habits, soit à pied, soit à cheval. Monstrueuse foy en ses parolles, et une conscience et religion en general penchant plustost vers la superstition que vers l’autre bout. Pour un homme de petite taille, plein de vigueur et d’une stature droitte et bien proportionnée. D’un visage agreable et tirant sur le brun. Adroit et exquis en touts nobles exercices.
  • Tant sage qu’il voudra, mais en fin c’est un homme ; qu’est il plus caduque, plus miserable et plus de neant ? La sagesse ne force pas nos conditions naturelles.
  • Et comme Platon dict que pour neant hurte à la porte de la poësie un homme rassis, aussi dict Aristote que aucune ame excellente n’est exempte de meslange de folie. Et a raison d’appeler folie tout eslancement, tant loüable soit-il, qui surpasse nostre propre jugement et discours. D’autant que la sagesse, c’est un maniment reglé de nostre ame, et qu’elle conduit avec mesure et proportion, et s’en repond.
Chapitre 3 : Coustume de l’isle de Cea 
  • Si philosopher c’est douter, comme ils disent, à plus forte raison niaiser et fantastiquer, comme je fais, doit estre doubter.
  • Mon cathedrant,c’est l’authorité de la volonté divine, qui nous reigle sans contredit et qui a son rang au dessus de ces humaines et vaines contestations.
  • C’est ce qu’on dit, que le sage vit tant qu’il doit, non pas tant qu’il peut ; et que le present que nature nous ait fait le plus favorable, et qui nous oste tout moyen de nous pleindre de nostre condition, c’est de nous avoir laissé la clef des champs. Elle n’a ordonné qu’une entrée à la vie, et cent mille yssuës.
  • Pourquoy te plains- tu de ce monde ? il ne te tient pas […].
  • […] la mort est la recepte à tous maux. C’est un port tres-asseuré, qui n’est jamais à craindre, et souvent à rechercher. Tout revient à un, que l’homme se donne sa fin, ou qu’il la souffre ; qu’il coure au devant de son jour, ou qu’il l’attende : d’ioù qu’il vienne, c’est tousjours le sien ; en quelque lieu que le filet se rompe, il y est tout, c’est le bout de la fusée. La plus volontaire mort, c’est la plus belle. La vie despend de la volonté d’autruy ; la mort de la nostre. En aucune chose nous ne devons tant nous accomoder à nos humeurs, qu’en celle-là. La reputation ne touche pas une telle entreprise, c’est folie d’en avoir respect. Le vivre, c’est servir, si la liberté de mourir en est à dire. Le commun train de la guerison se conduit aux despens de la vie ; on nous incise, on nous cauterise, on nous detranche les membres, on nous soustrait l’aliment et le sang ; un pas plus outre, nous voilà guéris tout à fait.
  • Dieu nous donne assez de congé, quand il nous met en tel estat que le vivre nous est pire que le mourir. C’est foiblesse de ceder aux maux, mais c’est folie de les nourrir.
  • […] aussi ne suis je tenu aux lois faictes contre les meurtriers pour m’avoir osté ma vie.
  • Cecy ne s’en va pas sans contraste. Car plusieurs tiennent que nous ne pouvons abandonner cette garnisondu monde sans le commandement exprès de celuy qui nous y a mis ; et que c’est à Dieu, qui nous a icy envoyé, non pour nous seulement, ains pour sa gloire et service d’autruy, de nous donner congé quand il luy plaira, non à nous de le prendre ; que nous ne sommes pas nez pour nous, ains aussi pour nostre païs ; les loix nous redemandent conte de nous pour leur interest, et ont action d’homicide contre nous ; autrement, comme deserteurs de nostre charge, nous sommes punis et en cetuicy et en l’autre monde […].
  • Il y a bien plus de constance à user la chaine qui nous tient qu’à la rompre.
  • Nuls accidens ne font tourner le dos à la vive vertu ; elle cherche les maux et la douleur comme son aliment. Les menasses des tyrans, les gehenes et les bourreaux l’animent et la vivifient […].
  • […] quelquefois la fuitte de la mort fait que nous y courons […].
  • Et l’opinion qui desdaigne nostre vie, elle est ridicule. Car en fin c’est nostre estre, c’est nostre tout. Les choses qui ont un estre plus noble et plus riche, peuvent accuser le nostre ; mais c’est contre nature que nous nous mesprisons et mettons nous mesme à non-chaloir ; c’est une maladie particuliere, et qui ne se voit en aucune autre creature, de se hayr et desdeigner. C’est de pareille vanité que nous desirons estre autre chose que ce que nous sommes. Le fruist d’un tel desir ne nous touche pas, d’autant qu’il se contredict et s’empesche en soy. Celuy qui desire d’estre fait d’un homme ange, il ne fait rien pour luy, il n’en vaudroit rien mieus. Car, n’estant plus, qui se resjouyra et ressentira de cet amendement pour luy ?
  • Pour neant evite la guerre celuy qui ne peut jouyr de la paix ; et pour neant fuit la peine, qui n’a dequoy savourer le repos.
  • Et puis, y ayant tant de soudains changemens aux choses humaines, il est malaisé à juger à quel point nous sommes justement au bout de nostre esperance […]. Toutes choses, dit un mot ancien, son esperables à un homme pendant qu’il vit.
  • Pline dit qu’il y a trois sortes de maladie pour lesquelles eviter on aye droit de se tuer : la plus aspre de toutes, c’est la pierre à la vessie quand l’urine en est retenuë ; Seneque, celles seulement qui esbranlent pour long temps les offices de l’ame.
  • Pour eviter une pire mort, il y en a qui sont d’advis de la prendre à leur poste.
  • Des violences qui se font à la conscience, la plus à eviter, à mon advis, c’est celle qui se faict à la chasteté des femmes, d’autant qu’il y a quelque plaisir corporel naturellement meslé parmy ; et, à cette cause, le dissentiment n’y peut estre assez entier, et semble que la force soit meslé à quelque volonté.
  • L’Histoire est toute pleine de ceux qui, en mille façons, ont changé à la mort une vie peneuse.
  • Mais on desire aussi quelque fois la mort pour l’esperance d’un plus grand bien. […] Par où il appert combien improprement nous appelons desespoir cette dissolution volontaire à laquelle la chaleur de l’espoir nous porte souvent, et souvent une tranquille et rassise inclination de jugement.
  • Il y a des polices qui se sont meslées de reigler la justice et opportunité des morts volontaires.
  • La douleur insupportable et une pire mort me semblent les plus excusables incitations.
Chapitre 4 : A demain les affaires
  •  Je donne avec raison, ce me semble, la palme à Jacques Amiot sur tous nos escrivains François, non seulement pour la naïveté et pureté du langage, en quoy il surpasse tous les autres, ny pour la constance d’un si long travail, ny pour la profondeur de son sçavoir, ayant peu développer si heureusement un autheur si espineux et ferré (car on m’en dira ce qu’on voudra : je n’entens rien au Grec ; mais je voy un sens si beau, si bien joint et entretenu par tout en sa traduction, que, ou il a certainement entendu l’imagination vraye de l’autheur, ou, ayant par longue conversation planté vivement dans son ame une générale idée de celle de Plutarque, il ne luy a aumoins rien presté qui le desmente ou qui le desdie); mais sur tout je lui sçay bon gré d’avoir sçeu trier et choisir un livre si digne et si à propos, pour en faire present à son pays. Nous autres ignorans estions perdus, si ce livre ne nous eust relevez du bourbier ; sa mercy, nous osons à cett’heure et parler et escrire ; les dames en regentent les maistres d’escole ; c’est nostre breviaire.
  • […] son stile est plus chez soy, quand il n’est pas pressé et qu’il roulle à son aise.
  • Le vice contraire à la curiosité, c’est la nonchalance, vers laquelle je penche evidemment de ma complexion, et en laquelle j’ay veu plusieurs hommes si extremes, que trois ou quatre jours après on retrouvoit encore en leur pochette les lettres toutes closes qu’on leur avoit envoyées. Je n’en ouvris jamais, non seulement de celles qu’on m’eut commises, mais de celles mesmes que la fortune m’eut fait passer par les mains ; et faits conscience si mes yeux desrobent par mesgarde quelque cognoissance des lettres d’importance qu’il lit, quand je suis à costé d’un grand. Jamais homme ne s’enquist moins et ne fureta moins és affaires d’autruy.
  • […] quand tout est dit, il est mal-aisé és actions humaines de donner reigle si juste par discours de raison, que la fortune n’y maintienne son droict.
Chapitre 5 : De la conscience
  • Tant est merveilleux l’effort de la conscience ! Elle nous fait trahir, accuser, et combattre nous mesmes, et à faute de tesmoing estranger, elle nous produit contre nous.
  • Hesiode corrige le dire de Platon, que la peine suit de bien pres le peché : car il dit qu’elle naist en l’instant et quant et quant le peché. Quiconque attent la peine, il la souffre, et quiconque l’a meritée, l’attend. La meschanceté fabrique des tourmens contre soy.
  • Comme elle nous remplit de crainte, aussi fait elle d’asseurance et de confiance. Et je puis dire avoir marché en plusieurs hazards d’un pas bien plus ferme en consideration de la secrette science que j’avois de ma volonté et innocence de mes desseins.
  • C’est une dangereuse invention que celle des gehennes, et semble que ce soit plustost un essay de patience que de verité. Et celuy qui les peut souffrir, cache la verité, et celuy qui ne les peut souffrir. Car pourquoy la douleur me fera elle plustost confesser ce qui en est, qu’elle ne me forcera de dire ce qui n’est pas ? Et au rebours, si celuy qui n’a pas faict ce dequoy on l’accuse est assez patient pour supporter ces tourments, pourquoy ne le sera celuy qui l’a faict, un si beau guerdon que de la vie luy estant proposé ? Je pense que le fondement de cette invention, vient de la consideration de l’effort de la conscience. Car au coulpable il semble qu’elle aide à la torture pour luy faire confesser sa faute, et qu’elle l’affoiblisse : et de l’autre part qu’elle fortifie l’innocent contre la torture. Pour dire vray, c’est un moyen plein d’incertitude et de danger.  Que ne diroit on, que ne feroit on pour fuyr à si griefves douleurs ? D’où il advient, que celuy que le juge a gehenné pour ne le faire mourir innocent, il le face mourir et innocent et gehenné. Mille et mille en ont chargé leur teste de faulces confessions.
Chapitre 6 : De l’exercitation
  • Il est malaisé que le discours et l’instruction, encore que nostre creance s’y applique volontiers, soyent assez puissantes pour nous acheminer jusques à l’action, si outre cela nous n’exerçons et formons nostre ame par experience au train auquel nous la voulons renger : autrement, quand elle sera au propre des effets, elle s’y trouvera sans doute empeschée.  […] Mais à mourir, qui est la plus grande besoigne que nous ayons à faire, l’exercitation ne nous y peut ayder.
  • […] mais quant à la mort, nous ne la pouvons essayer qu’une fois : nous y sommes tous apprentifs, quand nous y venons.
  • Il s’est trouvé anciennement des hommes si excellens mesnagers du temps, qu’ils ont essayé en la mort mesme, de la gouster et savourer : et ont bandé leur esprit, pour voir que c’estoit de ce passage : mais ils ne sont pas revenus nous en dire les nouvelles.
  • Cestuy-cy philosophe non seulement jusqu’à la mort, mais en la mort mesme.
  • Il me semble toutesfois qu’il y a quelque façon de nous apprivoiser à elle, et de l’essayer aucunement. Nous en pouvons avoir experience, sinon entiere et parfaicte : aumoins telle qu’elle ne soit pas inutile, et qui nous rende plus fortifiez et asseurez. Si nous ne la pouvons joindre, nous la pouvons approcher, nous la pouvons reconnoistre : et si nous ne donnons jusques à son fort, aumoins verrons nous et en pratiquerons les advenuës. Ce n’est pas sans raison qu’on nous fait regarder à nostre sommeil mesme, pour la ressemblance qu’il a de la mort. Combien facilement nous passons du veiller au dormir, avec combien peu d’interest nous perdons la connoissance de la lumiere et de nous ! A l’adventure pourroit sembler inutile et contre nature la faculté du sommeil, qui nous prive de toute action et de tout sentiment, n’estoit que par iceluy nature nous instruict, qu’elle nous a pareillement faicts pour mourir, que pour vivre, et dés la vie nous presente l’eternel estat qu’elle nous garde apres icelle, pour nous y accoustumer et nous en oster la crainte.

  • Mais ceux qui sont tombez par quelque violent accident en defaillance de coeur, et qui y ont perdu tous sentimens, ceux là à mon advis ont esté bien pres de voir son vray et naturel visage ; car quant à l’instant et au poinct du passage, il n’est pas à craindre qu’il porte avec soy aucun travail ou desplaisir : d’autant que nous ne pouvons avoir nul sentiment sans loisir. Nos souffrances ont besoing de temps, qui est si court et si precipité en la mort qu’il faut necessairement qu’elle soit insensible. Ce sont les approches que nous avons à craindre et celles-là peuvent tomber en experience. Plusieurs choses nous semblent plus grandes par imagination, que par effect.

  •  J’espere qu’il m’en adviendra de mesme de la mort : et qu’elle ne vaut pas la peine que je prens à tant d’apprests que je dresse, et tant de secours que j’appelle et assemble pour en soustenir l’effort. Mais à toutes advantures nous ne pouvons nous donner trop d’avantage.

  • Pendant nos troisiesmes troubles, ou deuxiesmes (il ne me souvient pas bien de cela) m’estant allé un jour promener à une lieuë de chez moy, qui suis assis dans le moiau de tout le trouble des guerres civiles de France ; estimant estre en touté seureté, et si voisin de ma retraicte, que je n’avoy point besoin de meilleur equipage, j’avoy pris un cheval bien aisé, mais non guere ferme. […] C’est le seul esvanouissement que j’aye senty, jusques à ceste heure.

  • Quant aux functions de l’ame, elles naissoient avec mesme progrez que celles du corps. Je me vy tout sanglant : car mon pourpoinct estoit taché par tout du sang que j’avoy rendu. La premiere pensée qui me vint, ce fut que j’avoy une harquebusade en la teste : de vray en mesme temps, il s’en tiroit plusieurs autour de nous. Il me sembloit que ma vie ne me tenoit plus qu’au bout des lévres : je fermois les yeux pour ayder (ce me sembloit) à la pousser hors, et prenois plaisir à m’alanguir et à me laisser aller. C’estoit une imagination qui ne faisoit que nager superficiellement en mon ame, aussi tendre et aussi foible que tout le reste : mais à la verité non seulement exempte de desplaisir, ains meslée à ceste douceur, que sentent ceux qui se laissent glisser au sommeil.

  • Je n’imagine aucun estat pour moy si insupportable et horrible que d’avoir l’ame vifve et affligée, sans moyen de se declarer ; comme je dirois de ceux qu’on envoye au supplice, leur ayant couppé la langue, si ce n’estoit qu’en ceste sorte de mort la plus muette me semble la mieux seante, si elle est accompaignée d’un ferme visage et grave ; et comme ces miserables prisonniers qui tombent és mains des vilains bourreaux soldats de ce temps, desquels ils sont tourmentez de toute espece de cruel traictement, pour les contraindre à quelque rançon excessive et impossible : tenus cependant en condition et en lieu où ils n’ont moyen quelconque d’expression et signification de leurs pensées et de leur misere.

  • Et les voix et responses courtes et descousues qu’on leur arrache quelquefois à force de crier autour de leurs oreilles et de les tempester, ou des mouvemens qui semblent avoir quelque consentement à ce qu’on leur demande, ce n’est pas tesmoignage qu’ils vivent pourtant, au moins une vie entiere.

  •   Il y a plusieurs animaux, et des hommes mesmes, apres qu’ils sont trespassez, ausquels on voit resserrer et remuer des muscles. Chacun sçait par experience, qu’il a des parties qui se branslent, dressent et couchent souvent sans son congé. Or ces passions qui ne nous touchent que par l’escorse, ne se peuvent dire nostres : Pour les faire nostres, il faut que l’homme y soit engagé tout entier : et les douleurs que le pied ou la main sentent pendant que nous dormons, ne sont pas à nous.

  • Quant à la façon de ma cheute, on me la cachoit, en faveur de celuy qui en avoit esté cause, et m’en forgeoit on d’autres. Mais long temps apres, et le lendemain, quand ma memoire vint à s’entr’ouvrir et me representer l’estat où je m’estoy trouvé en l’instant que j’avoy aperçeu ce cheval fondant sur moy (car je l’avoy veu à mes talons, et me tins pour mort : mais ce pensement avoit esté si soudain, que la peur n’eut pas loisir de s’y engendrer) il me sembla que c’estoit un esclair qui me frapoit l’ame de secousse, et que je revenoy de l’autre monde. Ce conte d’un evénement si leger est assez vain, n’estoit l’instruction que j’en ay tirée pour moy : car à la verité pour s’aprivoiser à la mort, je trouve qu’il n’y a que de s’en avoisiner.


  • Or, comme dit Pline, chacun est à soy-mesmes une tres bonne discipline, pourveu qu’il ait la suffisance de s’espier de pres. Ce n’est pas icy ma doctrine, c’est mon estude : et n’est pas la leçon d’autruy, c’est la mienne. Et ne me doibt pourtant sçavoir mauvais gré, si je la communique. Ce qui me sert, peut aussi par accident servir à un autre. Au demeurant, je ne gaste rien, je n’use que du mien. Et si je fay le fol, c’est à mes despends, et sans l’interest de personne : Car c’est en follie, qui meurt en moy, qui n’a point de suitte. Nous n’avons nouvelles que de deux ou trois anciens, qui ayent battu ce chemin : Et si ne pouvons dire, si c’est du tout en pareille maniere à ceste-cy, n’en connoissant que les noms. Nul depuis ne s’est jetté sur leur trace : C’est une espineuse entreprinse, et plus qu’il ne semble, de suyvre une alleure si vagabonde, que celle de nostre esprit : de penetrer les profondeurs opaques de ses replis internes : de choisir et arrester tant de menus airs de ses agitations : Et est un amusement nouveau et extraordinaire, qui nous retire des occupations communes du monde : ouy, et des plus recommandées. Il y a plusieurs années que je n’ay que moy pour visée à mes pensées, que je ne contrerolle et n’estudie que moy. Et si j’estudie autre chose, c’est pour soudain le coucher sur moy, ou en moy, pour mieux dire. Et ne me semble point faillir, si, comme il se faict des autres sciences, sans comparaison moins utiles, je fay part de ce que j’ay apprins en ceste cy : quoy que je ne me contente guere du progrez que j’y ay faict. Il n’est description pareille en difficulté, à la description de soy-mesmes, ny certes en utilité. Encore se faut il testonner, encore se faut il ordonner et renger pour sortir en place. Or je me pare sans cesse : car je me descris sans cesse. La coustume a faict le parler de soy, vicieux : Et le prohibe obstinéement en hayne de la ventance, qui semble tousjours estre attachée aux propres tesmoignages. Au lieu qu’on doit moucher l’enfant, cela s’appelle l’enaser,

    In vitium ducit culpæ fuga.

    Je trouve plus de mal que de bien à ce remede : Mais quand il seroit vray, que ce fust necessairement presomption d’entretenir le peuple de soy : je ne doy pas suyvant mon general dessein, refuser une action qui publie ceste maladive qualité, puis qu’elle est en moy : et ne doy cacher ceste faute, que j’ay non seulement en usage, mais en profession. Toutesfois à dire ce que j’en croy, cette coustume a tort de condamner le vin, par ce que plusieurs s’y enyvrent.

  • Dequoy traitte Socrates plus largement que de soy ? A quoy achemine il plus souvent les propos de ses disciples, qu’à parler d’eux, non pas de la leçon de leur livre, mais de l’estre et branle de leur ame ?

  • Mon mestier et mon art, c’est vivre.

  • A l’adventure entendent ils que je tesmoigne de moy par ouvrage et effects, non nuement par des paroles. Je peins principalement mes cogitations, subject informe, qui ne peut tomber en production ouvragere. A toute peine le puis je coucher en ce corps aëré de la voix. Des plus sages hommes, et des plus devots, ont vescu fuyants tous apparents effects. Les effects diroyent plus de la fortune, que de moy. Ils tesmoignent leur roolle, non pas le mien, si ce n’est conjecturalement et incertainement : Eschantillons d’une montre particuliere. Je m’estalle entier : C’est un skeletos, où d’une veuë les veines, les muscles, les tendons paroissent, chasque piece en son siege. L’effect de la toux en produisoit une partie : l’effect de la palleur ou battement de coeur un’ autre, et doubteusement.

  • Ce ne sont mes gestes que j’escris ; c’est moy, c’est mon essence.

  • Par ce que Socrates avoit seul mordu à certes au precepte de son Dieu, de se connoistre, et par cest estude estoit arrivé à se mespriser, il fut estimé seul digne du nom de Sage. Qui se connoistra ainsi, qu’il se donne hardiment à connoistre par sa bouche.


Chapitre 7 : Des récompenses d’honneur

  • C’a esté une belle invention, et receuë en la plus part des polices du monde, d’establir certaines merques vaines et sans prix, pour en honnorer et recompenser la vertu. […] Si au prix qui doit estre simplement d’honneur, on y mesle d’autres commoditez, et de la richesse : ce meslange au lieu d’augmenter l’estimation, il la ravale et en retranche. […] Puis donc que ces loyers d’honneur, n’ont autre prix et estimation que ceste là, que peu de gens en jouyssent, il n’est, pour les aneantir, que d’en faire largesse.
  •  Aucun homme de coeur ne daigne s’avantager de ce qu’il a de commun avec plusieurs.
Chapitre 8 : De l’affection des peres aux enfans

  • MADAME, si l’estrangeté ne me sauve, et la nouvelleté, qui ont accoustumé de donner prix aux choses, je ne sors jamais à mon honneur de ceste sotte entreprinse : mais elle est si fantastique, et a un visage si esloigné de l’usage commun, que cela luy pourra donner passage. C’est une humeur melancolique, et une humeur par consequent tres ennemie de ma complexion naturelle, produite par le chagrin de la solitude en laquelle il y a quelques années que je m’estoy jetté, qui m’a mis premierement en teste ceste resverie de me mesler d’escrire. Et puis me trouvant entierement despourveu et vuide de toute autre matiere, je me suis presenté moy-mesmes à moy pour argument et pour subject. C’est le seul livre au monde de son espece, et d’un dessein farousche et extravaguant. Il n’y a rien aussi en ceste besoigne digne d’estre remerqué que ceste bizarrerie : car à un subject si vain et si vil, le meilleur ouvrier du monde n’eust sçeu donner façon qui merite qu’on en face conte. Or Madame, ayant à m’y pourtraire au vif, j’en eusse oublié un traict d’importance, si je n’y eusse representé l’honneur, que j’ay tousjours rendu à vos merites.
  • […] je veux, si ces escrits viennent un jour à luy tomber en main, lors que je n’auray plus ny bouche ny parole qui le puisse dire, qu’il reçoive de moy ce tesmoignage en toute verité : qui luy sera encore plus vifvement tesmoigné par les bons effects, dequoy si Dieu plaist il se ressentira, qu’il n’est gentil-homme en France, qui doive plus à sa mere qu’il fait […]
  • S’il y a quelque loy vrayement naturelle, c’est à dire quelque instinct qui se voye universellement et perpetuellement empreinct aux bestes et en nous (ce qui n’est pas sans controverse) je puis dire à mon advis qu’apres le soin que chasque animal a de sa conservation et de fuir ce qui nuit, l’affection que l’engendrant porte à son engeance tient le second lieu en ce rang. Et parce que nature semble nous l’avoir recommandée, regardant à estendre et faire aller avant les pieces successives de ceste sienne machine : ce n’est pas merveille si à reculons des enfans aux peres elle n’est pas si grande.
    Joint ceste autre consideration Aristotelique : que celuy qui bien faict à quelcun, l’aime mieux qu’il n’en est aimé ; et celuy à qui il est deu, aime mieux que celuy qui doibt ; et tout ouvrier aime mieux son ouvrage qu’il n’en seroit aimé, si l’ouvrage avoit du sentiment. D’autant que nous avons cher, estre ; et estre consiste en mouvement et action. Parquoy chascun est aucunement en son ouvrage. Qui bien fait, exerce une action belle et honneste : qui reçoit, l’exerce utile seulement. Or l’utile est de beaucoup moins aimable que l’honneste. L’honneste est stable et permanent, fournissant à celuy qui l’a faict une gratification constante. L’utile se perd et eschappe facilement, et n’en est la memoire ny si fresche ny si douce. Les choses nous sont plus cheres, qui nous ont plus cousté. Et donner, est de plus de coust que le prendre.
  •  […] nous devons bien prester un peu à la simple authorité de nature : mais non pas nous laisser tyranniquement emporter à elle ; la seule raison doit avoir la conduite de nos inclinations. J’ay de ma part le goust estrangement mousse à ces propensions qui sont produites en nous sans l’ordonnance et entremise de nostre jugement. Comme sur ce subject, duquel je parle, je ne puis recevoir cette passion dequoy on embrasse les enfans à peine encore naiz, n’ayants ny mouvement en l’ame, ny forme recognoissable au corps, par où ils se puissent rendre aimables : et ne les ay pas souffert volontiers nourrir pres de moy. Une vraye affection et bien reglée, devroit naistre, et s’augmenter avec la cognoissance qu’ils nous donnent d’eux […].
  • Voire il semble que la jalousie que nous avons de les voir paroistre et jouyr du monde, quand nous sommes à mesme de le quitter, nous rende plus espargnans et restrains envers eux : Il nous fasche qu’ils nous marchent sur les talons, comme pour nous solliciter de sortir : Et si nous avions à craindre cela, puis que l’ordre des choses porte qu’ils ne peuvent, à dire verité, estre, ny vivre, qu’aux despens de nostre estre et de nostre vie, nous ne devions pas nous mesler d’estre peres.
  • Un pere est bien miserable, qui ne tient l’affection de ses enfans, que par le besoin qu’ils ont de son secours, si cela se doit nommer affection : il faut se rendre respectable par sa vertu, et par sa suffisance, et aymable par sa bonté et douceur de ses moeurs.
  • J’accuse toute violence en l’education d’une ame tendre, qu’on dresse pour l’honneur, et la liberté. Il y a je ne sçay quoy de servile en la rigueur, et en la contraincte : et tiens que ce qui ne se peut faire par la raison, et par prudence et addresse, ne se fait jamais par la force. On m’a ainsin eslevé.
  • Voulons nous estre aymez de noz enfans ? leur voulons nous oster l’occasion de souhaiter nostre mort ? (combien que nulle occasion d’un si horrible souhait, ne peut estre ny juste ny excusable ; nullum scelus rationem habet) accommodons leur vie raisonnablement de ce qui est en nostre puissance. Pour cela, il ne nous faudroit pas marier si jeunes que nostre aage vienne quasi à se confondre avec le leur.
  • Je me mariay à trente trois ans, et louë l’opinion de trente cinq […]. Un gentil-homme qui a trente cinq ans, il n’est pas temps qu’il face place à son fils qui en a vingt : il est luy-mesme au train de paroistre et aux voyages des guerres, et en la cour de son Prince : il a besoin de ses pieces ; et en doit certainement faire part, mais telle part, qu’il ne s’oublie pas pour autruy.  […] Mais un pere atterré d’années et de maux, privé par sa foiblesse et faute de santé, de la commune societé des hommes, il se faict tort, et aux siens, de couver inutilement un grand tas de richesses. […] C’est raison qu’il leur en laisse l’usage, puis que nature l’en prive : autrement sans doute il y a de la malice et de l’envie. […] Cette faute, de ne se sçavoir recognoistre de bonne heure, et ne sentir l’impuissance et extreme alteration que l’aage apporte naturellement et au corps et à l’ame, qui à mon opinion est esgale, si l’ame n’en a plus de la moitié, a perdu la reputation de la plus part des grands hommes du monde.
  • Ce n’est pas à dire qu’on leur donne par telle voye d’obligation, de laquelle on ne se puisse plus desdire : je leur lairrois, moy qui suis à mesme de jouer ce rolle, la jouyssance de ma maison et de mes biens, mais avec liberté de m’en repentir, s’ils m’en donnoyent occasion . Je leur en lairrois l’usage, par ce qu’il ne me seroit plus commode : Et de l’authorité des affaires en gros, je m’en reserverois autant qu’il me plairoit. Ayant tousjours jugé que ce doit estre un grand contentement à un pere vieil, de mettre luy-mesme ses enfans en train du gouvernement de ses affaires, et de pouvoir pendant sa vie contreroller leurs deportemens : leur fournissant d’instruction et d’advis suyvant l’experience qu’il en a, et d’acheminer luy mesme l’ancien honneur et ordre de sa maison en la main de ses successeurs, et se respondre par là, des esperances qu’il peut prendre de leur conduicte à venir. Et pour cet effect, je ne voudrois pas fuir leur compagnie, je voudrois les esclairer de pres, et jouyr selon la condition de mon aage, de leur allegresse, et de leurs festes. Si je ne vivoy parmy eux (comme je ne pourroy sans offencer leur assemblée par le chagrin de mon aage, et l’obligation de mes maladies, et sans contraindre aussi et forcer les regles et façons de vivre que j’auroy lors) je voudroy au moins vivre pres d’eux en un quartier de ma maison, non pas le plus en parade, mais le plus en commodité.
  • J’essayeroy par une douce conversation de nourrir en mes enfans une vive amitié et bien-vueillance non feinte en mon endroict. Ce qu’on gaigne aisément envers des natures bien nées : car si ce sont bestes furieuses, comme nostre siecle en produit à miliers, il les faut hayr et fuyr pour telles.
  • C’est aussi folie et injustice de priver les enfans qui sont en aage de la familiarité des peres et vouloir maintenir en leur endroit une morgue austere et desdaigneuse, esperant par là les tenir en crainte et obeissance. Car c’est une farce tres-inutile, qui rend les peres ennuieux aux enfans, et qui pis est, ridicules. Ils ont la jeunesse et les forces en la main, et par consequent le vent et la faveur du monde ; et reçoivent avecques mocquerie ces mines fieres et tyranniques d’un homme qui n’a plus de sang ny au coeur ny aux veines : vrais espouvantails de cheneviere. Quand je pourroy me faire craindre, j’aimeroy encore mieux me faire aymer.
  •  Il est tousjours proclive aux femmes de disconvenir à leurs maris. Elles saisissent à deux mains toutes couvertures de leur contraster : la premiere excuse leur sert de pleniere justification.
  • Le vieil Caton disoit en son temps, qu’autant de valets, autant d’ennemis. Voyez si selon la distance de la pureté de son siecle au nostre, il ne nous a pas voulu advertir, que femme, fils, et valet, autant d’ennemis à nous. Bien sert à la decrepitude de nous fournir le doux benefice d’inappercevance et d’ignorance, et facilité à nous laisser tromper. Si nous y mordions, que seroit-ce de nous […] Au cas que cette pipperie m’eschappe à voir, aumoins ne m’eschappe-il pas à voir que je suis tres-pippable.
  • Et aura-on jamais assez dit de quel prix est un amy à comparaison de ces liaisons civiles ? L’image mesme, que j’en voy aux bestes, si pure, avec quelle religion je la respecte !
  • Si les autres me pippent, aumoins ne me pippe-je pas moy-mesme à m’estimer capable de m’en garder : ny à me ronger la cervelle pour me rendre. Je me sauve de telles trahisons en mon propre giron, non par une inquiete et tumultuaire curiosité, mais par diversion plustost, et resolution.
  • Quand j’oy reciter l’estat de quelqu’un, je ne m’amuse pas à luy : je tourne incontinent les yeux à moy, voir comment j’en suis. Tout ce qui le touche me regarde. Son accident m’advertit et m’esveille de ce costé-là. Tous les jours et à toutes heures, nous disons d’un autre ce que nous dirions plus proprement de nous, si nous sçavions replier aussi bien qu’estendre nostre consideration. Et plusieurs autheurs blessent en cette maniere la protection de leur cause, courant en avant temerairement à l’encontre de celle qu’ils attaquent, et lanceant à leurs ennemis des traits, propres à leur estre relancez plus avantageusement.
  • Feu M. le Mareschal de Monluc, ayant perdu son filz, qui mourut en l’Isle de Maderes, brave gentil-homme à la verité et de grande esperance, me faisoit fort valoir entre ses autres regrets, le desplaisir et creve-coeur qu’il sentoit de ne s’estre jamais communiqué à luy : et sur cette humeur d’une gravité et grimace paternelle, avoir perdu la commodité de gouster et bien cognoistre son filz ; et aussi de luy declarer l’extreme amitié qu’il luy portoit, et le digne jugement qu’il faisoit de sa vertu. Et ce pauvre garçon, disoit-il, n’a rien veu de moy qu’une contenance refroignée et pleine de mespris, et a emporté cette creance, que je n’ay sçeu ny l’aimer ny l’estimer selon son merite. A qui gardoy-je à descouvrir cette singuliere affection que je luy portoy dans mon ame ? estoit-ce pas luy qui en devoit avoir tout le plaisir et toute l’obligation ? Je me suis contraint et gehenné pour maintenir ce vain masque : et y ay perdu le plaisir de sa conversation, et sa volonté quant et quant, qu’il ne me peut avoir portée autre que bien froide, n’ayant jamais receu de moy que rudesse, ny senti qu’une façon tyrannique. Je trouve que cette plainte estoit bien prise et raisonnable : Car comme je sçay par une trop certaine experience, il n’est aucune si douce consolation en la perte de noz amis, que celle que nous apporte la science de n’avoir rien oublié à leur dire, et d’avoir eu avec eux une parfaite et entiere communication. Je m’ouvre aux miens tant que je puis, et leur signifie tres-volontiers l’estat de ma volonté, et de mon jugement envers eux, comme envers un chacun : je me haste de me produire, et de me presenter : car je ne veux pas qu’on s’y mesconte, à quelque part que ce soit.
  • J’ay veu encore une autre sorte d’indiscretion en aucuns peres de mon temps, qui ne se contentent pas d’avoir privé pendant leur longue vie leurs enfans de la part qu’ils devoient avoir naturellement en leurs fortunes, mais laissent encore apres eux à leurs femmes cette mesme authorité sur tous leurs biens, et loy d’en disposer à leur fantasie.
  •  En general, la plus saine distribution de noz biens en mourant me semble estre les laisser distribuer à l’usage du païs. Les loix y ont mieux pensé que nous : et vaut mieux les laisser faillir en leur eslection, que de nous hazarder de faillir temerairement en la nostre. Ils ne sont pas proprement nostres, puis que d’une prescription civile et sans nous, ils sont destinez à certains successeurs. Et encore que nous ayons quelque liberté audelà, je tien qu’il faut une grande cause et bien apparente pour nous faire oster à un, ce que sa fortune luy avoit acquis, et à quoy la justice commune l’appelloit : et que c’est abuser contre raison de cette liberté, d’en servir noz fantasies frivoles et privées. Mon sort m’a faict grace de ne m’avoir presenté des occasions qui me peussent tenter et divertir mon affection de la commune et legitime ordonnance. J’en voy envers qui c’est temps perdu d’employer un long soin de bons offices. Un mot receu de mauvais biais efface le merite de dix ans.
  • Or, à considerer cette simple occasion d’aymer noz enfans pour les avoir engendrez, pour laquelle nous les appellons autres nous mesmes, il semble qu’il y ait bien une autre production venant de nous, qui ne soit pas de moindre recommendation : car ce que nous engendrons par l’ame, les enfantemens de nostre esprit, de nostre courage et suffisance, sont produits par une plus noble partie que la corporelle, et sont plus nostres. Nous sommes pere et mere ensemble en cette generation : ceux-cy nous coustent bien plus cher, et nous apportent plus d’honneur, s’ils ont quelque chose de bon. Car la valeur de nos autres enfans est beaucoup plus leur que nostre : la part que nous y avons est bien legere : mais de ceux-cy, toute la beauté, toute la grace et prix est nostre. Par ainsin ils nous representent et nous rapportent bien plus vivement que les autres.
  • Et je ne sçay si je n’aymerois pas mieux beaucoup en avoir produict un parfaictement bien formé, de l’accointance des Muses, que de l’accointance de ma femme.  A cettuy-cy tel qu’il est, ce que je donne, je le donne purement et irrevocablement, comme on donne aux enfans corporels. Ce peu de bien que je luy ay faict, il n’est plus en ma disposition. Il peut sçavoir assez de choses que je ne sçay plus, et tenir de moy ce que je n’ay point retenu : et qu’il faudroit que tout ainsi qu’un estranger, j’empruntasse de luy, si besoin m’en venoit. Si je suis plus sage que luy, il est plus riche que moy.
  • Il est peu d’hommes addonnez à la poësie, qui ne se gratifiassent plus d’estre peres de l’Eneide que du plus beau garçon de Rome : et qui ne souffrissent plus aisément l’une perte que l’autre. Car selon Aristote, de tous ouvriers le poëte est nommément le plus amoureux de son ouvrage. […] Et quant à ces passions vitieuses et furieuses, qui ont eschauffé quelque fois les peres à l’amour de leurs filles, ou les meres envers leurs fils, encore s’en trouve-il de pareilles en cette autre sorte de parenté : Tesmoing ce que lon recite de Pygmalion, qu’ayant basty une statue de femme de beauté singuliere, il devint si esperduement espris de l’amour forcené de ce sien ouvrage, qu’il falut qu’en faveur de sa rage les dieux la luy vivifiassent […].
Chapitre 9 : Des armes des Parthes

  • C’est une façon vitieuse de la noblesse de nostre temps, et pleine de mollesse, de ne prendre les armes que sur le point d’une extreme necessité : et s’en descharger aussi tost qu’il y a tant soit peu d’apparence, que le danger soit esloigné : D’où il survient plusieurs desordres : car chacun criant et courant à ses armes, sur le point de la charge, les uns sont à lacer encore leur cuirasse, que leurs compaignons sont desja rompus.
  • Plusieurs nations vont encore et alloient anciennement à la guerre sans se couvrir : ou se couvroient d’inutiles defences.
  • S’il se voit quelqu’un tué par le defaut d’un harnois, il n’en est guere moindre nombre que l’empeschement des armes a faict perdre, engagés sous leur pesanteur, ou froissez et rompus, ou par un contre-coup, ou autrement. Car il semble, à la verité, à voir le poix des nostres et leur espesseur, que nous ne cherchons qu’à nous deffendre, et en sommes plus chargez que couvers. Nous avons assez à faire à en soustenir le faix, entravez et contraints, comme si nous n’avions à combattre que du choq de nos armes : Et comme si nous n’avions pareille obligation à les deffendre, qu’elles ont à nous.
  • Au demeurant Marcellinus, homme nourry aux guerres Romaines, remerque curieusement la façon que les Parthes avoyent de s’armer, et la remerque d’autant qu’elle estoit esloignée de la Romaine. Ils avoyent, dit-il, des armes tissuës en maniere de petites plumes, qui n’empeschoient pas le mouvement de leur corps : et si estoient si fortes que nos dards rejallissoient venans à les hurter (ce sont les escailles, dequoy nos ancestres avoient fort accoustumé de se servir). Et en un autre lieu : Ils avoient, dit-il, leurs chevaux fors et roides, couverts de gros cuir, et eux estoient armez de cap à pied, de grosses lames de fer, rengées de tel artifice, qu’à l’endroit des jointures des membres elles prestoient au mouvement. On eust dict que c’estoient des hommes de fer : car ils avoient des accoustremens de teste si proprement assis, et representans au naturel la forme et parties du visage, qu’il n’y avoit moyen de les assener que par des petits trous ronds, qui respondoient à leurs yeux, leur donnant un peu de lumiere, et par des fentes, qui estoient à l’endroict des naseaux, par où ils prenoyent assez malaisément haleine.
One Comment

Trackbacks & Pingbacks

  1. Más de Montaigne « Caja negra

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :