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Trop

21 juillet 2008
Qu’est-ce donc que cette expression aujourd’hui de "trop", employée depuis peut-être cinq ans : c’est trop bien, c’est trop beau, il est trop mignon, ça m’a trop fait plaisir, etc. ? Pourquoi "trop" ? On me rétorquera facilement et à juste titre que l’exagération (pour ne pas dire le renforcement / affaiblissement sémantique) est une donnée connue dans l’évolution des langues. Soit, mais y a-t-il un contexte historico-social qui motiverait le choix de cet adverbe d’intensité ?
"Trop" signifie un excès, quelque chose qui dépasse. Mais qui dépasse quoi ? "C’est trop bien !" : pourquoi "trop" ?
 
"Trop" par rapport à ce que j’ai le droit de ressentir. Voilà qui excède moralement ce qui est autorisé. Mouais… Peu convaincant.
"Trop" par rapport à ce que la société m’autorise à ressentir et à manifester comme intensité de sentiment et de "réception", d’affectivité (être affecté). On sait combien aujourd’hui il faut avoir l’air désabusé, distant, nième degré, jugeant, lointain, maîtrisant/méprisant pour paraître intelligent (je veux dire : d’intelligence avec le goût de son époque). Avoir trouvé le film "trop bien" dit à la fois qu’il a excédé l’horizon recevable de mes plaisirs ; mais que je le sais et que je peux le condamner discrètement comme "trop". Mais d’autre part je signifie que cet excès même "qui me dépasse" me disculpe d’y avoir cédé puisque, me dépassant, je n’en pouvais mais ; enfin que ce trop fut un délice autorisé hors du commun (du "comme un", de la société) puisque, ne pouvant le caractériser, j’en ai joui sans savoir ni pouvoir : bref, auquel j’ai cédé sans pouvoir rien faire et sans savoir, qui me "prend" irresponsable, à la fois autorisé et condamné, et montre que je reste cependant toujours jugeant  : capable de dire que cela était "trop", capable de voir depuis la voix de tous, depuis la voix du "comme un", et donc de rester parmi mes "amis", jugeant "de loin" ce qui m’excepta un moment du troupeau, et rassurant le troupeau du fait que je sois revenu sous ses règles de jugement : il y a du bien / il y a du trop, j’y fus, mais je suis à vous, je reste à vous, mon réseau, mes amis, ma tribu, mes contacts, ma termitière!
Quant au syndrôme "Faut pas rêver". Les années 70 furent utopiques. "Soyons réalistes, demandons l’impossible", etc. Maintenant, jouant toujours sur le second degré et la prise de distance, des émissions proposent le rêve tout en entérinant dans leur titre (pour être d’intelligence avec leur époque désenchantée et désanchanteresse) l’idée qu’un rêve n’est pas la réalité : "Soyons réalistes, demandons la réalité." (Ah ? Laquelle, au passage…?). D’où ce titre laid : "Faut pas rêver". On aura compris : on rêve, tout en ne rêvant pas. Comme ce que dit le coiffeur pour rassurer le client : on coupe, mais on garde toute la longueur. Rêver sans danger. D’où : c’était trop bien ! "Trop" parce que je ne peux pas me l’offrir, cette joie, qui n’existe pas on me l’a mille fois dit! Il est trop beau : trop beau pour être vrai.
Quatrième possibilité : Trop, parce que je n’en suis pas capable. Trop, parce que je n’ai pas même appris à gérer ma joie ou mon plaisir, ces sensations transformées, visitées, affinées par mon esprit, dans une société où l’esprit compterait moins que les sensations irreconnues. Cet excès, c’est l’affirmation de mon impuissance. "Trop" pour que je puisse agir. Trop pour que je puisse m’en saisir. Je n’ai pas la possibilité d’en jouir à fond, je veux dire : aussi par l’esprit.
 
Ce "trop" m’offre le plaisir d’un excès sans me donner la responsabilité d’être engagé mentalement dans ce plaisir, ni dans ce que je ressens, ni dans ce que je pourrais par là en faire, en construire, en détruire, donc en transformer (en sentiments?).
 
"C’est trop bien", parole d’une jouissance que l’on reçoit comme l’oisillon, yeux fermés et bouche ouverte. Faible animal, incapable de sa propre joie ! Et qui criera au scandale si on l’en prive. Et qui n’a ni plumes, ni yeux ouverts, et qui croit par là détenir sa sécurité.
Trop, dit-il, et cela pour que j’y prenne tant de plaisir.

Trop, pour en jouir.

 
Ce "trop" marque un excès. Mais cet excès procède moins de la chose qui me dépasse que de mon impuissance à l’atteindre, à la considérer, la comprendre, la penser et finalement en jouir puissamment par l’esprit ! – ou dans une âme et dans un corps, pour parler comme Rimbaud.
 
Trop pour en jouir.

From → Société

One Comment
  1. mafifan permalink

    belle analyse de ce "trop" dont on abuse je trouve aussi…un peu trop!

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