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Essai d’analyse psychanalytique du conte « Raiponce » des frères Grimm

9 juin 2008
[Il s’agit ici d’un mail que j’ai envoyé à un groupe d’étudiants]

Bonjour,

Suite à notre discussion d’hier, d’autres idées me sont venues en tête sur le conte Raiponce.

Il serait bon que vous cherchiez sur Internet ou à la Bibliothèque si ce conte n’a pas été interprété ou donné à étudier par ailleurs (attention, certaines interprétations ne sont pas forcément toujours riches ou pertinentes, surtout sur Internet.) Je n’ai pas retrouvé mon Bettelheim, mais peut-être y fait-il allusion.

En réfléchissant, je pense que l’idée du conte tourne en effet autour du problème de la maternité, bonne ou mauvaise, et par conséquent également – mais en partie – du problème de la marâtre, dont nous avons dans ce conte deux exemples. Je vous propose dans ce mail une nouvelle interprétation possible du conte, qui nous éloigne des symboliques sexuelles dont j’avais parlé (à cause de Grigrigredinmenufretin), ou du moins, même si elles sont présentes, les fait passer au second plan.

La femme tombe enceinte. Depuis longtemps le couple souhaitait cette grossesse mais n’y parvenait pas (signe d’une première difficulté, d’un premier dysfonctionnement par rapport à une maternité "normale", premier signe de "mal être" autour de la maternité et de la conception : cette grossesse "qui ne vient pas" est un facteur d’angoisse).

Finalement, la femme tombe enceinte et tout va bien (équilibre)… jusqu’à ce qu’elle voie dans le jardin clos d’en face pousser des "raiponces", plante cultivée autrefois comme légume pour ses racines charnues et ses jeunes pousses. Je vois dans ce jardin clos où poussent des raiponces une image symbole de la grossesse, du ventre maternel, de la fécondation et de la gestation, qui se manifeste soudain comme cet objet de désir et d’angoisse qu’il était dès le début (difficulté à procréer), et le met en scène sur un plan symbolique. Ce jardin, rappelons-le, appartient à une sorcière. Et rappelons aussi que les "sorcières" chez Grimm sont plutôt, à l’origine, des sages-femmes, celles qui connaissent les secrets de la vie (et de la mort). Ce jardin de la sorcière représente la maternité, mais de façon symbolique et porteuse de mystère. Un lieu clos et inquiétant, où se trouvent des "raiponces" incompréhensibles à cette angoisse ? (Mais là, je m’amuse sur la traduction française). Quoi qu’il en soit, le jardin "figure", "met en scène" le mystère vécu comme angoissant de la maternité par cette femme (mystère impénétrable, comme en témoignent les remparts qui entourent le jardin, remparts qui portent d’ailleurs en français un autre nom : une enceinte).

Mystère de la conception aussi, puisque la femme demande à son mari d’aller chercher ses raiponces dans le jardin, pour en faire une salade (je vois dans le fait de faire une "salade" l’image du mystère de la procréation : qu’est-ce qui se mélange ? qu’est-ce qui s’est donc passé ? Cette image de la salade est en effet très forte, me semble-t-il, touchant l’acte sexuel et la fécondation, dans ce conte).

Le désir de cette femme est alors de manger les raiponces. S’exprime ici à l’évidence un fantasme : un désir d’infanticide. Notez que ce motif de "manger ses enfants" est assez présent dans les mythes et dans les contes (ex. : Chronos, ogres…). Les raiponces qui poussent représentent en effet l’enfant grandissant dans le ventre maternel. Par ailleurs, le plaisir lié à l’oralité (manger) est encore un signe d’immaturité. Cette femme n’arrive décidément pas à grandir, à être mère, à trouver son statut de mère, puisqu’elle désire manger sa fille d’une part, et puisque son désir est déréglé : il est "énorme" d’une part, insatiable, et d’autre part lié au stade dit "oral", c’est-à-dire à une période infantile de satisfaction de ses désirs (avant une sexualité assumée, non détournée).

Ce n’est donc pas une mère, mais une marâtre, qui met en danger son enfant, premièrement en voulant le manger, et deuxièmement par son immaturité, son incapacité à assumer sa grossesse comme une mère, à la comprendre et à l’accepter. Le père n’est pas mieux, puisqu’il ne comprend pas et obéit au désir déréglé (à la névrose) de sa femme. Mais de toute façon, dès le début on comprend qu’il "n’assure" pas (la difficulté à procréer le touche également). C’est là qu’on retrouve l’autre interprétation que j’avançais, autour de la satisfaction ou l’insatisfaction du désir sexuel, où la femme est insatiable car insatisfaite, – mais elle ne cherche pas au bon endroit ! toujours ce stade oral : ce n’est pas sur la satisfaction du "manger" qu’elle doit régler son désir –

Ce qui est intéressant, c’est que Raiponce va au contraire connaître la névrose inverse : dénuée de désirs et d’idée d’amour, à cause de la sorcière qui est l’écrasante image d’une mère qui craint la maternité et porte toutes ses angoisses, et qui la refuse donc à sa fille.

La sorcière "sauve" l’enfant de la mort : Raiponce ne sera pas réellement mangée. Non, pas réellement, mais sur un plan symbolique oui : elle se fait "bouffer" par sa nouvelle marâtre (la sorcière) qui l’enferme et l’empêche de naître à ses désirs. C’est frappant cette tour, qui renouvelle l’enceinte du début : comme si on obligeait Raiponce à rester dans la matrice maternelle pour qu’elle ne grandisse pas elle aussi, pour qu’elle n’accède pas à une relation "heureuse" aux hommes. Là est la malédiction familiale pour le coup.

Autre leçon : ceux qui vous "sauvent" et vous prennent en charge ne sont pas forcément ceux qui vous font du bien. Bruno Bettelheim le dirait : seul le fait d’affronter soi-même une épreuve vous fait grandir. Certes, tout bébé c’était trop tôt pour la petite Raiponce. Mais on l’empêche de grandir, et elle ne pourra pas se trouver en tant que femme et future mère si elle ne grandit pas. Or, la sorcière l’empêche de grandir. Je ne reviens pas sur ce que j’ai dit concernant l’aspect malsain de la sorcière qui utilise la chevelure de Raiponce pour accéder à elle, voie qui ne doit être consentie qu’à un prince (disons : un jeune homme). Raiponce accepte cette situation, par ignorance et inféodation à la névrose familiale.

Le pauvre prince essaie d’aider Raiponce à fabriquer une corde. Mais c’est long, etc. "Bêtise" de Raiponce, trop confiante envers sa "mère", et qui lui fait part de son début de prise de conscience ("vous êtes plus lourde que le prince" ; c’est donc qu’elle ne convient pas à cela).

Raiponce tombe enceinte. Risque que, comme dans les trauma familiaux, "ça recommence" comme avec sa mère : ne pas comprendre ce qui se passe, immaturité, incapacité à s’assumer comme mère, etc. Et ce sont des jumeaux ! Elle porte deux maternités identiques ! Celle de sa mère et la sienne, alors ? Tout recommence à l’identique ? Pauvre prince, qui en devient fou, car il n’est pas arrivé à conjurer la "malédiction". Ses yeux crevés ? Le prince a visiblement compris la réalité de la relation entre Raiponce et la marâtre : il est clairvoyant, il voit loin dans les conflits d’antan, dans cette malédiction de départ. Réaction de la sorcière (symbole de la névrose familiale) : crever les yeux du prince pour ne pas être vue, pour que "ça" ne se voie pas, pour que la névrose demeure "cachée" (car si elle est "vue", elle perd son pouvoir, elle meurt). La sorcière crève les yeux du Prince parce qu’il sait trop de choses sur les problèmes psychiques de la famille, et qu’il a compris la folie de la sorcière, cette névrose autour de la maternité.

Raiponce pleure. C’est le seul moment où il y a réellement de la relation heureuse entre homme et femme. Ces pleurs guérissent le prince. Ils décillent (littéralement) le prince, parce qu’ils témoignent que Raiponce aussi s’est décillée (symboliquement), qu’elle a compris à son tour la névrose familiale dont elle était la victime sans le savoir, qu’elle l’a vue, et qu’elle n’en sera donc plus la victime comme ce fut le cas dès le début. Le tout s’achève donc dans une résolution du problème de départ : elle pourra être une véritable mère autant qu’une véritable femme dans une relation heureuse avec son mari, en s’étant soustraite à la névrose de sa mère.

Voilà pour mon interprétation psy, qui je crois tient la route. Qu’en faire avec les élèves ?

Je crois important d’établir un réseau sur les marâtres, car on en a ici deux, mais dont le statut de marâtre n’est pas aussi clair que dans Cendrillon ou dans Hansel et Gretel par exemple. En effet, la première est marâtre sans le savoir (par une angoisse qui la dépasse) ; la seconde (qui est une image postée sur le plan symbolique de la première) a quand même sauvé son enfant d’une mort réelle, mais lui propose une type de maternité qui l’opprime tout de même et fait peser sur elle la peur de la maternité (peurs évoquées dès le début). Le personnage non révolté de Raiponce, complètement assujetti à la névrose familiale, est intéressant par rapport aux personnages au contraire révoltés dans les autres contes. L’impuissance du prince, malgré toute sa patience et sa volonté, devant les "ronces" d’une telle situation est également intéressante par rapport aux princes charmants qui taillent tout le monde en pièce : le cas, ici, est "épineux", très épineux, même pour un prince même très vaillant et patient. C’est à Raiponce de sortir de son problème, c’est à elle de grandir. Le prince ne pourra pas le faire à sa place par un baiser qui l’éveillerait. On peut donc comparer ces personnages, montrer qu’ils sont différents d’autres qui apparaissent dans les contes.

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5 commentaires
  1. kristalflo permalink

    Bonjour, je pense que votre analyse psy comporte de grandes faiblesses, vous y appliquez une vision extrèmement contemporaine et non-adaptée. Il ne s’agirait d’ailleurs pas d’en faire une analyse psychanalitique mais symbolique, avec une portée bien plus large et plus profonde dans l’interprétation.
    Le problème de la marâtre est hors-sujet, ou presque. C’est une sorcière. Elle est au-delà, dans tous les sens du terme, puisqu’elle possède d’immenses pouvoirs et par delà un lien intime avec l’invisible. Vous avez oublié que les détails les plus infimes ont l’importance la plus grande : la symbolique bien particulière de la FLEUR raiponce (ce ne sont pas des épinards ou des bourraches), le VOL du père (prendre sans donner) dans un JARDIN après le HAUT MUR franchi, le fait que la jeune fille porte le nom de cette fleur bien précise, et donc qu’elle EST cette fleur, le fait qu’il faille MONTER dans la tour et que celle-ci ne comporte qu’une UNIQUE fenêtre(qui n’est pas sans rappeler la fenêtre à l’arrière de la maison des parents), que le prince TOMBE dans un buissson qui le rend AVEUGLE (les YEUX, ce n’est pas par hazard mais ce n’est pas uniquement pour ne pas voir), et bien, bien d’autres comme cela, et bien entendu comment pourrions-nous ignorer le symbole plus-que-puissant des CHEVEUX D’OR qui seront coupés.
    Enfin en étudiant tous ces détails, cela nous emmène bien plus loin qu’un problème de couple qui n’arrive pas à avoir d’enfant, résolu dans l’enfantement sur-générationnel. N’oublions pas la portée symbolique et profonde des contes, qui nous enseignent des conseils, savoirs oubliés et inconscients. Parler de névrose est tout à fait hors-sujet.
    Enfin je vous renvoie au conseil donné à vos étudiants : » attention, certaines interprétations ne sont pas forcément toujours riches ou pertinentes, surtout sur Internet »………

    • Merci pour votre commentaire et vos réserves. Comme je l’ai dit, c’est un « essai », et je suis loin de penser que j’ai raison, n’étant pas psychanalyste. Cela dit, j’ai été amusé de voir dans le film de Disney que la sorcière était traitée comme une mère abusive, ainsi que je l’imaginais.
      Je comprends éventuellement vos réserves, mais pourriez-vous préciser l’interprétation symbolique que vous donnez à chacun des mots que vous écrivez en majuscule, ainsi qu’à l’ensemble du conte? Quels sont les « conseils, savoirs oubliés et inconscients » que ce conte véhiculerait donc selon vous? Vous les affirmez sans les révéler, et ce sens qui selon vous « nous emmène bien plus loin qu’un problème de couple » attend que vous nous l’explicitiez.
      De même, lorsque vous dites que « parler de névrose est tout à fait hors-sujet », pouvez-vous expliquer pourquoi?
      D’avance merci.

    • nadia sibout permalink

      Bonjour à vous
      Je ne sais si cela est encore d’actualité mais je suis très intéréssée par les réponses aux questions que vous avez posés à votre interlocuteur… Je suis en train de travailler sur ce conte que l’on nomme aussi herbe d’amour… je suis donc très friandes de tous les informations que je peux glaner sur sa symbolique;
      En espérant vous lire, belle soirée.
      Nadia

  2. tyka permalink

    4 ans plus tard… Je suis persuadée que la mère ne mange pas son enfant (symboliquement comme vous le présentiez, Benjamin, car à ce moment là, le bébé en gestation n’est pas nommé ! Ce n’est que la sorcière qui lui donnera le nom de Raiponce, une fois qu’elle aura récupéré son dû : l’enfant né, en échange du libre accès à son potager de raiponces qu’elle avait accordé à l’homme..

  3. MLA Kayouk permalink

    merci pour vos éclairages sur ce sujet. C’est passionnant!

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